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JOURNAL ASIATIQUE
NEUVIÈME SÉRIE
TOME XIII
JOURNAL ASIATIQUE
RECUEIL DE MÉMOIRES
D'EXTRAITS ET DE NOTICES
RELATIFS À L'HISTOIRE. À LA PHILOSOPHIE. AUX LANGUES
ET À LA LITTÉRATlinE DES PEUPLES OIIIENTAUX
ET PUBLIE PAH LA SOCIETE ASIATIQUE
NEUVIÈME SÉRIE
TOME XIII
PARIS
IMPRIMERIE NATIONALE
RHNEST LEROUX. ÉDITEUR
HUKnON«PA1lTR. ,6
M DCCC XCIK
>>^
JOURNAL ASIATIQUE.
JANVIER-FÉVRTER 1899.
NÂBIGA DHOBYÂNÎ
INÉDIT,
é D'APRÈS
LE MS. ARABE 65 DE LA COLLECTION SGHEPER.
PAR
M. HARTWIG D£R£NfiOURG.
I
A Toccasion du onzième Congrès des Orientalistes ,
réuni à Paris en septembre 1897, ^^^ exposition
temporaire de manuscrits et d'imprimés orientaux
fut organisée à la Bibliothèque nationale et installée
dans le vestibule de la Galerie Mazarine , sur le seuil
de Texposition publique qu'elle contient en perma-
nence. Chartes Schefer, président du Congrès , avait
fait choix de neuf d entre ses manuscrits les plus
précieux, arabes, persans et turcs, pour les offrir à
la curiosité et à l'examen de ses confrères. Mon atten-
tion se fixa sur le manuscrit 6^ (A. 65 delà coUec-
' Bibliothèque nationale. Choix de manuscrits > d'imptimét , ât cnric»
6 JANVIER-FEVRIER 1899.
tion), qui contient le diwân d'un poète arabe, cher
entre tous à celui qui sTionore d'en avoir été le premier
éditeur. Eln revenant à Nàbiga Dhobyânî, je reviens
en 1898 à mes anciennes amours de 1868. Les hé-
ritiers de Charies Schefer, s'inspirant de son exemple
et continuant sa tradition , ont mis généreusement à
ma disposition le volume dont on trouvera ici, comme
hommage à sa mémoire, la description et de copieux
extraits.
Voici, par ordre chronologique, la liste des publi-
cations antérieures consacrées au diwân de Nâbiga
Dhobyâni. Cette bibliographie ne comprend que les
ouvrages relatifs au recueil plus ou moins complet ;
les monographies sur la moallaka de Nâbiga ont été
omises à dessein dans cette nomenclature, qui con-
tient exclusivement les travaux d'ensemble :
1* D = Hartwig Derenbourg, Le Diwân de Nâbiga
Dhobyâni; texte arabe, pabUé poar la première fois ,
suivi d^une traduction française et précédé ^une intro-
duction, dans le Journal asiatique de 1868, t. I,
p. 197-297, 301-439, 484-5 1 5 et 520. Nous cite-
rons de préférence le tirage à part ,272 pages , Paris ,
Maisonneuve, 1869.
Q* A = W. Ahlwardt, The divcuis of the six ancient
Arabie poets; London, Trùbner, 1870. A Nàbiga se
rapportent les pages r-hr, mf-iv\, rx-rih*, 1-18,
86-91, 109, 111 et 112.
et de médaiUes exposés à C occasion du Congrès des Orientalistes; Paris .
Leroux, 1897, p. Si.
nAbiga dhobyAni inédit. 7
3** B = Du même, Bemerkangen ûber die Aechiheit
der alten Arabischen Gedichte . . . 71^65^ Beitràgen zam
richtigen Verstàndnisse Ennâbigas und 'Alcfamas;
Greifswald, Bamberg, 187Q. Pour Nâbiga, voir
p. 3o, 36-5o et 91,-165.
4** C = Cinq dîwâns de poètes arabes, collection
publiée à Timprimerie Wahbiyya au Caire en 1293
de Thégire (1876 de notre ère). Sur les 200 pages,
les 79 premières contiennent le Dîwân de Nâbiga
Dbobyânî , avec le Commentaire du vizir Aboû Bakr
Asim ibn Ayyoûb Al-Batalyoûsî , qui, en dépit du
titre , n'est pas mort en 1 9 4 de Thégire ( 809 , 8 1 o de
noire ère), mais en radjab 5qi (juillet 1 127^).
5** J = Louis Cheikho, Les poètes arabes chrétiens;
Beyrouth, 1889-1890. Le dîwân de Nâbiga Dbob-
yânî y figure, allégé de plusieurs passages, accom-
pagné d'im commentaire développé en arabe, aux
pages ii«* - y^r.
6° G = Baron David de Gûnzburg, Extraits da
Diwân de Nâbiga, p. 1 67-252 de la publication inti-
titulée i^T^imi, destinée par les élèves de Victor
(jimi) Rosen à célébrer les noces d'argent de son
enseignement à l'Université de Saint-Pétersbourg;
* Sur cette édition faite d'après le manuscrit de Vienne 446
(Flùgel, Die arabischen, . . Handschrijten , I, p. 43o), voir Socin,
dans la Zeitschrift d. d, morg, Gesellschaft , XXXI {1877), p. 669-
68a. — J'ai essayé d'élucider les questions chronologiques relatives,
à Al-Batfldyoûsî dans, la Revue des études juives , octobre-décembre
i883, p. 274-279.
8 JANVIER-FÉVRIER 1899.
Saint-Pétersbourg, imprimerie de l'Académie impé-
riale des sciences, 1897.
C'est une même rédaction du diwân qui a été re-
produite dans les quatre éditions citées sous les
numéros 1, 2, 4 et 5. Les vingt-quatre morceaux
rapportés par Al-Asma*i en constituent Télément
fondamental ^ Le commentaire du vizir Al-Batal-
yoûsî, publié dans C, est muet sur les six autres
poésies , qui y ont été insérées d'après D et A et qui
proviennent d'une sélection faite par At-Toûsî, « au
nom de ses maîtres » , c'est-à-dire par Aboû'l-Hasan
^\lî ibn 'Abd AHâh ibn Sinân At-Taimî At-Toûsî,
qui mourut vers tx/io de l'hégire (854 de notre
ère^). Ai-A*lam Asch-Schantamarî (de Santa-Maria) ,
qui mourut en 476 de l'hégire ( 1 o83 de notre ère),
a étendu son commentaire aux trente morceaux
admis dans D, A, C, »L Une poésie. supplémentaire
de 61 vers y a été ajoutée dans D d'après la
Djamhara, Les vers i - 4 1 de cette même poésie
se trouvent dans A sous la cote n^, parmi les
58 fragments d'inégale longueur dont M. le profes-
* D, p. 63, 93 et 144.
* Fihrist, p. 71; Hammer, Literaturgesehickte der irabev, HI,
p. 433; D, p. 64 1 10a et iGi; A, p. v; B, p. 4o.
^ Pour arriver aux 61 vers de D, il faut souder à la suite des
vers 1-4 1 d'abord 7 vers publiés seulement dans D, puis le frag-
ment de 1.4 vers, sans son vers 9, coté i dans D, if dans A,
V dans G, publié dans C, p. Pr-I»!», et dans J, p. iv\-^a.. Voir
aussi B, p* 43-48, Th. Nôldeke dans la ZeitsekriJÏ d, d, morg,
GeteUichaft, XLIX (iSgS), p. 393, et plus loin, à propos de la
poésie XLi du manuscrit Schefer.
nAbiga dhobyAni inédit. 9
seur Ahlwardt a formé son Appendice, en puisant
dans ses vastes lectures. Nous leur devons aussi la
richesse incomparable des variantes coUigées^ Au
moment de clore son enquête sur Nâbiga , cet érudit
a encore ajouté les fragments 59-63 qui ont passé
inaperçus pour l'éditeur de J. Autrement; celui-ci a
ac<5ueiHi tous les matériaux rassemblés dans A, à
l'exception de ceux que d'honorables scrupules l'obli-
geaient à élaguer.
II
Le manuscrit du Supplément Tantawy 28, t|ui
est devenu le manuscrit arabe 80 1 de l'Université de
Saint-Pétersbourg , nous introduit avec G sur un ter-
rain renouvelé pour les parties que nous connaissions ,
élargi et étendu par des accroissements considé-
rables. L'auteur de cette rédaction, qui comprend
û(i morceaux, poésies ou fragments, n'est pas
nommé : M. le baron David de Gùnzburg, dans un
savant mémoire^, a essayé d'élucider et de trancher
cette question d'origine. Sa solution du problème
sera signalée et examinée ultérieurement. Voyons
d'abord ce que l'anonyme nous apprend lui-même
sur les matériaux qu'il a mis en œuvre. H les a
* A la liste d'ouvrages consultés et cités (A, p. io3>io4) vien-
draient s'ajouter maintenant entre autres les 10 volumes du TAdj
al-'aroûs, les 20 du Lisàn al-arab, les ^ de la Khizâiiat al-adab.
* Mes chers élèves Broydé et Seiigsohn ont déchiffré et traduit
pour moi le mémoire rédigé en russe. Je tiens à les en reme;'cier
publiquement.
10 JANVIER-FEVRIER 1899.
empruntés , d'après son témoignage formel , à qpaatre
autorités en ces matières , qu'il énumère dans Tordre
suivant : Al-Asma^, Aboû 'Obaida, Aboû *Amr et
IbnAl-AVâbîi*
Pour ce qui est du premier (i asi/ySg-'iiô/SSi), il
a été absorbé presque entier, puisque , des 2 Ix mor-
ceaux dont se compose sa sélection , les i o vers de
D iô = A i»*' et les 5 vers à^D\r = Kv\ ont seuls été
éliminés. Encore ce dernier n est-il pas de Nâbiga , mais
de Yazîd, lun de ses contradicteurs, répondant à ses
attaques. Les 22 autres morceaux ne se distinguent
du texte officiel (D, A, C et J) que par des remanie-
ments , des insertions , de rares omissions et des va-
riantes. La part d'Aboû ^Obaida ( 1 1 0/728-2 1 0/82 5 ) ,
qui semble avoir publié son édition de Nâbiga^, qui
avait écrit une monographie sur les Banoû Gatafân*'^,
ne saurait être précisée : sa réputation a survécu, son
œuvre est presque entièrement perdue*. Aboû ^Amr
n'est pas le vieux, presque légendaire Aboû *Amr
ibn Al-^Alà, mais le linguiste de l'école de Koûfa
Aboû ^Amr Isbâk ibn Mirâr Asch-Schaibânî , qui
mourut très âgé en 206/821^. Il s'était beaucoup
occupé de Nâbiga, parfois en opposition avec Aboû
*Obaida^, et c'est d'après lui que sont rapportées
* G, p. 171 et i83.
' Yâkoût, Mon'djam, I, p. 211, 228; II, p. 4oi; IV, p. 44;
D, p. 66; cf. G, p. i83; i85, n. 6; 190, n. 5; 192, n. 1 et 8; etc.
^ Fihrist, p. 5.i; Hammer, Literaturgeschichte , III, p. 4i3.
* Brockdmann, Geschichte der arabischen Literatur, p. io3-io4.
* Ibid,, p. 116.
* G, p. i83, 191 et 218.
NABIGA DHOBYANÎ inédit. 11
explicitement dans G les poésies vb et H, celle-ci
où son nom va de compagnie avec celui d'Aï-
Asma^ ^. C'est là du reste une indication précieuse :
car, grâce aux épigraphes de certaines poésies, à
des notes dispersées cà et là , on peut constater que
les poèmes adoptés par Al-Asma^ ne sont entrés
dans G que sous le couvert d'Aboû 'Amr; celui-ci en
a au préalable rectifié l'ordonnance; celui-ci a fait
son choix entre les leçons qui circulaient sur les
lèvres des rhapsodes et dans les notations des co-
pistes ^. Je lui attribue cette rédaction de Koûfa que
j'avais soupçonnée naguère^ comme indépendante
de la collection telle qu'elle nous était parvenue par
l'Espagne et par ses commentateurs de Radajoz et
de Santa-Maria.
Al-Asma'î , .Aboû 'Obaida et Aboû 'Amr étaient à
peu près contemporains. Ibn Al-*Arâbî les suit d'assez
près puisque, né à Koûfa en i 60/767, il mourut à
Sâmarrâ en 2 3i/844^. Son nom était Aboû *Abd
Allah Mohammad ibn Ziyâd. Dans G il est appelé
tantôt Ibn Al-AVâbî , tantôt Aboû 'Abd Allah , une
seule fois Aboû *Abd Allah Ibn Al-AVâbî \ Il avait
été le maître principal d'At-Toûsî , qui , au lieu de le
nommer, s'en réfère à ses maîtres pour les poèmes
* G, p. 171, n. j, 172, 236 et 25o.
* G, p. i83; 189, n, 1; 193, n. 1; 194 » n. 7; 218; etc.
' D, p. 66, n. 2; cf. G, p. 222.
* Fihrist, p. 69; Hammer, Literaturgeschichte , III, p. 329,
Brockelmaim , Arabiscke Literatur,^. 116-117.
^ G, p. 193, n. 6.
12 JANVIER. FEVRIER 1899.
25-3 1 , ajoutés par lui aMDiwân^. Avec M. Ahiwardt-^,
j'attribue à Ibn Al-AVâbî l'introduction de ces mor-
ceaux, tous admis sans exception dans G. Ibn Al-
AVâbî, qui tenait en médiocre estime la science de
ses devanciers Al-Asma^î et Aboû ^Obaida, était un
véritable initiateur : Tha'lab , le plus célèbre gram-
mairien de l'école de Koûfa, suivit ses cours pendant
plus de dix ans , souvent en cotnpagnie de cent audi-
teurs^. G se réclame d'Ibn Al-AVâbî pour les frag-
ments suivants, qui n'émanent ni d'Al-Asma^î, ni
d'At-Toûsî :^^, Y^' et à)G^, Pour d'autres morceaux
qui sont dans le même cas, il est spécialement re-
marqué dans G qu'ils n'ont pas été rapportés par Ibn
Al-A*râbî, ainsi pour K'f, f*'}*, f*^', K'a, jai, ô-, ô|5. On
peut en induire que le contingent d'Ibn Al-AVâbî
dans la mise à point du Diwân revu et augmenté
a été tellement considérable qu'il fsdlait résister à la
tentation de lui attribuer en bloc tous les enrichisse-
ments.
M. le baron de Gûnzburg, en examinant les cita-
tions de Nâbiga Dhobyânî dans quelques ouvrages
arabes d'histoire littéraire, le Kâinil d'Al-Moubarrad
(mort en 285/998) , le Kitâb al-agâni d'Aboû'l-Faradj
Al-Tsfahânî (mort en 356/967 ) et la Mouwâzana d'Al-
Amidî (mort en 371/987), s'est aperçu judicieuse-
- Voir plus haut , p. 8.
* B, p. 4o.
' Fihrist, p. 69; Hammer, Literaiurgesohichte , III, p. 33o.
^ G, p. 172, 234f a38, a49i soi.
^ G, p. 172 , 23i, 2 33, 2 35, 237, 245, a47v 3 49t aôi*
nAbiga dhobyAnî inédit. 13
ment que les passages allégués répondaient souvent
mieux au texte du manuscrit Tantawy quà celui
de nos éditions ^ Or, par un hasard singulier, elles
dérivent toutes d*exemplaires magrébins importés
d'Espagne. Les appendices d'Ahlwardt avaient seuls
jusqu'ici ouvert une échappée sur Tinsuffisance et les
lacunes de notre documentation. La voici renforcée
et complétée par l'édition décrite dans G, qui s an-
nonce négativement comme ^^..«.jo^I^^ ibtj^j « la ré-
daction d'un autre qu'Al-Asma î »^, et que M. le baron
de Giinzburg attribue à Aboû Sa*îd Al-Hasan ibii
Al-Hosain ibn *Obaid Allah ibn ^Abd ar-Rahmàn
Al-^Atkî As-Soukkarî, mort vers 275/888^, célèbre
pour avoir édité les maîtres de l'ancienne poésie arabe ,
entre autres Nâbiga Dhobyânî*.
C'est là une conjecture plausible, appuyée sur des
raisonnements sages, sur des vraisemblances bien
observées et que je serais heureux de voir confirmée
par la comparaison d'un second manuscrit portant
un titre authentique, avec désignation explicite du
compilateur. En effet, le manuscrit Schefer (S), de
même nature que G, d'un contenu analogue, mais
non identique , d'écriture asiatique également , avec
le nom de Nâbiga Dhobyâni seul sur le titre sans
aucune indication d'éditeur, pourrait tout aussi légi-
timement, mais tout aussi arbitrairement, être consi-
^ G, p. 17a, 176, i8a-i83.
* G, p. 170.
^ G, p. 175 et ai8; Brockelnianu , Arahische Literatur, p. 108.
* Fihrist, p. 74 et 78.
14 JANVIER-FEVRIER 1899.
déré comme nous apportant le texte tel qu'il a été
fixé par Aboû Sa^îd As-Soukkarî. Mais ce n'est pas
tout : sans étendre mon enquête à lensemble de la
littérature arabe de TOrient musulman, j'ai eu la
curiosité de vérifier les citations de Nâbiga Dhobyânî
dans Al-Maidânî (Freytag, Araham Proverhid), dans
la Khizânat al-adab , dans le Dictionnaire géographique
de Yâkoût ^ et j'ai discerné dans ces trois ouvrages les
traces bien visibles de trois recensions différentes , se
rapprochant parfois des deux qui nous ont été révé-
lées par G et par S, mais s'en éloignant aussi sur cer-
tains points , chacune d'elles ayant admis des éléments
originaux qui n'avaient pas pénétré dans les autres.
Laquelle de ces cinq rédactions émane sans conteste
d' As-Soukkarî P Peut-être aucime. Toute affirmation
à cet égard serait prématurée. Avec notre outillage
actuel, ce qui ressort de G et S, ainsi que des livres
imprimés que je viens de citer, c'est que le Diwân de
Nâbiga, comme celui des autres poètes antéisla-
miques , immobilisé en Occident sous la forme où il
y était parvenu, soustrait sur ce terrain nouveau
aux infiltrations du dehors , continuait en Orient sa
vie , sa marche et son développement , se grossissant
de nombreux affluents aux eaux plus ou moins pures,
se répandant dans im public lettré , en quête d'anti-
quités et d'archaïsmes poétiques, prenant son bien
où on le lui offrait, disposé à l'admiration, doué de
plus de mémoire que de critique, ébloui, comme
^ Les passages de Meidâni (p) et de Yâkoût (j) ont été ras-
semblés dans les Appendices de A.
nAbiga dhobyAnî inédit. 15
par le mirage , par le nom illustre de Nâbiga Dhob-
A Al
yani^
V
in
Le manuscrit S , haut de o m. 1 9 , large de o m. 1 3 ,
comprend iSg feuillets, avec 17 lignes à la page.
En dehors des feuillets 1, 1 29 v**, i3o r® et i56-
1 59, qui contiennent du remplissage, il se compose
de deux ouvrages très inégaux : i** (fol. 2 r**-! 29 r*),
le vocabulaire arabe-persan des substantifs classés
d'après leurs sens , par Al-Maidânî ^, comme il appert
du titre suivant : g^-^Jt vJuJb t^L^lt i t^LJI 4^bD
AxU; 2* (fol. i3o r^-i54 v«), le Diwân de Nâbiga
Dhobyânî , introduit en ces termes : iûbUJt (^|^^ '<i^
âLuJJl. On lit au fol. 129 r*» : aJL» J...3? J^\ ;^
^ M. Ablwardt supposait que nous ne possédions qu*en partie
l^œuvre de Nâbiga Dhobyânî; voir B, p. 5o.
* Al-Maidânî, Tauteur de la Collection des proverbes, est ordi-
nairement appelé Aboû '1-Fadl, et non pas Aboû *n-Nasp. Sur son
Traité des noms, voir surtout J. de Goeje et Th. Houtsma, Cata-
logus,l, (2* éd.) , p. 66; Hartwig Derenbourg, Les manuscrits arabes
de VEscurial, I, p. 4ii; Rieu, Supplément, p. 58 1. — La date
habituellement donnée du i4 ramadan ^97 pour Taché vement de
«ce livre» se trouve dans S à la marge du fol. 128 v** comme
variante, tandis que dans le texte [ibid,] on lit : «le dimanche, der-
nier jour de rabî* i"' /197 » (1" janvier 1 io4 de notre ère). L'auteur
avait sans doute, à quelques mois de distance, été amené par le
succès à publier deux éditions successives de son manuel.
^ Une autre indication, placée au-dessous et coupée par la
reliure, se rapporte non pas à S, mais à une copie faite, d'après
lui , ultérieurement à une date qui n'est plus reconnaissable.
16 JANVIER-FÉVRIER 1899.
y<wxJI ^1 «^^' ^^ ^^^ aJÎJ Slf- aIu Jx i^Lai]^ xit^
aJJI L^lîT »^Lo ioUw^3 ^^^juum:>^ {^yii^^ ^^<ÂAM. Ce que
complète la souscription du fol. i55 V* : cjU53I Iï
'•) ^^t Ai» ^ i ^1^1 .U^;5II .^ ^t a» (:X^ *^5j^
LLa-»^. L'exemplaire, dans son entier, a donc été
écrit à Sâwa en 698 de Thégire (1201 de notre ère) ,
pour l'usage personnel dun certain Aboûl-Kâsim ibn
Mohammad, qui s est complu à le calligraphier en
traits réguliers, correctement alignés sur un papier
huilé faisant valoir Tencre bien teintée et le kalam
finement taillé, à le vocaliser avec le plus grand soin
et la plus remarquable compétence. Or, Sâwa était
une jolie ville de la Perse , entre Rayy et Hamadhân ,
qui fut très florissante jusqu'à ce qu'en 621/1224^,
^ Lu par conjecture. Ms. v^^^ « peut-être pour v^;^^ *
^ Ihn Al-Athîr, Chronicon, XII, p. 27a. Yàkoût, MotCàjam, III,
p. 34, donne la date de 617/1230; mais le témoignage d'un con-
temporain aussi bien informé qu*Ibn Al-Athir mérite le j^ns de
créance, ainsi que me le fait remarquer M. Th. Nœldeke en m^
retournant cette épreuve. Le «Nâbiga Dhobyànî inédit» loi doit
beaucoup , ainsi qu'à M. Ignaz Goldziher. Mes deux éminents con-
frères ont bien voulu lire mon travail en placards ; je leur adresse
publiquement les remerciements de l'éditeur et de tous les arabi-
sants.
NABIGA DHOBYANÎ inédit. 17
elle fut envahie par lesTartares. « U y avait à Sâwah»
dit Yâkoût^ la bibliothèque la plus vaste peut-être
du monde. On m'a rapporté que les Tartares Tont
incendiée. » C'est dans cette bibliothèque qu'Aboû 1-
Kâsim avait sans doute trouvé le précieux manuscrit
de Nâbiga Dhobyânî, qu'il nous a conservé grâce à
sa copie. Vingl -trois années plus tard et cen était
fait de ce volume si important pour notre connais-
sance du poète et de son œuvre.
58 poèmes ou fragments de poèmes sont donnés
sans qu'on puisse s'expliquer la pensée d'après laquelle
ils ont été classés. Les 1 1x poèmes d'Al-Asma*î ont été
admis, y compris D iô et Kl*' qui manquent dans G,
à l'exclusion de D i- = A i^ qui n'est pas de Nâbiga,
mais de Badr ibn Djazzâz. Le poème D ô = A i- est
dédoublé (morceaux xxxix et xli), comme dans G,
malgré l'unité apparente de la cote i- dans celui-ci. Les
•y poèmes ajoutés par At-Toûsî au nom de ses maîtres ,
surtout d'après Ibn Al-A^râbî , sont reproduits inté-
gralement , ainsi que dans G. En dehors de ces 3 1 nu-
méros , où la disposition des vers n'est pas toujours
celle de la rédaction espagnole , où figurent des vers
inédits , où nombre de fragments signalés dans l'Ap-
pendice de A sont insérés à leurs places respectives^,
X^Dîwân de Nâbiga Dhobyânî comprend encore dans
^ Yâkoût, Moudjam, loc, cit.; cf. Barbier de Meynard, Dic-
tionnaire de la Perse, p. 298-299.
* Une pièce remarquable à ce triple point de vue est notre
poésie XI = D ^., A r, G 1. Elle n'a que 1 2 vers dans D et A ,
20 dans G (p. 215-217), 29 dans S.
xiir. 2
18 JANVIER-FEVRIER 1899.
S , comme poésie vu , 1 4 vers inconnus de G , le i a* et
le 1 1* intervertis constituant le fragment *i de A, les
autres étant inédits; comme poésie xn, 3 vers qui
ne sont pas dans G , dont les 2 premiers sont dans A
le fragment ii«; comme poésie xin = G »*'»*', k vers
identiques aux vers «2-5 du fragment F»*' dans A;
comme poésie xiv « G V')F, les mêmes 3 vers que
ceux de A, fragment li; comme poésie xv, 4 vers,
dont 3 dans G ôjc; comme poésie xvi = G ik, 6 vers,
dont 3-6 sont les vers 1 et 3-5 du fragment y)f
dans A; comme poésie xxi = G K'^, l\ vers identiques
au fragment Pi de A; comme poésie xxn, (x vers
inconnus de G, dont le 2* correspond au vers 1 du
fragment P»** dans A, les 3 autres étant inédits;
comme poésie xxui = G !«*, 3 vers, dont le i** est
A, fragment J**-; comme poésie xxiv, les mêmes
a vers que G i**!; comme poésie xxv, les 6 vers de
G »*i' ^ ; comme poésie xxvi , 5 vers inédits inconnus
de G ; comme poésie xxvm = G H , 9 vers , dont le
3* et le A* forment dans A le fragment h; comme
poésie XXIX, les k vers de G «•; comme poésie xxx,
5 vers inédits inconnus de G; comme poésie xxxi
= G ôi, 5 vers dont le 2® est le fragment »*'v de A;
comme poésie xxxii , 6 vers inédits inconnus de G ;
comme poésie xxxvi = G r*!, 4 vers, dont le i"* est
A, fragment »*'F; comme poésie xxxvn, les 7 vers
^ Ces six vers se retrouvent dans le Diwân du poète antéisla-
mique Djarwal ibn Aus Al-Houtai'a ; voir l'édition de J. Goldziher,
n* XLvm, dans la Zeitsch. d, d, morg, Gesellschaft , XLVII (iSgS),
p. 58.
NABIGA DHOBYÀNl INÉDIT. 10
de G K'A; comme poésie xxxviii, 2 vers inédits in-
connus de G; comme poésie xliv = G i^, 9 vers
dont Ix, le i** et -7-9 sont dans A, fragmeni fi;
comme poésie xlvi = G m , 5 vers , dont le 3* est
A, fragment l«d; comme poésie xlvii, les k vers
de G fv; comme poésie li, 4 vers, tandis que G !«•,
qui lui correspond , n en a peut-être que 3 ; comme
poésie LU , les 2 vers de G fi ; comme poésie lui ,
les 1 o vers de G m ; comme poésie Lvn = G ro , 5
vers dont le i** et le 1^ sont A, fragment il, tandis
que le 4* est A, fragment \f*\^\ enfin comme poésie
Lvui, un morceau de 47 vers, dont les vers 39, 4 1 ,
38, 43-46, sont les 7 vers de G i^'v, les vers 1, 4 ,
129, !io, 23, t24f 39 et 4i répondent à A, frag-
ment éi, vers 1-6, 8 et 9, dont D, p. 10 et 55,
a donné les vers 4, 3 9 et 4 1, le reste demeurant
inédit.
Quelle est la meilleure voie pour faire connaître
le manuscrit Schefer ? Si l'intérêt scientifique avait pu
sexd être pris en considération, j'aurais opté pour
une publication intégrale, non seulement du texte,
même dans ses parties les mieux connues, mais
encore des notes marginales et interiinéaires , très
édectiques et fort bien choisies , qui abondent et qui
empiètent sans cesse sur les poèmes, dont elles
forment im commentaire perpétuel. Je n'aurais pas
hésité non plus à donner ime traduction française,
dans l'espoir de rétracter quelques péchés de jeunesse
et aussi avec la confiance qu'un nouvel effort, loyale-
ment et vigoureusement tenté, apporterait quelque
20 JANVIER. FEVRIER 189d.
contribution à l'intelligence de la vieille poésie arabe.
C'est l'espace , ce n'est pas le courage , qui m'a manqué
pour cette tentative aventureuse, et j'ai dû, par né-
cessité, chercher un biais pour faire entrer le plus
de matériaux possible dans le cadre le plus étroit.
Voici à quel procédé j'ai eu recours. L'édition cou-
rante du Diwân de Nàbiga est sans contredit celle
de M. .\hlwardt dans ses Six poètes; c'est elle aussi
qui , grâce aux appendices , renferme la récolte la plus
précieuse qui ait encore été faite parmi les morceaux
de notre poète, épars dans la littérature arabe. Si
j'ai glané après lui, je l'ai indiqué, mais en prenant
mon point de départ dans l'état où il avait laissé le
terrain. On doit avoir sans cesse sous les yeux l'édi-
tion de M. Ahlwardt (A), si l'on veut comprendre
la comparaison suivie que j'ai instituée entre les ré-
sultats obtenus par lui et ceux que l'étude de S
m'avait réservés. Quant aux gloses du manuscrit, je
me suis résigné à les sacrifier en sauvant à peine
quelques épaves de ce riche appareil, bien digne
d'être recueilli au double point de vue du lexique et
des traditions. Par contre, les épigraphes des poésies
ont toutes surnagé et aucime parcelle n'en aura été
perdue pour les amateurs de documents sur l'Arabie
antéislamique.
]
NABIGA DHOBYAnI inédit. 21
POÉSIE I.
(D Y; A fv et App. rd; C h; J, p, iaa et vr^; G P)
Épigraphe (fol. 1 3o v*) : ç^ yU. ^ ib^Ui ^ :>li) a^^I^ «^Ldt JU
■^ ^ y
[^:^] y^^ (Jf (J^^ C^ 6"^ (:)^ ^j
35 vers. Ordre des vers comparé avec celui de A : S '->*=» A i-i5 , h = 3o,
iv = 25, |A = 20, '^=19, r'-rr= 16-18, rr et rp=26 et 27, r«ï-r'A = 21-24,
^Ui 5-^-Jl ï;^-!., i JLJîi-s^3 JU-M ooi JLILj ^^^ j^ Jî m
r. et Tf = 28 et 29,
rr = 3i, rp = 33, rd = 32.
Variantes par rapport au texte de A : vers ' f^ Ua ; r j^ ^\y»'^\ ^^^ (ms.
lix) l^y^^ ; p ju^ yj ^; ** f^ '^^ ^ »r^ J^ Ô4^^; ^ '^ ^::lt (var. marg. ^^
(var. marg. d'après Al-A§ma'î ^^); «^ *^^3 *?-^«> Ci^ o^; ^^ ^' *^«b, >-^3
ÔJlà'; Il ^U y* c^JJl ^^ AAa >Jj I^LS'^^JJI iJ^ Jyb Jbl ; Vf iy^y ; YY iyj^\
r'Ai^!^^^Ipîjl5'^ I^Tt^i^- ^^ ;»'^ var. marg. <jL;;-;rpjJLi3, l^USli.
POÉSIE II.
(D (P; A V et App. |V; C 1; J, p. iPl; G l)
Epigraphe (fol. 1 3 1 v°) : u.-»ài^ ^^X^^ iubljJt eo*X2w ^^ ^15^*31 ^^^^
22 JANVIER-FEVHIËR 1800.
*J coli, LLHi* UW il».; iU,ljJI yl^, 0«^f^ ^ _^ ovibl, 1^14
I4ÎL 0-^ ,i»j ^ x*;Uj^ ià;i!<m «oufi, yjLjt ju» i^ j.:Wi))i«|
[>l^] " iùbUl JU» J^ i «^ Ij
35 vers. Ordre des vers comparé avec celui de A : S ' = A 1 , >* et r = 3 et 4,
F = 2, *«6, i«App. »v^ V. 1, V et >^«7 et 8, ^-=28, >• et m«i5 et 16, ir
et '^5=26 et 27,
>«>= i4, '"^et i^= 17 et 18, •'^ = 29, H= 19, >'- = 9, ►'' = a5, rr-r«>= 20-24»
^1=12,
rv= 11, M= i3, r. = 3o,
rr et rr = 3i et 32, rp=x:App. i\ v. 4, r«ï = 33.
Variantes par rapport au texte de A : vers y ^;ï>^' f^) , V^T*^^ v^Is Jfô^
^^î; P JlL^Ij^^I (var. marg. >3l), W^^?; ^ *,»;U. ^1 i (var. marg. **^^) ,
,X^'; A jO* ooUJ oJU!,, ^f*â^'; 1 «Jl^^ , •^^îJ' ; »' -f^*^ *^/^, ^-f«-^I J^^ 4^»
«>^JÛU >J; '^ d^y^^ 7^; >*• e^>^ 4^^^^ JS^Xa*; rr var. marg. «xj »pU»3; rp premier
hémistiche de 32 , deuxième de 23; r* ^^ Jiiy#; >^ ^ «-*i>i>J; •'■^ (^ ,^<aijl5
jUI^; M iU«Jl ^'; •"•" «^JU- i (var. interi, ^); rf fL ^ »SJLç. gjiî »lij^
^1 JMT^tf''^l>i !.#*»! r* *;,! >« *)^ h l;*i JJ*-' 'AI >*.
^
NABIGA DHOBYAnÎ inédit. 23
POliSIE III.
(D M; A r^ et App, <^r; C rv; J, p. i«ï. et vm; g r)
Epigraphe (fol. i3-2 v») : «J^H^» »*>^ s-^ u^ Jl^ ^^^--tH^ C:^»
.. Cl . „» » Il I. . . k ^ » I V I ». I . h» «M »
^^ LaJL«., (4** Jï iùbUW JUj l^ JjjiA l4*ft Jjjs» J àjL, »^u
^jJi (j^ (^^ »U_* «x-jj (jj o^j»-w (^ (^ laAj (ms. **3l) »lsi /!i*
^JJLkJU ^ ^\j (jjull yl^*J JUi (ms.M) «Isl ^'» 1^ «fcS^^^ty»'
J^ (ms. ^1) ,^W yl^j ^ ylÛ pUl; yLi* Jl JJi «j^ (^ MjUJ!
yLli ^OOii yLSCi ^^ OSM.1 i^ ^^\ i ^\ *^aki J^J jaï dJi
iLjLjUJI (ms. AA^Ii) abli Aju aJU jpUI ^^ A^Ltfl ^1^ ^^^ (^ JuJù' Ait
[jil^] *ly y!5 ]r»^ *** J^
^ Mohammad ibn Habib, élève de Koutroub, mort à Sâmarrâ en a 45/85 9; voir
Brockelmann , Arabische Literatur, p. 106.
24 JANVIER-FÉVKIER 1899.
6 vers. Ordre des vers comparé avec celui de A : S >-I^ = A i-4, <> = App.
<>r, V. 2, i = f6ie?., V. 1.
Variantes par rapport au texte de A : vers ^ y^iHi ; i tj.Uç.
POlêsiE IV.
(D ri»; A n; G M; J, p. 11^; G àY)
Épigraphe (fol. i33 r«) : '^^\Z^\ j^ ^) (^ ei^ (^ ^\ à^, JU,
3o vers. Ordre des vers comparé avec celui de A: S'-'l*=3A i-i4,
M-rF=i5-23,ri> = 26,
t^ = a5,rA=:27, Met r.=:29et 3o.
Variantesjpar rapport au texte de A : vers Y *llU* ; r ^IjJI c»I^ J.^ L^jj.> ^;
1^ Hm^^ i^i J^.«9L».t3 c^^l Jum3; 0 D^i c^^) H^jJÛM #U3^I H^>'; i ià^J^ Jl^'
jj^j^ çj,^ 5^1; V vy^', ji^OsfToO»; A *3^1 oô; 1 yli il (yar. interlinéaire ^
\Y ^U U U|^ oJU, <^^I ^ iCîlx^y; ir il, ^3 ^y^; IF jJ oJliJ; (A (:,>Jl4^ç
i^i,JU.;^M «Soi, ci^ ^i^ i 6>^ à^ (var. marg. <>'o«i i); Y- ^^ ^^i; ri ,^^}5;
rr jcûMM^i»! (var. marg. *x4àl); ^<î J^'>^3 J-^'^ •>>*- f^ <sP (var. marg. <^-^. JI) ^
J0J33 ^ J>-pi ^ ^^ j^L^3 ^Ji ^); rv 6li; rA 4^5 a-^3, M i,;UL JlS
*J; ^^Û^ ^^ (51c) tPfj^, t^^ *JU; r jJ !•>>?&, *^j^ (var. interlinéaire 9^.iS),
POÉSIE V.
(D M; A rv; G rA, J, p. vir; G h)
Epigraphe (fol. i 34 r°) : ColJ^^^i jt ^ kù>j Ul^ «^^ ^J jUj
NABIGA DHOBYÂNÎ inédit. 25
►^ers. Ordre des vers comparé avec cdui de A : S ' et >• = A i et 2 ,
3-12, iF=i4, '<î=i3, h-r.= 15-19, H-rd= 22-36, ri etrv = 20
tantes par rapport au texte de A : vers 1 var. marg. o«ju*3; P IplS^^
;-Jl ïljsc; i) var. marg. o«j^; 1 4^'^; ^ pL*iîl ^^ (var. marg. pLô-Jl ^^
-JI ^^); ir ïL2û a4£5 (var. marg. v>^ *4^); 'P **^; '*« var. marg. i
H J0L5 (var. inteiiinéaires c^UàjU et lo^i^JJl); r- c»lll(JtJ (var. marg.
n «jUk^J; rr c^JL;^, ^;ji^' (var. marg. c^^)^); rp ^>U1 i^o^jo^, Ijkxjl^
narg. cUis?*); r.3^iU;w.; n ^^JUI, -l^-Jl i (var. marg. ^J); rv ^^ ^13
POésiE VI.
(D r; A I; C J; J, p. iFF; G r)
igraphe (fol. i35 v°) : sù>yA ^,y^)S\ Kù>y ^ ^^\ ^ôsjç JU^
] ^^1 ci,/ ^^ jr^l
vers. Ordre des vers comparé avec celui deA:S' = Ai, >' = 3,
i«-v=4.y^ '^-/• = 22-24, ii-ir==8-io, 'F=i3, f«5=:ii, 'i=i4,
5, iA et H = i5 et 16, r'-rr= 19-21, ^r et ^^=17 et 18, r«ï-M = 25-29.
antes par rapport au texte de A : vers ^ var. marg. ^1)1; r Jl-ili^ (var.
JjLki-) ; e ^U^ ^2^ ^;^ il ii; i)3; 1 ^1 ^l^ ^3 (var. marg. ^lo^i.^) ;
Jl Ja^l ^-^4^ (var. marg. ^i^U); *ï o-^' çj*; '• var. marg. ^^^ >-4-=^U2
aussi ^»4^-^; " ^ (var. marg. *J), ^^^Ui)! J^J ^^Lli y^-*^ ^7^ •^;
^ M
*i^ c^; '^ yJa 4oUxxt ^>> cyyAj! (var. marg. ^>* vifJ^ i:?'j«^ tJîîJl Util
2Ô JANVIER.PÉVRIER I8QQ.
rr
^*, W^^^j; ^1" j>4^; ►"** var. marg. ooV ^^ f4*^; >^ ^4«*J ^>i».
POESIE VII.
(A, App. 1 et J, p. ^Y't vers tY et il, le reste inédit)
[\ax^] Épigraphe (fol. i 36 i^) : JU,
^4
<!/ySJ\ iiZS. (j,HH!5 vJii^' (:)HH L^X^^ J^^ *^S c^ 4^* ^
' *
tiyjLiJ àl^ ^1 145 4b JJI (j* euJj «jLLlàl ,:-.;>a.M bJ
$ $ ^ ^ ^
V^ .^4' <i '^-..^«'-'
j y -
aJ4J L^jw» ^h^I i ''^ »wO^J iLCy iUuJL^ itik^ ir
4,;i *jLUà ii^^^ Jis^ ^J^lJ x^^- j^t j^ ir
Variantes marginales : vers i :»Uj^ c/J^«^; «^ c^lia^^t J^ii» j<y<^ fi); v ^1.
i Ms. x iJuiLjii .
NABîGA DHOBYANÎ inédit. 27
POESIE VIII.
(D M; A H; Ch; J,p. Va; GPr)
[yt^] Épigraphe (fol. 1 36 v^) : ^^XjJlt ^^ ^^1 ^Ju; lh^\ JU,
ao vers. Même ordre que dans A.
Variantes par rapport au texte de A : ' c^; ^ 5'>*'^; ^ ';'>4; '^ "T^^y»;
V i^UÇ\ ; ir J\pD\ y^ J^ ô^^y; il" i^\ ^^ (S^^ y^ ^ (var. marg. c^JJ!
POÉSIE IX.
(Sacy, Chrestomathie arnhe, 2' éd., II, p. ipr-fM; D i; A <^ et App. H; G «3;
J,p. i<ïA et vrr; G «5)
Épigraphe (fol. 1 87 r°) : U x^^jb ^^^ JjJ^ j*x4I ^^ ^^^t ^*x-c JUj
5o vers. Ordre des vers comparé avec celui de A : S 1 -H = A 1-26 , ^^ = 32 ,
rA = 34, M = 33, r. et n = 35 et 36, rr et rr = 2'j et 28, ri» et r«ï = 3o et3i,
n = 29, rv.ri-.37^39, P- et l»i -» App. m, pr-l^^Aa^S, «•i^-Ai, «>'««49'.
j . '
Variantes par rapport au texte de A : ver» 1 »iiîJU{ y (î^^^^f^ W «»***3
(var. marg. ^fl^L*l i'i,-©^ L^-ii «***3 et '•flSL»! î'U^^-dl ^^ si^3; ** ^;'3^^ ^'i
tfJjJb (var. marg. ^4^); l« ^^y, 0 cjJ%^I i; ^ J^U*.l l^^t ^3 ';^: «^i-^';
^ J«A4! <^i^ (var. marg. J«AJLfI tfi<;) ; i- **1>S ^ Éyi jU.3 ^^; M A;-«, i^;U;
'P u't*-* v'^. vr^ (var. marg, ^) ; •'^ *<k.U uiU. ^ ^Ij; rr JU il^^^f^L-^il
1 Après le dernier vers , note marginde : ««x...^ j<-^,a lUL^UJ) T«.S tjU (^^juJi (ji J^
«diUi ^U^ *3i jk^y tâi!; (•^x^iM'i i. Les deux derniers mots, rognés par le relieur, ont
été restitués diaprés le t^ahàh et le KAmoût.
28 JANVIER-FÉVRIER 1899. '
*j d^l, 0^1 ^^ (var. marg. *Ji)t); rv iC^)^ , o^) ^^^\^ ^^ \^ jj. r»* Jlê
0.-.^; rr ^\^\ (var. marg. »;^t3 t^), 5^^^^ 5SUI; rF (.44114; ra lis ^yis juil, '
(var. marg. ^y tP J^^); »"*< J>pl3; '"^ '^^ *^) »>^ <5«^'î '"^ U^*^; '"'« ^
Aiô^ ojl ^^^ c>-s5! y| (var. marg. v»^,»^ y^ U); n 1^ lô^, .x^; fï* i|o^;
pr P3 (var. marg. ^iUlJa ^3) ; FF j^^JL? j^^I ^-ilj' tf"j5 i;|;I^ outU li!
(var. marg. *yt>:l c^usU^ lil); P<> ^y.' (var. interl. ^7^'), •^^-^3; P^ ^^w-i y U
*J15UJ (var. marg. o-*^ I4, .>i2iJU); M o^^'; «>. §^lxi ^ &i ^, ib oô L^^^^^U £,1*
osJUJ i.
poésiE X.
(Dl-V; A 1; C V; J,p. iiAjÛ lie)
[ Jj^] Épigraphe (fol, i Sg r») : %L ^^ ^^juJl ^Jwç JU,
1 8 vers. Même ordre que dans A.
y m ^
Variantes par rapport au texte de A : vers y çj-t^*j; 1 i*i; \Y IfLLî; sr JJJl.
POÉSIE XI.
(D A; A r et App. v et a; C r; J, p. laa et v^; G i)
[ Jj^] Épigraphe (fol. 1 89 v**) : ^ Joll ^ ^^] ^J^ JU^
39 vers. Ordre des vers comparé avec celui de A : S 1 et >* = A App. ^, v. 1
et 3 (cf. D, p. 199 et 200),
y-ft-i-^-ft c'j-" *-H>-? I-«^L5 |.j_;Ï5 0_e l;jj_«. caOvIj V
NÂBIGA DHOBYAnI INÉDIT. 2»
^^ili, »fj/ ^L^LH ^^^ t^ ^1 Ju-SUmÎ^ ^y^) Jtf^ M
r et ir = A App. a , v. i et 2 ,
iA = 2, H= 1, r'.-r^îz^S-S, ri=^ii,ï^ etr^^^ et 10, >'^=i2.
Variantes par rapport au texte de A : >* var. marg. <r*y4 ^; '^ U^ '«^^ » <S)^.
^yi; ir l^^^io, 44stà; iA U^; rr ^0^3; rr ^^LjU Ul^l; ri» dLJ3 JiL. i (var.
cnarg. v^«> j^ i), |>4j31; ro var. marg. j-^t <^,>J; ï**! ow^Ji; rv var. marg. »;>-«;
rA JJI3 (var. marg. J^ et ^i)); M J^^ iiUii DLJii JLÎ ij\j.
POÉSIE XII.
[A, App. (F; cf. D, p. 22 et 23 , Moubarrad, Kâmil, p. <î'V, Khizânat al-adab, I, p. TVA;
J,p. v^*')
• •
[ Jj^] Épigraphe (fol. iI\ot^) : ^Jo ^^^ iU5*xL ^^^ ^[^^ ^ JUj
3 vers. Ordre des vers comparé avec celui de A : 1 et >* = A, App. 'P, v. 1
et 3,
' Ms. iu^; correction de M. Nœldeke.
30 JÂNVIËK-FÉVRIfiR 1899.
^^ çyjU\ 4o6 c:»Li *4xj jàU p J^ l:::i3 r
' (H
Variantes par rapport ou texte de A : ver» ' c>-^ JW4>; •* J*;^* ^5^ ><5
POÉSIE XIII.
(A, App. Fr; J, p. v^A; G rr)
i
[kx^] Epigraphe (fol. i ko v*») : iCi>) »\^\ ^ JU^
4 vei*s. Ordre des vers comparé avec celui de A : S '-l*s=A ^-^»
Variantes par rapport au texte de A : vers y HûsJ^ ^^m^I (var. marg. y»\ J^);
r J};;,, :fil;, jusî ji^ <^3oJi cj,^!,! ji.
POSSIB XIV.
(A, App. (i; J,p. vr»';Gri«)
Epigraphe (fol. i ko v°) : ^ ç^l ^^ ^^ (^^1 Jl OOj ^^^t JU
3 vers. Même ordre des vers que dans A.
'*L^
Variantes par rapport au texte de A : vers s <>*4*J' i; ^ ;^' v5>* vik^M^ ^W
POÉSIE XV.
(G <îp; Kkizânat at-adab, I, p. iM)
Epigraphe (fol. i/io v°) :^;^U ^^ i ^}y!^^ (jj4i ^^^ Jl^j
K.
u . y
NÂBIGÂ OHOBYÂnI inédit. 31
JULCJ! *«|; (jkJJ ^ *i*kl *J c*ii?5* ^U '^ .U lil p
POésiB XVI.
(A, App. )i=; J, p. ver; G rr)
[ J^>] Épigraphe (fol. 1 4o v») : ^J^' *)i^ tr? tr*^' C**^ J^*^
6 vers. Ordre des vers comparé avec celui de A :
^^U ^^ o4;ill J,l^î vUkc, lo^U v^U JjIjI viU vk^ »
jily^ <^ow^Lj ùuLL '^L*J ^U Jl) U * #l^iJjl ^1 V3 >*
Sr = A 1, 1^-1 = 3-5.
«
Variantes par rapport au texte de A : vers y ^^ , ^jf ^' «W* t7^ ; I* *^j^ ^^^^ ;
POÉSIE XVII.
(D i; A rr et App. pv; c rP; J, p. v.p et vm; g m)
[laA-M^] Épigraphe (fol. i /i i r**) : Làjl JUj
27 vers. Ordre des vers comparé avec celui de A : S \-i^ = A i-i8^ f^-yy
= 20-23, yy ^^ 19,
* N. m. ikjuajuo j^ ^U i^ (^ (^i
* N. m. iCL^ ^^? ^^1 *!^l ^\
32 JANVIER-FEVRIER 1899.
rà =r App. 1^,
Variantes par rapport au texte de A : vers > «^k«^^, U-i&ï ^ ^^IslpLU £^{
(var. marg. çj^*^'-*); »^ *^jk?* cs^'^*? c^LaSUJI^; F ^^i ^T^^'^ ^c^; "• ^i *^^-4^;
1 Jjl ;^5; f. ^^1 iUlà 1:4^, U;U (var. marg. «3^); m ^I J^U.; ir i é4^^
JilCll; td c^yo ^^, l>J^; 0SS5, çjju^ ^^ (var. marg. j^^a4^ i); '*< «-a-* ^ »^
l^iU «5.*=^^^; 1^ J-iJl^, t^yi; H li>^; r- c>3L?; M g^l i^UL.\ jOilS^; IT^
i;,Li3 ^^ J^L5jJI; rr jo^^, *L.ill Jju L^iiUl; ra JJUb Ji^K^; ri var. marg. «^
POÉSIE xvm.
(D »a; A ir; C ir; J, p. v<Y)
y (I
Épigraphe (fol. 1^2 r°) : La^^l^xJ* ^^-^ ^LS^ »;«3^ 4^ ^*^^ JL*j
10 vers. Même ordre des vers que dans A.
• 9
Variantes par rapport au texte de A : vers ' *^ï; ^ çj*^ «*^ »^ , jf; *^g
POÉSIE XIX.
(D ir; A n et App. ar; C ï'a; J, p. vj. et vm; G ir)
Epigraphe (fol. 1 ^2 r°) : Jl j-*U ^^-Lj e^jtj ^^^^p^ ^ ^ i^^Ji JUj
^ ^
^ .Sic; le personnage s appelait Âi^ôcw ^^ {j^^^^ ; ^'oir les épigraphes des poésies xn
et XLiu.
nABIGA DHOBYÂNÎ INÉDIT. 33
i3 vers. Ordre des vers par rapport à ceux de A : S r-F = A i-4, <* = 8,
1 = 7, v_q=^g.ii^ ». = 6, n==5, i»'^ 12, >r = App. àr.
Variantes par rapport au texte de A : vers 1 i^JU- , faute d'orthographe pour
ipU.; r J-J U, osî^ L.3; i>JLH^— '; ^ 4^^i>î (var. marg. iy.); 'v ^i-^-i--;
1 ^^ ; ». I^^-S il ; M piUàU *iUàj3 ;^ ;V ( var. marg. j^LS' JJ 0)3 j^j 3^! il) ;
lY tUil 1^. (var. marg. j-L); »r ^-iiiLim ïjj;:^.
POÉSIE XX.
(D »v; A rp; C rr; J, p. v.^; G àr)
Epigraphe (fol. 1 ^2 v°) : o.^LS^ xi^U. jl ^^ ^Lmj ^^ Js^ Jljj
NI! iHjJjilb U JU^ l^ j5^ ^Lu, (^ Js?^ ;^\J^^ I^HOU* Ax:^' iubWI loi
[>151 JU^ ^Uàï (^ J li!^ 11. dis ^ l^
5
^
b.U ^^ <j-Xi 0-^ ^ja\ jl
-'^ :^ 5
I
^^J&J-iJI^ b:>Uj (jHH f4-JI^ (:r^' tf^HHsJ J-^ 5r^l Li'^
5 vers. Même ordre des vers que dans A\
Variantes par rapport au texte de A : vers y «**^3 1 ^y*^ ^y^y ; ^ ^7^
^ N. m. au vers f : *à^U. oj ^^ u^-^ C:^? *^>î3 '^j-^î ^^3 '7*^5 «x» t:^? J^^ •*';'
xin. ^ o
34 JANVIER-FEVRIER 1899.
POÉSIE XXI.
(A, App. Fi; D, p. 23, note i; J, p. vm; G Y^)
Épigraphe (fol. i /i3 r°) : ^^LÂ (^>«.^l ^^\Â ^^ ^^\ ^<xç JU,
4 vers. Même ordre des vers que dans A.
Variantes par rapport au texte de A : vers r çLèï it^ ^1^^ ^Jî^t; |> SiAm
'^ u '^ «ur.
POÉSIE XXII.
(A, App. Fr, vers r et J, p. vfA = vers >*; le reste inédit)
[fcu-«^] Épigraphe (foi. iki r') : Ia^mI JU^
JLJ;^ w^ UftUà i iL^\LL oJuj Si JlySlt ^i i iii\k \-
jujlï ir i^ jsg «J;^ ,s^j_, ,ij 1^ ^ y^ ^t. H
POESIE XXIII.
(A, App. r. et J, p. v(^ _ yeit i; G I»*)
Épigraphe (fol. i 63 r°) : ]^_*J ylli JjX. (^ JJU ooe iu^WI yl^_,
kjLLf^fJ^ ,^^CK.J>-i Û^LJ kjua iL^j iùbLJt «4JM, ibUS'^ Jui dJi>
nAbiga dhobyAn! inédit. 35
POESIE XXIV.
(G ri)
Épigraphe (fol. 1 43 v») : jo^, yU-, y» v*-»î y*.- y«iJI f^J JU,
g •
yl^ y# Z^ 'i^?'* J^î* 1-4!^^ y>^Ue i^Lil G» 1
ylla ^3;^b VHH^Î y*^ .J4.j^^ LiV^ <^J il r
POÉSIE XXV.
(G r>»» Ai-Houtafa, Diwân, éd. Goldziher, iLViii)
Épigraphe (fol. 1 43 v») : i ,«-* ^^ ^A*. ^^ LZÂ ]js. ^^^t Jlï
(g^ t^. JijUUl ylS^ o««t <^ j ouL,l ,<vc 00125 yliii* y- oUJL.ilt
Jli* *UjJI y6 J$ jl^t oJL.^ i^;* vlo»^ |«^ J^ ^ oî>^ <>^t
->-. • 9
^ J^ ^î od^ 1^1, i), iliUiOi il ^ àLs4.l^ Uv. »"
» Ms. ;Liô. N. m. »;lji (^J ^ (ms. ;(ji;) ;Ui:
3.
36
JANVIER-FEVRIER 1899.
POESIE XXVI.
(Inédite)
ff^.
^ (^KAy^ xJI I^J^ii is>^ jj ^6J1 Ji^ ^ ^*Li (ms. Luui») UL« |âu!>
[»]
tilt
<S^^ J4; (:^ (iT*- 4^ c^^
POESIE XXVII.
(D fA; A r. et App. Fr; C r-; J, p. iii et vj'A; g i)
Kpigraphe (fol. 1 44 r°) : ^Llj»Jtj.çû jt ^ Cyit ^ c:^ (^ ^ JUj
2 0 vers. Ordre des vers par rapport à ceux de A : S i-F=s A 1-4, «'^ App. n*,
1-1 = 5-8, «•-ir= io-i3, IF et ^o= 17 et 18, m = 30, 1^= 19, 1^ = 22, H-»**
= 24-3o.
nAbiga dhobyAnî inédit.
37
iriantes par rapport au texte de A : vers i Ji^^^ Js>37* (^ ^yU; ^ {^^.;
^y y faute d'orthographe pour c;*.ia.^ , J^î^fi ^jê '^^^ ^4^ ; ^ pî;' J-sbULi.
POESIE XXYUI.
(A, App. M et J, p. vn = vers r et P; G Pi)
^!^] Épigraphe (fol. i/i5 r") ; Jl*^
> Q y ^ .. • . ri.
i),_wj j_ft j^Ls yijt
«^ « 'T «•"' -»
J4l ^LsJU UJ;i^ U y
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r
Oi^c^ :^;-i'^ <^»-^^ lî? ^' '^
t J . .. é < J fi <
M. m. 3^ çj^ i:c;)3 dLU ^j^ ^U ^^A^. I^U
N. m. ^j5 ^^ ju.-^ yl5i ^pl d,^ j^ t>.L.ô Lg-J c:,U j»;l u^^illj jo;) ^Uyi
N. m. »jJL5L^ yl 1^^:^*^ o^uu? v'--*' «i^ J^ U;'>^3 yULkc ê«Al^ol 3^^! JU
> ^ï-4Jl^l ^^^ iuoLb I^LoU yUiû^ J-C C:J;ï>iÔ ^j^ J^sïÂ. O.^Ul »JU3 yla^ Ul^ U-j^
38 JANVIER. FÉVRIER 189Q.
POESIE XXIX.
[lajy^] Épigraphe (fol. i/i5 r°) : \jAj} JU,
LiuJ!^ vijJll ,^ ^' ^IjL /hh»-U* ^^UI Is ^^JsJ! ^^ h
Variante marginale pour le vers P : ^UU*. i .
POESIE XXX.
(Inédite)
[]aj^] Épigraphe (fol i45 v») : Jli,
* *
POÉSIE XXXI.
(A, App. rv et J, p. vrv » vers r; A, App. i»* = vers P; G *»)
[ J^>] Épigraphe (foi. i/i5 v«) : Jlï^
• Mu. U«l>.
NABIGA DHOBYAnI inédit. 39
ijJkij; ÛJj, .JL- (^ yl3^ L^y «Ûï ylj l^ -1 J.* r
• -<'
POESIE XXXII.
(Inédite)
[ J^>] Épigraphe (fol. 1 45 v*) : JU,
:J.JL-^^ jLsut I g ; . ^iJL^:> ,^j;4Ji ^^ <>^ JiLL>Î4;ilj •
» s: • ^ f»^ — «? « ''
^^;$ ^j,A,>jrp< xh^.La^ I d «j »^; ^LTjUL ^^,j>1jL» Jufe^
^ y. r .. u^y y . . . wT ^ . ^ . . u
OL^'iHHiLib^^ jjr j^ .^^pt Luit ^t^ ^ !•
Variante marginale pour le vers P : o*â.Ij) , recommandée par "^
POESIE XXXIII.
(D r.; A »«»; C Jl»; J, p. i^P: G |V)
Épigraphe (fol. 1 46 r*) : ^^^ ^Lum ^^ Sc^ ^^^ xu^ ytTUa JUj
40 JANVIER-FÉVRIER 1899.
i4 vers. Ordre des vers comparé avec celui deA:S<-'< = A 1-6, ^ = a de 7
et h de 9, ^-i- = ii-i3, M-»F=i5-i8.
Variantes par rapport au texte de A : vers t ûsAiJI ^J^ ç^; r ^^y^-y >î, ^
l^jj; r joU» oJs^A^ (var. marg. ^►4*»'); ^ o-^' c&yit ^; ^ ^i*jtfJî y'«N«^ ^^U»
(var. marg. <53sli); i>Jji ^^ ^^JSi3 o^^^-ol U ^^^^ "J^JJ <i:3'> (:^> ^ **^' «^^;
A^Jjui;^; i^ï^^jais (var. marg. <5>^); '»" ^i^ ';>^û^.
POESIE XXXIV.
(D M; A 1; C A; J, p. iVr; G Y-)
[y!^] Épigraphe (fol. i46 v*) : JU^
6 vers. Ordre des vers comparé avec celui de A : Sï=sA 1, >' = 3, f^etP
5 et 6, <>=s4, i^a.
Variantes par rapport au texte de A : vers » ^{7*-; >* f^^ ^; »* *t*^ J^^î
POÉSIE XXXV.
(D V; A A; C ».; J, p. lii; G FF)
Epigraphe (fol. i/i6 v°) : JuJLi' xjI tJiL^ ;iN4! ^^ ^^1 ^4X^ Jlïj
2 1 vers. Ordre des vers comparé avec celui de A : S »-H = A 1-19 , >*• == 2 1 ,
>'» = 20.
Variantes par rapport au texte de A : vers Y l^^ L* , ^j^^sç >^ î ^ J4^- w' î
W <"
AiL2i3.
nAbiga dhobyAnî inédit. 41
POESIE XXXVI.
(A, App. rp et J, p. vj'v = vers J; G h)
Epigraphe (fol. i Ay v«) : ' i;!^ xJuUi ^^^^^^ ^\y^^ ^Lû i JU,
POESIE XXXVII.
(G TA)
[Ux^] Épigraphe (fol. i/ty v") : Lâ^t Jli^
;LjJ^ J^J^ L,^ ^!; ^ jl^ Jç JooyiiJi ;l JO JH Jsi ^ F
^ jLJO» UïI^^S v^J c^oJ' u^3 Jï'^tÏJ' '*i^ ï^' ^3)3 '^^ 'r-^^î GL*ji)l ^1 1*>J
3 N. m. »y^ ci^? cy* ^'r^J >^ 37*5 7?^- cy? 37* c:^? **^ '>';'
42 JANVIER-FEVRIER 1809.
;l. y, I. ^ L\Jîé al^ iUyû^ i*>w:w!^ ^«IJt (Sus »U-4n^ v
POÉSIE XXXVIII.
(Inédite)
Epigraphe (foi. 1 47 v**) : ^i. g à 4 j^ ^1 v^J-J' f^ ;^' ^ ^' Jl*
«f^t^ Uj^ Uy# l^iALili iuvUJI 1» M 1$, *4;:J (ms. j^ilJ}) ^/^^
j y j "^ j y Q ^
jAk)t L^ jui iU^ii a» 1^ bt ^ ^*iw* iubuii Uy*xxi c:)is^^ j;;^
eX*^ ijJtf^ l^jo.b j^ALwU UuJT jjuii pyiît L^i=sSo ^^l c3U^1 oJUi ^ viliU
JLa^ A^^ yUi ^►.^ju. J.p "jÀ l^Jb j^ p 14** (ms. l^JOU) UUUU
JUU a!::» iULjL> jJLkjt, aJL.;!, xLieUjk JubUl LXU a!» W^ ^l^^
^h4^ l-^j-il <ï^t (^ («wuU àUj) (4^^ ,jâÂL) r
POESIE XXXIX.
(D <; A !■ et App. Wi C (i; J, p. iv|i et v^rj G !■ « et h)
[>l^] Épigraphe (fol. i A 8 r") : U^t Jl»,
NÀBIGA DHOBYAM INÉDIT. 43
1 o vers. Ordre des vers comparé avec celui de A : S » et >* =» A , App. ^^ ,
1 et 2 (cf. D, p. 1 8 et 66),
Variantes par rapport au texte de A : vers >* ;';^^' '>;ï> 44*^ ^M^ i (var.
raar^'. C^^ ali^^l il, u^Iià JL i et c^:^;!^); «» ;»S^: (j^ «Sî; ; v^^'l^i)^; a '^.
1 var. marg. ^LxJill; i. ;U^ L^ j^>^3^Jsî.
POESIE XL.
(D H; A ff; C ir; J,p. i'^v-G v)
[ku^] Épigraphe (fol. i 48 r**) : iubUJt JU^
1 4 vers. Ordre des vers comparé avec celui de A : S i - 1 = A i -6 , ^ - " = i o- 1 4 ,
•»'-'»= ==7-9-
Variantes par rapport au texte de A : vers Y oJiL4, ^^^L^JI if^^xjJ (var. marg.
ÂeUl; 1 UU&M^i ^; M (^^ oâ; If i^^^j^ (^L», (^L«J Ju (var. marg. ^»^t^ et
POESIE XLI.
(D .5; A \*\ C in J. p. '1^1'; G !•)
[>li] Épigraphe (fol, 1 48 V) î ^U ^^ ii$3 Jla iy iW,UJI JU^
44 JANVIER-FEVRIER 1899.
20 vers. Ordre des vers comparé avec celui de A: S'-'' == i-ii,i^-tlP= i3-i5,
te et M= 19 et 20, i>^-H=: 16-18, >*• = 28.
Variantes par rapport au texte de A : vers ' ^Lx^ill jo!^) ; r é^Jl^l , «
^5^Uc ékV\V\^ U ^L^l (var. marg. i^»t,,t. .-;•>); «> i^ly» liLJ^ IjUI; i ;ï«>^; ^ •J»*^;
A Jp-) ^|; /. ji^o».; ir ^j^jJI H^U pH^l^; '«^ ^; '^ f4?-37* ^^î**^ (var. marg.
c:,UJ5UJ) ^-j; |A ;^j^i^; Y- (^2^, A-'Q (var. marg. i)^^).
POÉSIE XLII.
(D Yd; A M; C r. ; J, p. vj«); G \à)
[yt^] Épigraphe (fol. 1/19 v") : Lâ^l JU3
23 vers. Ordre des vers identique à celui de A.
Variantes par rapport au texte de A : vers \ o^-i-û^ , ^ jjÛ ; r var. marg. 1^^\ ;
(var. marg. c^ dlJJ ÏJ33J) *UaA-»«); H L«.>x ^^^-^xs, (var. interi. ti^^i)\
^^ J)'^ f^; '"^ )'^^^ A^i '^ ^>' (var. marg. c^y»); ^ 7^; ï*»- ^ «^l^
^^ a't.i^jlî (var. marg.c^ ^«^ i iUloo o»^^).
POESIE XLIII.
(D r*; A Y; C r; J , p. i^r; G /v)
Epigraphe (fol. 1 5o r°) : i j^UJI j^l ^ a ^1 I^^SS ^ ^1 JU
^U, JjJU ^U! ^jâ«^ ^ J;^li (j^ïa^ UJl^ A*xi Jjtf Ajj^i i iû^^ ^)
NABIGA DHOBYANÎ inédit. 45
•'f /- 1..' i': _? jo/'is^fi. s<
j> fl A » <.^ ^ h î l«X-&^! »^JtJ^J^ U5ri^^ ^ 'y'^ *^^' ^ <i' *^J^ ^*^^*-*''^
L. iuoLJJ o*;Jit JUu Os-s^t^ (.Lm JJi J->5 i^Ua/li yLl* i vl*»*
t.X^J^-Û yLS^ C^ y? 4*^1 4, p Luôjt J* j*« 5^ ^^*^ <î*^ ^in
J ^V* à 4**)* >A^ ^ l^ «^'JJ» yl (^^«J^' '^î ^W! JUi jlÛt
i6 vers. Ordre des vers comparé avec celui de A : S ^-'^ = A i-3,
i-/v = 6-8, H-»F= io-i5, '«>==9, M = i6.
Variantes par rapport au texte de A : vers F var. marg. , texte de A avec
LiSU; i l^sbf *Ui ^l^^gui (^5; V 3 i^r^ Jbl^SlJ ji, ^^1 ^^ (var. marg.
ç^y^); A ^, >^ ^^; >■ iUxi^ AMI ^jil? o^j 131 ; M o^tûLî! i^ 1^ Oo ^U;
46
JANVIER-FEVRIER 1809.
lY ^yÀ ^1 oJjLw» yttA o^^ ii*l, v>^; 'J* J^ '«iï (var. marg. Jxi osS,); >«> 31
v^-U** ;'7*^' J^ S *^'^ *f?v. (var. marg. y'J^ (J^)î '"^ C^'^ tfp^*^.
POESIE XLIV.
(A, App. n et J, p. vrA = vers t et v-i; cf. D, p. a8 et 29; G i^)
Epigraphe (fol. 1 5 1 r') : ajUU L^ (^! Jl ;<>jJk^ U^ iUbUJI JU^
*J^» i J^J-U 1:2. Z\ \jiji ^ ;^ (jA ^ iU^ \j», l^ UÔi) ^gSJ\ yBj
[^A*i^]
^j>4u'
o •
^ ■^ tÇ Ljo ^ JULjLJUAJt ^p.^ (3l>*
aijji 0 ni jSi\ ^)j^ ji
ii,^^U:ai'^i«ji*H
,x^ '^oat jijuui tf;i i> 1-
"* ^ m y** k • X ^
. 4.11 «^ -* -^
Variante marginale pour le vers ^ : ^f-»« .
* N. m. yl5i Jj<4 Jiiôl ^j^ ^UaJI JuJ, iÇ;kc oJL^ ji^ J3 iUl ^\ ^^^juJI Ooi. ^^UJ!
nAbiga dhobyAnî inédit. 47
POÉSIE XLV.
(D YY et Yr; A r, n et App. d)c, vers i; G M; J, p. vjv et vr.; G f^)
Epigraphe (fol. \5i r) : ^y^Â ^^ cS-^5-^' (j? ^J^ *«LJ' Jl*3
<•-»
i^^-'
1 2 vers. Ordre des vers comparé avec celui de A : S ' et k = A i et 2 ,
»^ = App. «51* , V. f,
Variantes par rapport au texte de A : vers ' JXÂill ; Y -Liêil jiJx «>3X)u«
yÂÂ.I (var. marg. ^J^ <tf«>o j^-j»1 jl^ii'); r- UL^; p var. marg. 4*^'i^; 1 Jl^-li?;
vJl? (var. marg. lâiap et i"); m Ljk^y,
5 vers. Même ordre des vers que dans A.
Variantes par rapport au texte de A : vers Y dUu» ^\ oJi"; * (^^^ .
POÉSIE XLVI.
(A, App. )e«5 et J, p. vrA= vers r; G Y^)
[^3^] Epigraphe (foi. i52 r**) : ^^lilt ^yS. ^^ JU^
48
JANVIER-FEVRIER 1899.
J .0
Variante marginale au vers ^ : o4^; au vers 1* : ^yi,.
POESIE XLVII.
(Grv)
-< « >'
Kpigraphe (fol. 1 52 r°) : Jlib ^tS^ i;«xiJt j^y^ aj (^y? ii>Ji ^*K Jl*5
• o^
^\4\ j4ï j*i iuut j^j yir
j^LOi yUpu jL^- u:;^!.
• «^
I
Variante marginale pour le vers ^ : **^3 ^y*^ •^!>4 ^r^-
POESIE XLVIII.
(D \^\ A rr; C rr; J, p. v.p; g h)
Épigraphe (fol. i 52 r'^) : !yUk>t^ ^y;U ^^^ ^ c^ J^ c^ Jlï^
3 vers. Même ordre des vers que dans A.
Variantes par rapport au texte de A : vers » è^"^' î ^ *^^ '^^^ •
NABIGA DHOBYANÎ inédit. kSf
POESIE XLIX.
(D M; kyà, CM; J, p. Vj.; G rd)
Épigraphe (fol. 1 82 i^) : (^ Lu^l; Ju^y ^^^^i^ ^IZS ^J^ JU^
3 vers. Ordre des vers identique à celui de A.
Variantes par rapport au texte de A : vers » var. marg. AJâJI *û^; ^ yo
POÉSIE L.
(D r; A |A: C |A; J, p. ^4|p. G M)
IJ3^] Epigraphe (fol. 1 62 v**) : yL,^:^)! ^^ ^^ ^i ^J^ JU,
5 vers. Même ordre des vers que dans A.
Variantes par rapport au texte de A : vers f ^»-o^ Lj./«A> ; f (ms. ^^3) ^îîs^
POESIE LI.
(G p.)
Épigraphe (fol. 162 v^) : ^^ j*x4t »^l Joi ^^ja:^ *>Ia ^^ j^j^^ Jl*^
^i-^ *-^H^:^ «i «)-^LiiJI ^ a-jO^ k? -^^ * ■* «^'^y ci^ >'
xni. d
50 JANVIER-FÉVRIER 1899/
^iJLl», *L-UJI *J s J^i *J y^UàJI 4,^1 c^ vU4 p
Variante marginale pour le vers t : |^*ï^l j^S^ Lllj .
POESIE LU.
[Jo^] Épigraphe (fol. iSa v^) : JU^
POESIE LUI.
(G n)
Épigraphe (fol. i Sa v°) : ^^ Ju^ ;UJ «u^ ^] ^:à4 (^:il. JU^
.1
NABIGA DHOBYANÎ inédit. 51
y • ^ »• ^ • V • ^^ •• • • •
Varianfe marginale pour le ver» ^ : »;'jj dU-« (^l^i ^
POÉSIE LlV.
(D ir; A H; C |V; J, p. iAl; G J«V)
[Jo>] Épigraphe (fol. i53 r**) : L^I JU^
9 ver». Ordre des vers comparé avec celui de A : 8 i-l*«A i-4, •'=6,
1 =5, v-^=7-9.
Variantes par rapport au texte de A : vers ^ J»>-» ^Lj ; i ^^-»Ji-^ï J^^ ; ^ ^5
f4-« c:r* ^'; '^ ïSoUx*; 1 L«J>xArf (var. marg. f^^^^M et vJo ill JLb i).
POESIE LV.
(D n; A IF; C f«5; J,p. ^^Y; G )«a)
[la^w] Épigraphe (fol. i53 v°) : ^"^ ^ j-,il UjI JU^
1 3 vers. Ordre des vers comme dans A.
Variantes par rapport au texte de A : vers ' var. marg. ^ ^3JJ ^,. y HslXll,
F ïyljhÀ Oy^ (var. marg. »p^, ï^i-^M et ^^^^); i oJ>;U3; v «^ ^. a ^'^JiJU;
». vU^I 44s jV^jUlâJ (var. marg. yUill o^i jyjiiUàt); fï- £f^; tr Jyxjt
POÉSIE LVI.
(D n; A F; C )«; J, p. iOV; G Yf)
[y!^] Épigraphe (fol. 1 53 y°) : jiAt> ^ ^UJ Jli^
9 vers. Ordre des vers comparé avec celui de A : S > = A i, >' = /i, ^^ et l*
= 2 et3,«>-^=5-7.
4.
52 JANVIER-FÉVRIER 1899.
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(var. marg. i».Uâ.lL>); à JL^ ^^ )^U>I J^^»*^ ^î^^î J^t ^iî t^*; "i «-/■**>■> e-*î
POÉSIE LVII.
(A, App. rr et ii; G ra)
Epigraphe (fol. 1 54 r°) : ^^ ^^t ^^ ^3 ^^^jU» JuU ^^^a^ JU, .
(^jxju^ xJ j^li J^ij i*o5 t^;^' i **^ ^^^ J^ ^^ u'^J^ ^;
(ms. uLl^) ^11^ ^«^ J^ ^^^^ !^«xjk;^^ (jl^^ (jX^ (In> (jl^(a^ ^Ul^ j^AM*!
UL*Lâ, x^t Uylàu* Juâil^ lo^-I^ jLJL^t, L.^L».I ^)^ f
POESIE LVIII.
(D. p. 10 et 55; A, App. <>l; G rv; la plus grande partie inédite)
Épigraphe (fol. i 5/. r") : *«Xs jl^ (^j*». yiiJh.\ y* ^^l ^j^ JU,
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nAbiga dhobyAnî inédit.
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56 JANVIKRFÉVRIER 1899.
LE
TRAITE SUR L'ASTROLABE PLAN
DE SÉVÈRE SABOKT,
RGRIT AU YII* SIÈCLE D'APRES DES SOURCES GRECQUES,
ET PUBLIA POUR LA PREMIÈRE FOIS D'APRÈS UN MS. DE BERLIN ,
PAR
M. F. NAU.
INTRODUCTION.
L'auteur ^ — Sévère Sabokt de Nisibe, évêque de
QenSerin, était célèbre, selon Bar Hebreus^, au
temps du patriarche Jean (63 1-649). '' P^^^ part,
avec le patriarche jacobite Théodore, à une contro-
verse pubhque contre les Maronites durant le mois
de haziran del an 689^. Enfin il nous reste une lettre
* Cf. Wright, Sjriac Literature, London, 1894^ p. 137-139.
Se-bôckt est un nom persan qui signifie , d*après M. Nœldeke « drei
haben erlôst» Geschichte der Perser und Araber, p. 396, n" 1.
* Chron, eccL, I, col. 276.
' Cf. Âddit., ms. 17216 fol. i4. Ce manuscrit de Londres ren-
ferme (fol. i-i5) des fragments d'une chronique syriaque. M. Nœl-
deke en a publié une partie (fol. 12-1 5) dans la Z, D,D,M, G.,
1875, t. XXIX. J'ai publié ou analysé le tout avec les opuscules
syriaques contenus dans le ms. de Paris : syriaque 2o3 (Les œuvres
de Jean Maron, etc., chez £. Leroux, sous presse).
LE TRAITÉ SUR L'ASTROLABE PLAN. 57
qu'il écrivit au prêtre et périodeute Basile de Chy-
pres sur la quatorzième lune de Nisan de Tan 665 ^.
Nous pouvons donc conclure de ces détails qu'il
vivait au milieu du vu* siècle.
Il se distingua dans les études philosophiques,
mathématiques et ecclésiastiques, nous dit encore
Bar Hebreus^. Nous pouvons ajouter qu'il posséda
la langue grecque, car certains fragments philoso-
phiques qui nous restent de lui sont des commen-
taires sur les ouvrages d'Aristote et des explications
des termes grecs plus difficiles à comprendre^. M. Sa-
chau publia des fragments des ouvrages astrono-
miques de Sévère* : Sar la terre habitée et inhabitée;
Sur la mesure du ciel et de la terre et la montagne qui
est au milieu^, etc. Je me propose de publier ici son
Traité sur l'Astrolabe plan.
Lb manuscrit. — Le manuscrit du traité sur l'as-
trolabe est conservé à Berlin (collection Petermann,
^ Berlin , ms. syr. , collection Petermann, 0*37, fol. 98 v^-ioS r*.
* Loc. cit. JLhjlfJLo JLya*^dlôJJ^^oo ULSnïo 1i^S>o>^ 00» «m^Km
' Lettre an prêtre 'Aitîlaha sur quelques termes du vepi épfie-
ve/a; d'Aristote. Addit. mss. 17166 et i466o. Cf. Wright, ouvrage
cité.
* Inedita Syriaca, in-8". Wien, 1870, p. 127-134.
' Les géographes arabes ont admis aussi l'existence de cette
haute montagne située sur Téquateur et limitant au sud la terre
habitée. Bar Hebreus, dans le Livre de l'ascension de l'esprit, cite un
ouvrage de Sévère sur Tastronomie. Cf. Bibliothèque de l'École des
hautes études, fascicule cxxi, p. 107, ligne 1.
58 JANVIER.FEVRIER 1899.
n" 37)^ Il est daté de l'an 1267 des Grecs (966).
Le traité sur I astrolabe va du fol. 82 v° au fol. 98 r**;
il est écrit dune mauvaise écriture jacobite; un cer-
tain nombre de lettres y sont très souvent confon-
dues; la poncluation y est mise au hasard; lencre a
jauni. Comme le texte est évidemment mauvais, on
a pu, sans hésitation, y faire un certain nombre de
changements ; la leçon du manuscrit est alors donnée
en note.
L OUVRAGE. — Il comprend deux pailies : i** Dé-
fmition et description de lastrolabe plan ; 2** Règles
pour s en servir. Ges règles sont au nombre de vingt-
cinq, mais il en manque deux (20 et 21) dans le
manuscrit de Berlin, car, nous dit le scribe, il
manquait là un feuillet dans le manuscrit quïl tran-
scrivait^. — Dans la première partie. Sévère donne
une définition philosophique de Tastrolabe, puis in-
dique que cet instrument comprend plusieurs ta-
blettes rondes, planes, placées les unes au-dessus
des autres à l'intérieur d'une plus grande qui est
creuse et les contient; il décrit ensuite l'araignée
qui porte les signes du zodiaque et les principales
étoiles fixes, puis donne quelques généralités sur les
cercles et les coordonnées célestes qui figurent sur
les tablettes. — Dans la seconde partie il enseigne
à résoudre, à laide de fastrolabe, les problèmes
^ Cf. Kurtes Verzeichniss der Saohau'schen Sammlang tyr,
Handtch, Berlin, i885.
' La règle 1 2 manque également.
LE TRAITÉ SUR L'ASTROLABE PLAN. 59
suivants : i** Trouver durant le jour, Theure solaire,
le degré qui se lève», celui qui se couche, etc.;
a** Trouver Theure, durant la nuit, à Taide des étoi-
les; 3** Trouver rheure , durant la nuit, à laide de la
lune; 4** Trouver la position du soleil; 5"* Trouver
la position de la lune et des cinq planètes; 6** Trou-
ver la latitude de la lune; 7° Vérifier si lastrolabe
est bien ou mal construit; 8" Vérifier si l'indicateur
des degrés est bien construit; 9" Trouver dans un
climat quelconque « les ascensions » de chaque signe
au centre de vie et au milieu du ciel , ou « les des-
centes » au couchant et sous la terre ; 1 o*" Trouver
combien il y a d ascensions depuis le commence-
ment du Bélier jusqu'au degré qui se lève, c est-à-
dire jusqu à rhoroscope ; 1 1 ° Trouver la composition
des heures ainsi que la longueur ou la brièveté du
jour et de la nuit; 1 3** Trouver quelle est la plus bo-
réale et la plus australe de deux villes considérées;
1 Zi** Trouver la longitude dune ville par rapport à
une autre; i5° Trouver la différence des midis dé
deux villes; 16° Trouver les ascensions de la sphère
droite dont s est occupé Ptolémée; 17° Trouver à
laide du soleil ou d une étoile fixe dans quel climat
Ton est; 18° Trouver la latitude des sept climats;
1 9° Trouver la longitude ou la latitude des étoiles
fixes; aî"* Trouver Tinclinaison des signes du zo-
diaque sur Téquateur au nord et au sud pour chaque
climat, et en quel endroit se trouvent !es trois zones
tropicales; 2 3** Trouver Tinclinaison du soleil sur
réquateur (la déclinaison) au nord et au sud, dans
60 JANVIER-FÉVRIER 1890.
tout signe ou dans tout degré; a 4** Division et dis^
tances relatives des diverses zones; a5° Trouver dans
tout climat les ascensions du signe qui est à lorïent
et que Ton appelle « signe de vie ».
Ainsi Sévère ne rappelle pas les principes mathé-
matiques (projections stéréographiques) qui règlent
la construction des astrolabes; il suppose que Ton a
cet instrument en main, et il en donne une descrip-
tion, destinée alun de ses élèves ^ que Ton trou-
vera peut-être un peu diffuse. Pour faciliter la com-
préhension et remplacer l'instrument absent, on a
reproduit dans ce texte quelques planches emprun-
tées à (1 autres ouvrages et qui s'appliquent parfaite-
ment à lastrolabe de Sévère.
Importance de cet ouvrage. — i" Cest ie seul
traité sur Tastrolabe qui nous ait été conservé en
langue syriaque; sa publication a donc déjà une •
grande importance philologique.
2° Sévère écrivait vers le milieu du vu* siècle,
avant que les Arabes eussent les loisirs nécessaires
pour s'occuper de science (on constatera du reste
que les sources de notre auteur sont exclusivement
grecques). Il s'ensuit que les Arabes n'ont pas inventé
l'astrolabe plan, comme on l'a cru trop longtemps,
au point d'appeler cet instrument « astrolabe des
Arabes »^; ils l'ont reçu des Grecs et le présent traité
^ n l*appdie : « ô ami de l*étude , notre fîls spirituel et chéri en
Notre Seigneur f.
* Sédiilot, Mém, sur les instr, astr, des Arabes, Menu de fAcad^
LE TRAITE SUR L'ASTROLABE PLAN. 61
a été Tun des agents de cette transmission. M. Re-
nan a déjà signalé Sévère Sabokt comme Tun de
ceux qui firent connaître la philosophie grecque aux
Arabes ; le présent traité montrera qu il leur fit aussi
connaître Tastrolabe plan.
3° Nous pourrons ensuite déterminer Tinventeur
de Cet instrument, car Sévère nous apprendra qu'il
est antérieur à Claude Ptolémée , et nous trouverons
alors son nom dans un passage de Vitruve que Ion
na pas encore pu comprendre parce que Ton attri-
buait à lastrolabe plan une origine de beaucoup
postérieure à Vitruve. Je développe seidement ce
dernier point :
Sévère Sabokt mentionne huit fois l'inventeur de
Tastrolabe qu'il désigne Irois fois par t le philosophe
qui a fait lastrolabe », et cinq fois par « ce philo-
sophe ». Il le distingue de Ptolémée ou Ptolémée
l'Astronome qu'il cite six fois et nous apprend de
plus qu'il lui est antérieur. Car il nous indique un
moyen de contrôler les résultats donnés par l'astro-
labe plan en les comparant à ceux que l'on tire de
tables construites par Ptolémée; si l'astrolabe est
bien construit, ces deux résultats doivent être iden-
tiques, car, dit Sévère, les tables furent construites
des inscriptions, i'* série, t.I,p. a2eti53. Cf. P. Tannery, La géo^
métrie grecque, Paris, 1887, p. 6 et 7. Je suis heureux de confirmer
et développer ici une idée de M. P. Tannery quand il fait remonter
Tastrolabe plan à Ptolémée. Mais nous verrons qu'il remonte encore
plus haut.
02 JANVIER. FEVRIER 1809.
par Ptolémée d'après r astrolabe^. Doqc cet instru-
ment existait avant Ptolémée.
J ajoute quen un autre endroit, Sévère donnant
les diverses divisions de ia terre ^, mentionne celle
de l'inventeur de rastrolabe avant celle de Ptolémée
et insinue ainsi que le premier est plus ancien, fait
qui devient certain si Ton remarque que le premier
prend 2 à*" pour Tobliquité de Técliptique, valeur
imparfaite et très ancienne puisquelle est déjà don-
née par Eudemus, contemporain d'Aristote*, tandis
que Ptolémée adopte q3** 5i', valeur plus appro-
chée qui fut reprise, avec quelques améliorations
encore, par ses successeurs.
Il est donc certain , d'après le traité publié main-
tenant, que rcistrolabe plan existait avant Ptolémée,
c'est-à-dire aa commencement de notre ère, puisque
Ptolémée vivait et observait au commencement du
u" siècle.
Ce fait, établi pour la première fois, va nous
permettre de comprendre deux passages de Vitruve
et de voir dans l'un d'eux le nom de l'inventeur de
l'astrolabe plan.
il me faut rappeler d'abord que l'astrolabe plan
servait surtout à la détermination de l'heure diurne ou
nocturne. On constatera ci-dessous que tel est l'objet
des trois premiers prpblèmes que se pose Sévère.
Voici comment on procédait. L'astrolabe comprend
* Voir infra» problème 7.
' Voir problème 23.
^ Voir une note du problème 22.
^LE TRAITE SUK L*ASTROLABE PLAN. 63
une tablette fiîte construite pour la latitude où Ton
est et qui porte l'horizon , les cercles de hauteur et
les heures (voir figure i). Sur celle-ci tourne une
seconde tablette qui représente le ciel , les astres et
en particulier le zodiaque. Cette seconde tablette est
percée à jour (fig. 2 ) pour permettre de lire sur celle
qui est en dessous ; elle ressemble ainsi ou à une toile
d araignée ou même à une araignée dont le corps
serait figuré par le pivot et les membres par les lan-
guettes divergentes , aussi cette pièce est-elle nommée
araignée; son mouvement représente le mouvement
d'ensemble du ciel ou mouvement diurne.
Pour trouver l'heure à Taide de Tastrolabe, il
faut d'abord savoir dans quel degré du zodiaque est
le soleil en ce jour; on fait alors une observation de
hauteur à l'aide d'ime dioptre placée pour cela sur
l'instrument. Cette observation sert à placer l'arai-
gnée, c'est-à-dire le ciel, dans sa position actuelle; il
su£Qt alors de regarder l'instrument pour y lire
quelle heure marque le soleil (on lit de même quel
astre est à l'horizon, est ou ouest, au méridien, etc.
Voir fig. 3).
Cela compris, nous trouvons que Vitruve [Arch. ,
IX , 9) énumérant les inventeurs de diverses horloges ,
dit : Arachnen Eudoxus astrologus , nonnulli dicant Apol-
lonium a Eudoxe l'astrologue (l'astronome) ou, selon
quelques-uns, Apollonius (a inventé) l'araignée »^
* Voici le contexte :
« Hemicyclium excavatum ex quadraio ad enclimaque Berosus
Chddaeus dicitur invenisse, scaphen sive hemisphsrium Aristar-
64 JANVIER-FÉVRIER 1890. ^
Ce passage ne pouvait être compris jusquHci,
puisque 1 on supposait i 'invention de 1 astrolabe plan
postérieure, je ne dirai pas à Eudoxe de Cnide
(4o9-356 avant J.-C.) ni à Apollonius de Perge
(iii'-ii* siècle av. J.-C.) ni même à Vitruye (i*, siècle
avant J.-C.) mais à Ptolémée (n* siècle après J.-C.)^
En conséquence M. Ideler ne put mieux faire qiue
d appeler Taraignée d'Eudoxe ou d'Apollonius, tun
cadran solaire » ainsi nommé , supposa-t-<il , des rayons
qui partent du style et ressemblent aux fds dune
toile d'araignée. Cette supposition a été reproduite
en France par M. Letronne^ et entra de là dans les
recueils et dictionnaires biographiques.
chus Samius, Idem [etiam discum in planitie, araclmisn Endoius
astroiogus, nonnulli dicunt ApoUonium, plinthium sâve lacunar,
quod etiam in circo Flaminio est positum , Scopinas Syracusius.. . *
On remarquera que rien dans Vitruve ne permet d'affirmer que
l'araignée d'Eudoxe est un cadran et encore moins un cadran spbé-
rique. On pourrait dire uniquement (en présupposant que le texte
de Vitruve doit être interprété strictement et ne donne pas la par-
tie pour le lout) que Tastrolabe plan tout entier s'était d'abord ap-
pelé araignée (voir la figure 3 qui donne assez l'impression d*une
toile d'araignée) au temps du moins où il ne servait qu'à trouver
l'heure , et que ce nom fut plus tard réservé à l'une de ses pièces.
^ On reconnaissait que Ptolémée avait donné les principes ma-
thématiques qui servent à la construction des astrolabes plans,
mais on affirmait qu'il n'avait connu que l'astrolabe spbérique ou
sphère armillaire. La publication en iSSg du texte grec d'une des-
cription de l'astrolabe faite par Jean Philoponus , contemporain de
Sévère, ou ne fut pas remarquée, ou du moins ne permit pas de
remonter à l'inventeur de l'astrolabe plan, parce qu'elle ne ren*
ferme qu'un nom propre, celui de Ptolémée, en un seul endroit.
Voir ce texte grec dans Rheinisches Muséum fwr Philologie^ t. VI,
Bonn, 1839.
* Voir une note p. 98.
LE TRAITÉ SUR L'ASTROLABE PLAN. 05
Mais nous savons aujourd'hui que i astrolabe plan
était inventé au temps de Vitruve; nous a£Qrmons
donc sans crainte qxie ce mot araignée a la même si-
gnification chez Vitruve et chez Sévère Sabokt; il
s'agit dans les deux cas de Tastrolabe plan qui était
un genre d'horloge, puisqu'il donnait les heures de
îour ou de'nuit.
w 11.
Mais i^y a plus : Vitruve , à la page suivante , dé-
crit les horloges anaphoriques qui ne sont, au fond,
que l'astrolabe^* mécanisé». Ces horloges se com-
posent en effet de deux parties : l'une est fixe, elle
est attachée à ime certaine latitude et porte les heures
(c'est la tablette fixe de l'astrolabe); l'autre repré-
sente le ciel , elle porte en particulier le soleil , figuré
par un clou, et les signes du zodiaque (c'est l'arai-
gnée des astrolabes). Cette dernière partie est ani-
mée d'un mouvement de rotation imiforme qui
reproduit le mouvement diurne ; aussi nous montre-
t-elle toujours le ciel dans sa disposition actuelle, il
n'est plus besoin d'une observation de hauteur pour
avoir cette disposition , et pour en conclure l'heure. Il
suffit de regarder sur l'instrument dans quelle heure
est le soleil. Ces horloges anaphoriques, dont l'élé-
ment essentiel est un astrolabe plan , supposent bien
que cet instrument leur est antérieur et par suite a
été inventé (comme le dit Vitruve ime page plus
haut) par Eudoxe ou peut-être par Apollonius ^
* J'ajoute, comme détail, que la marche directe (Ju soleil dans le
zodiaque est déterminée pour chaque jour de chaque mois par une
série de trous dans lesquels on place au jour le jour le clou qui
xiii. 5
larkiucaiB aATiuiU-s-
01) JANVIER-FEVRIER 189».
On peut se demander pourquoi Ptolémée se servit
si peu de cet instrument qu il connaissait. La raison
figure le soleil. Ainsi on obtient la position vraie du soleil dans le
zodiaque et Taugmentation ou la diminution des jours qui en dé-
pendent. Voici le texte de Vitruvc :
Fiunt etiam alio génère horologia hybema qiiae anaphorica dicuatur
perliciuaturque rationibus bis : i° Horae dlsponuntur ex virgtdis asacis ex
analemmatos descriptione (selon la latitude), ab centro disposit» in
froute; in ea circuli sunt circumdati , menstrua spatia finientes. 2** Post bas
virgulas, tympanum collocatur, in quo descriptus et depictus est mundus
signiierque circulus (le zodiaque], descriptioque duodecim codestium
signorum sit deformata, cujus e centro deformatur cujuslibet signi spa-
tium, unum majus, alterum minus (voir fig. 3 ). 3* Posteriori autem parti,
tympano medio axis vcrsatilis est inclasus , inquc axe aenea mollis catena
est involuta ex qua pendet ex una parte phellos sive tympanum quod ab
aqua sublevatur, ex altéra œquo pondère phelli sacoma saburrale (un sac
de sable). Ita quantum ab aqua phellos sublevatur, tantum saburrse pon-
dus infra deducens versât axem , axis autem tympanum ; cujus tympani
versatlo , alias efilcit uti major pars circuli signifcri , alias minor in versa-
tionibus suis temporibus designet horarum proprietatet. k*" Namqoe in
singulis signis, sui cujusque meusis dierum numeri cava sunt perfecta,
cujus bulla (le clou) quae solis îmaginem horologiîs tenere videtur, signî-
ficat horarum spatia : ea translata ex terebratione in terebrationem mensis
vertentis periicit cursum suum. — 5° Itaque quemadmodum sol per side-
rum spatia vadens , dilatât contrahitque dies et horas , sic bnlla in boro-
logiis ingrediens per puncta contra c«ntri tympani versationem, quotidic
quum transfertur, aliis temporibus per latiora , aliis per angustiora spatia
menstruis finitionibus imagines efficit horarum et dierum.
11 est question dans ce texte : i** de la tablette fixe propre à un
lieu de la terre, elle porte les heures, Thorizon, le méridien et les
cercles (hauteurs et azimuths) attachés à ce lieu; a** de la tablette
mobile, appelée plus particulièrement «araignée»; V du mouve^
ment uniforme imprimé à la tablette mobile pour reproduire le
mouvement diurne; 4° du mouvement direct ou annuel du soleil
dans les signes du zodiaque ; 5^ de la concordance entre le mouve-
ment du soleil dans le ciel au-dessus et au-dessous de l'horizon avec
le mouvement sur l'instrument du clou qui figure le soleil. — Cette
concordance résulte de ce que l'instrument est à chaque instant
l'image (la projection) exacte du ciel tel qu'on le voit dans un lieu
LE TRAITÉ SUR L'ASTROLABE PLAN. 67
en est, croyons-nous, que cet instrument donnait
des résultats trop entachés d'eiTeur. Car l'astrolabe
plan ne mesure guèro plus de dix centimètres de
diamètre , par suite : i ** H a le grand désavantage in-
hérent aux petits instruments de ne pouvoir ^tro
beaucoup subdivisé. Si, par exemple, une division
vaut deux degrés, comme on ne peut pas répondre
de plus dune demi-division, il en résulte déjà une
incertitude de i degré dans la lecture. 2° Lastro-
labe comprend plusieurs pièces : pivot, tablette,
araignée, dioptre cjui roulent lune sur l'autre ou
Time dans lautre, et le moindre jeu entre ces di-
verses pièces suffira encore pour causer une erreur
de plusieurs degrés. -Enfin, 3** laslrolabe ne peut
servir que pour une seule latitude. Sous toute autre
latitude, il donne, de par sa construction même, des
résultats inexacts. Or on se servait du même instru-
ment dans tout un climat, il y avait donc encore là
une source d'erreur.
On comprend dès lors que Ptolémée ait 'préféré
des instruments plus commodes, j'allais dire plus
modernes, et le retour à Tastrolabe plan lut"en réalité
un recul et non un progrès pour l'astronomie.
En résumé, voici quelle est, d'après la présente
publication , l'histoire de l'astrolabe plan :
Il fut inventé par Eudoxe ou, selon quelques-uns,
par Apollonius. Plus tard, au moyen de l'eau, dun
donné, comme un plan fait par un architecte à une échelle connue
est rimage exacte d'un monument.
68 JANVIER-FEVRIER ,1899.
flotteur et dun contrepoids, on donna à l'araignée
un mouvement uniforme de rotation reproduisant
ie mouvement diurne et Tastrolabe plan constitua
une horloge appelée anaphoriqae et décrite chez Vi-
truve. Puis, l'astrolabe plan, à cause de ses nom-
breuses causes d'erreur, ne fut pas employé par les
Grecs dans leurs travaux sérieux sur l'astronomie;
ainsi Ptolémée ne l'employa pas pour établir ou con-
firmer les théories qu'il expose dans sa composition
mathématique , ou plutôt il n'utilisa que le dos de
l'astrolabe pour la mesure des hauteurs ^ Cependant
cet instrument si commode fut toujours usité en
astrologie , car Ptolémée donna les règles de la pro-
jection stéréographique qui servent à sa construc-
tion ; il construisit des tables pour son usage , et im
astrolabe plan , celui que décrit Sévère, fut toujours
appelé astrolabe de Ptolémée.
Plus tard, on trouve chez Théon d'Alexandrie et
Synesius des descriptions de l'astrolabe plan qui
sont, il est vrai, incomplètes et obscures, mais
montrent du moins que cet instrument était toujours
connu^. Enfin, au vn' siècle, Jean Philoponus à
Alexandrie et Sévère Sabokt en Syrie écrivirent sur
ce sujet des traités étendus que les Arabes étudièrent,
^ Compos, math., livre I, ch. x, éd. Halma, t. I, p. d6.
^ On trouve dans plusieurs bibliothèques des traités sur l'astro-
labe écrits en grec et attribués à Ptolémée, à Théon d'Alexandrie,
à Ammonius, etc. On les croyait volontiers apocryphes, au temps
où Ion était persuadé que Tastrolabe plan avait été inventé par les
Arabes. Il serait peut-être bon aujourd'hui d'étudier ces mss. avec
plus de soin.
LE TRAITÉ SUR L'ASTROLABE PLAN. 69
conservèrent et transmirent aux Occidentaux ^ Ceux-
ci reçurent donc 1 astrolabe plan des Arabes et s en
servirent jusqxie dans le courant du xvin* siècle^.
n resterait à décider leqxiel, d'Eudoxe ou d'Apol-
lonius, a inventé Tastrolabe. D est certain qu'Apol-
lonius de Perge pouvait le faire ; quant à Eudoxe de
Cnide, nous savons que Cicéron l'appelle le premier
des astronomes au jugement des plus doctes [Div.y
II, à 2) et que Proclus, citant plusieurs mathémati-
ciens auxquels la géométrie doit son développement,
nomme Eudoxe comme un de ceux qui avaient en-
core plus perfectionné toutes les parties de cette
science*. Il semble donc qu'il dut faire des décou-
vertes importantes en astronomie et en géométrie,
mais tous ses ouvrages sont perdus et les citations
qui nous en restent ne permettent pas d'aflRrmer
qu'il connaissait la projection stéréographique néces-
saire pour construire l'astrolabe. Il serait cependant
* Les Arabes compliquèrent l'astrolabe en projetant sur d'autres
plans que l'équateur, en prenant pour point de vue le pôle nord
au lieu du pôle sud , etc. Les astrolabes arabes furent l'objet de
nombreuses publications et descriptions.
* En 1702, Bion faisait imprimera Paris VUsage des astrolabes
pour apprendre à se servir des instruments qu'il construisait. Et
leur usage devait être assez répandu puisque, quelques années aupa-
ravant (1693), Boileau pouvait écrire d'une femme savante :
Un astrolabe en main , elle a , dans sa gouttière
A suivre Jupiter passé la nuit entière.
(Satire x. )
' Tiré de Letronne, Sur les écrits et les travaux d* Eudoxe de
Cnide, d'après Ideler. Journal des Savants , i84o-i84i.
70 JANVIER-FÉVRIER 1899.
iilogiqiu* de conclure de ce manque de citations
quii ne la connaissait pas et nous laisserons la ques-
tion pendante jusqu'à nouvelle découverte ^
1 Si l'on établit tin jour par des documents positifs qu*£udoxe
(*t non Apollonius a inventé Tastrolabe comme cda nous paraît
probable, on pourra alors se demander quelle part, dans cette
découverte, ont eu les Egxptiens, riiez lesquels tludoxc passa un
certain nombre d'années.
f.E TRAITE SUR L'ASTROLABE PLAN. 71
I
^ > S.ri ^ m ^ t 0 ^fto "^ );..ào |o!^ *m^ v3oL
• Ov3^ JbojLoVo )J(s«1do^ ^Wdfe^
*• * ** ••
— * S;^fFf*a. — • jiâ^iA^; ms. Cf. Tabulas, cliald. K?3lû» arabe
72 JANVIER-FÉVRIER 1899.
^ Vi » m y v3oL ^'^ »|o «jLJSâ^ |a**^t 00» ^f )bu)
Lo^^t ^«•^o| Jb^s^ COI i^^^ 'oo^fo .Jbûo^Lo
• ^ JLsC^ ilicLud «.lia I KiS, .hito ILoLtec) w^hoi
}o^^^ ^oiOi&») U *^ >)o U^^ ^01 Ibûc^^i^f «*ôi ^f^!
^ »t »e»0 (fol. 83 r") ^O-.â-^OU-^'-Ao) 00> «*0»Ci^»|
j » t v»o) ''^ou^^o) ^asis^ov^^m) 001 "^^^0» ««oiioi^»)
* Sic, — * Sic. — ' J^Uo^} ms. — * joilk. ms. — * JU^^f lue}
ms. — • ôp-yavov.
LE TRAITÉ SUR L'ASTROLABE PLAN. 73
^.>S.o»fo JLâ-da^t )lfi I "^ m jfc^ JLooi «^oio^JjLdf
JlviKi ^ ft>)f ^f JLjl!) » j^»J OM^I oî^^t ^ ^Jloe^o
«.^ ^^ ^O-JDjLfOlf ju^ibtet 001 HfO^ JX0£O «o^^ ^
* 5ic; dva^opaL — * Zétm, — ' TpoTCixàs, — * S^pa. —
« KXifia. — « Tecùfierpia. — ' Mou<Tix>i. — « tAjy. — » .^^ ms.
— *® teA.«^ ms. — " ii^^i^ ms. — " ZœStaxàs,
i ^ no» jlioi o»Nf^S> i^^f
7/i JANVIER-FÉVRIER 18Q0.
^t 0^>^ .Jk^^OAio )1^L iuuo hom^i l^d» ^} cî
^ .JLi^ JD jL^oû «d| ^ciio¥«^o .jlioif oiaAA. |««*d)
■ m I \\ lo y»; "> .««oiQ-^S&d ^)^ Jli| uô) ^^Jiuo)
o^ JLiLâJ»o otd )î-*-h .«oi .«oi ^? il) V^l .)^«d
ni s.; arabe : JlJ».
LE TRAITE SUR L'ASTROLABE PLAN.
75
JLVflf «yOW^^-L^ ^^^^ '^•K-»^! JbOiA? '^'^ J^ *^^
JL&^);AMt jLa^l ^ Jba«A.9 ^ci^f |j^*^«.i» l^o^
J^. É no) ^ vu ,É nfi -% 7t ^oi |ia.bo (fol 84 r*) «Jb^^j
.7a:^l
)
I
?l
^ Lire : e4kd«l . — * Moipa. — ' «Mufto J(aof ms. — ^ Kivrpoy.
ms.
76 JANVIER-FÉVRIER 1899.
j^..^ <^) Jl^o f>S. ^OMJ^>^o ^OM^o9 loôit ^eno
od );jii^ ^f jli) ;.^) .yOOM'Jt»^ JLal^l vaikj \^é^\
; "^ vo • .^eia^i^ ^^^.iâ-J» ^| v»; .r>t ooi ^ JLoJ^I
^^.i^oi CH^ tr^^^^^ L^Mt •l^oiâ Jto;^ ^t oî^
^ "i x»qS. «..«* Ho;;.** ^L'L ^^en ^> '\i»ri j ^otdf
• Jli;.^) )^^o>^t o| jL«:ttji.t joNJV '^•Ir^U ^)l1
* àtdfierpos, — * Lire ; o««A«f . — ' Mot inutile. — * ^^pa.
LE TRAITÉ SUR L'ASTROLABE PLAN. 77
i "^ n I JlijLû^l jLwdttet .^'oi ois^fo .^^A^h '«^"^^
jL^^ââo .d^t J1^^û:a^) Lo-â^^lt J(vaO JkJLo •OMJ^>^?
^ liVinin ms.
78 JANVIKR-FKVRIBR 1899.
Jli) wÂo) il^ Ut |;;«oM yooï^f jLdVwo \y^^\ UnI^o
L (fol. 85 r<>) :^J^,J2uOUiD ^""^^f
«XDOUfi^ ^ jba^^t ^V^JLD k^^Ao] «JL^QA. fek.«A»t
' jot ms. — * ôpi^wv. — ^ e^f ms. — * ^n{isîov. Cf. o44>n et
zénith.
LE TRAITÉ SUR L'ASTROLABE PLAN. 79
Iw-^ft^t o« ^-*f il) ;— io) .)— il JL^fOuBo'^ki. Jf
Lit Poi JLfiuaooI'ï^^.^t oa^A) i^oiOibw) jlioi ^iA^
^ ^kA«J;of ms. — * Z(i)vri. — ^ De rpoiftxés, — * IftVii^ga ms.
— ' ]L^kaa«^.df ms. — ^ Sic. MeoTfyiSptvés. — ' oo ms. — • Ila-
pâXXriXos. — ® '■^*^ -^ ^«o ou f*\ *» ms. , le dernier mot. est en
rouge; lire : yo
80 JANVIER-FEVRIER 1899.
'<iA.do;»^ ^o^iî^ou^ucdD ^L)t 00» «oe» Jl9ifl>o^n9>t
>^^-N,.^)f (fol. 85 v**) |J^^aii:^â^ o»a.%cr> {ibwoJK^^
)ci » v>t Jbi '^ >) JL^I VI oNjd ^ I i>v>"> Jbûo^L ^
I9L) <^oL J^^ ■» "Vf ^^ .U v> >^ <^oL Do ^o;^
|oo» )«^ D yO^^^o ,^^^>a»^o o^ iLoMiA^kA, J^^Adol
)1q o ■* ^ • 4^oL o^ J^l U^U «^l )oe» ^}oi
• ^o-j) ^o-iLV-J JL.r»»Vo ^00$^ Jl«<<,.i;>n oe»o .^jL^oj
*)io^£o^ o) .JLflâOi^ ^lAâ^^t oo^lf «aoi Jt^^«^ W3
U-â^l Y m y f ^ô^^ o| .uOQ^f ^ô^ o) .^w^lt
^ TpowTf. — * 6'ic. — ^ ;BOA«tJ ms. — * 00» ms.
LE TRAITÉ SUR L'ASTROLABE PLAN. 81
^ i* Jo» ^ iO>NlS. \ m '\ .«o CHd )^) ««oit **<M {'^•^i^
(foL 86 r**) ^-^X 9>]b^ ^^.^oi âjt ^^oi )J^^^;;^)
» o .^flpyp y» « « en M^l^- — 111^—^9 OJen) ^^^Jk^^^^
JL^J^ 9>SiO J^w^ JLd9oJJ I'^om yOoC^to ^t Mr^*^)
^ )if ^4 ms. — * lâ«) ms. — ^ Mots inutiles. — * Tstapmfià'
ptov, — ^ ifffiyieptvôç. — ^ )wâ««»J ms. — ' *0«âua»J ms. — * «^Aa) ms.
\m, 6
82 JANVIER-FEVRIER 1899.
)?o» N>f Looi Ip^o •ô^-.d «-^ ô).-d II li o) i^oei
jtaâ^Wdo jL^JbboJ^jDt |fl[S.##OA lâ^ JLdîoi i^»)w^o
^^. ^ v>)! mS. ^ ^"^i^ >)QUA.WJ JLd;.^ 'Jbûo^L
jliJLjD^h Ji '^ y» JL»ooit *«oio )lci I oi ofc^ ^ ^9w
^^ I >» Élti\f «^.^1 o^-df oôi kfid9a-Mt ^]ii >o>iV»fp
^ kpktDtôs. -- - .Sic. kvTapxuxôs, — "* JLa;^a«l ms. — * Ms. ad-
dit ^j [bix), — 5 jL^ajàâo?© i«|La)t ms. — '^ y^^i ms. — ' ko.Wof ms.
LE TRAITE SUR L'ASTROLABE PLAN. 83
^ J(^^.ÉW^! o^ ^JL^9oua> ^ JU^o^ if^fo} ^v^JLO
* — * • «Ai
^^ I > ^ftofe^t Jl V>| y (foL86v")'jt ,*o» Huo ^!
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){oi ^ J^.^l^t )L;hi») OOI ^? JLâ^•OMJ^•)t uolfite
)]^ JL^y) J^M^L? >P^^4^ '^•li^'L ^«*^ ^^J^o
^p^t Jl,»» ip>0 • iLc^h OOok^MàO i^h OOI • «#QloJ^•h
OOI ^;>^i^ ^t ]ld;âte .jl**? Iwdi^t OOI ^;-^JUD
jLk.9) ^""^^ ^^QUM^V *• Jho>Sje> "^ââ *rpoS>:>^ ^
D) >^yi, • v> )J^>o>&ou^ K^l ^ J^^^o )t#^)
.«oiQk2:i(Wt >fl»aV :> ^ ^0^:^^^ l^;^ l^m^f ^ 001
^ ^ JL^toio» ms. -^ * LdîL*; ms.
6.
84 JANVIER. FÉVRIER 1899.
^^ i V ^ ^ otd Jlioi ^ o^! ^t ooi •|i^.ioiâa£au)
ya:î^;.^^£ojLd Jl9ifl>rf^d>ft y^^it ^oi l^tOdi* ^ooC^t
ôi hoif 11 ^O OS.f <^oL (fol. 87 r**) ,^^0 .^L^^'^^f
9IJL3 â) ^a^«^o .j^^A^;^ jooi JJo .{jUâfli^
"^^vS ms. — ^ Â.^ei)v\ adde jQ««ooJ* — ' )J^*i;;-») ms.
LE TRAITÉ SUR L'ASTROLABE PLAN. 85
IwâJ^f • Iw^AfioJl^ o^ JLodfete Udeio jlioo^ ^0(d
jL99o)o J(<^i.ja jLJ^3 "^^^o ^o^S.«t l^^^^i^ "^"^^
y\ »»i o) ««oio^l «jliJLjD^) JL;.jDfe^f ««ei ^^^^"^
^ Lege : jia««»Uj
86 JANVIER-FÉVRIER 1899.
«£d9a.Jof U*o»v» «*eio^)t ooi jv^kdo^f} o^Jt^i
^i>.'\ovy> d^H^! /^r^ oôj^ |«^jLd )«^jLd ^x^di^o
) )^?o vji ^o ^ilifOM-^to ,^...^01 (Fol. 87 V»)
O^S^^t JL^dOÎ k^^Ao] IbuDot ^^^^O fO^ ^ ^OAftOOUàdf
^ Upooifitov, — * i^;âao nis. — ' A»l'^*Vy nis. — * A^Jlfi^do
ms. — * Lire "^.i^y .
LE TRAITÉ SUR L'ASTROLABE PLAN. 87
TRADUCTION.
L DESCRIPTION DE L'ASTROLABE.
AVEC L'AIDE DE DIEU, MAITRE DE L'UNIVERS, NOUS ECRI-
VONS LE TRAITÉ SUR L'ASTROLABE. QU'EST-CE QUE
L'ASTROLABE D'AIRAIN; DE QUOI SE COMPOSE-T-IL ;
QUELLES SONT SES DIVERSES PARTIES; X QUOI SERVENT-
ELLES ; COMMENT NOMME-T-ON LES PARTIES ET LES
FIGURES QU'IL PORTE?
Avant daborder le traité de lastrolabe et d ap-
prendre ainsi comment il faut s'en servirpour trouver
rheure et les autres résultats qu'il donne , il convient
de connaître sa composition et sa forme , c'est-à-dire
comment et de quoi il est composé ; comment sont
disposées tontes ses parties ; comment on les appelle ,
ainsi que les figures qu il porte; pourquoi il (dui que
des tablettes \ des cercles et des nombres différents y
figurent, et quel est le nombre qui donne la longi-
tude des sphères du ciel , quel est celui qui donne
leur latitude; comment sont figurées sur lui les
quatre directions du levant, du couchant, du nord
et du midi; et quel est le côté élevé, c'est-à-dire la
moitié du ciel qui est au-dessus de la terre, et quel
* Ces tablettes, une pour chaque région, furent appelées par les
Arabes iUsuLo . Les Grecs les appelaiiml Tv^iisavot. Cf. Jean Philo-
ponus, loc. cil.
88 JANVIER-FEVRIER 1899.
est celui qui est au-dessous; avec beaucoup de choses
analogues figurées sur l'astrolabe.
Cet art rationnel nous est enseigné par des règles,
mais auparavant on demandera qu'esl-ce que 1 astro-
labe, comment et de quoi est-il composé? Je pren-
drai en considération, ô ami de la science, toute
demande fondée; aussi je commencerai par traiter
en peu de mots de la composition et de la forme de
fastrolabe , comme je lai dit ci-dessus, et auparavant
encore je donnerai sa définition, puis j'expliquerai
et commenterai le traité du mieux que je pourrai.
De cette manière la compréhension de cette science
sera facile et légère.
L'astrolabe est un instrument artificiel composé,
à faide duquel on détermine les étoiles, les heures,
les levers, les zones tropicales, en un mot le double
mouvement en longitude et en latitude de la sphère
céleste et les changements des climats.
On l'appelle artificiel pour le distinguer du naturel,
compo5^ pour le distinguer du simple, à Vaide duquel
on observe les étoiles, etc., pour en distinguer les in-
struments des autres arts, je veux dire de la géomé-
trie, de la musique, de la médecine et de tous les
arts manuels.
Sa matière est l'airain , sa forme est ronde et plane;
il se compose de trois ou quatre tablettes^; si on les
* Car il faut une tablette différente pour chaque climat. Com-
parer à la description des astrolabes arabes faite par Am. Sédil-
lot, Mémoires présent'' s par divers savants à l'Académie des inscr. et
belles-lettres, i" série, t. I, i844. Le traité syriaque ne renferme
LE TRAITÉ SUR L'ASTROLABE PLAN. 89
enlève , on les trouve toutes rondes , planes et égales
entre elles. Elles sont placées lune sur l'autre à Tin-
térieur dune autre qui les renferme toutes. Cette
dernière a un rebord en forme de gaine, grâce au-
quel elle les renferme toutes en même temps et les
comprend à son intérieure Au-dessus de ces tablettes,
à Imtérieur (de la dernière) est placé ce cercle que
Ton nomme zodiacjue parce qu'il porte les l^aiSta,
c'est-à-dire les signes , avec leur nom et leurs degrés
qui sont au nombre de 3o (pour chacun). L as-
trolabe peut être jLiâ^f [StnXoSs) quand un degré
écrit en représente deux, ou JiiQ>*^^ [TpmXovs)
quand un degré écrit en représente trois^. Il porte le
nom (du signe) et à Tenlour les noms des étoiles
fixes les plus brillantes et les plus connues de la
sphère céleste; leurs noms sont écrits au-dessus
d'elles. Et tout cet assemblage dont nous venons de
parier, formé des signes et des étoiles fixes, fut appelé,
par le philosophe qui construisit Tastrolabe, dpd^vrj
c'est-à-dire «araignée», parce que les appendices
qu'il porte le font ressembler au corps et aux pattes
plus aucune figure; celles que l'on trouve ici sont empruntées à
M. Sédiliot et reproduisent un astrolabe arabe. La figure i repré-
sente une tablette.
^ Cette tablette qui renferme les autres fut appelée par les
Arabes mère de t astrolabe, v^t^**'^^ (•'•
* M. Sédiliot écrit (pour les astrolabes arabes) bipartium, tri-
partium, etc., loc, cit., p. 179. Voir aussi Ebn Younis, Notices et
extraits des mss, t. VII, p. 1 36. Jean Philoponus appelle ces astro-
labes St(iotpiatot et Tputoiptcuot,
90 JANVIER-FÉVRIER 1809.
dune araignée ^ EUe porte aussi tout autour un
cercle rond et plan^.
Ensuite, du mieux qu'on peut, on marque 90 de-
grés, c est-à-dire le quart de la mesure d'une cir-
conférence sur un quadrant, c'est-à-dire sur l'un des
quarts de la tablette extérieure qui renferme et com-
prend tout le reste (sur le dos de l'astrolabe). Ces
degrés donnent la hauteur pour la demi-sphère su-
périeure, laquelle peut aller jusqu'à 90 degrés, au
point situé au-dessus du centre de la terre , c'est-à-
dire au-dessus de la tête de chacun de nous. On di-
vise donc cette tablette dont nous parlons en quatre
parties à laide de deux droites, l'une menée du
haut en bas et l'autre de lest à l'ouest , selon la forme
révérée de la croix. Sur la partie supérieure de la
demi-surface de cette (ablette sont figurés ces 90 de-
grés dont nous parlions; le commencement, c'est-à-
dire le premier degré , est où commence la partie
supérieure de la demi-sphère, c'est-à-dire sur l'horizon
près de la terre, et Je go** degré est au ^qi^cucd (zé-
nith), c'est-à-dire au point du milieu du ciel. Sur
cette tablette est fixée une )J^-â£D) ou a règle » dont
les bras sont aiguisés en pointe. Sur ceux-ci sont
^ Cette phrase est traduite librement. L'araignée qui porte le
zodiaque et quelques étoiles fixes est ajourée le plus possible afin
de laisser voir la tablette qui est en-dessous. On l'appelle quelque-
fois le filet. La figure 2 (p. 99) représente l'araignée moins les
noms des étoiles. Voir l'introduction et la note de la page 98.
* La figure 3 représente la face de l'astrolabe. On y voit l'indi-
cateur des degrés qui est sur l'araignée , laquelle est elle-même sur
une tablette de région. Le bord extérieur est divisé en 3 60 degrés.
LE TRAITÉ SUR L'ASTROLABE PLAN. 91
fixées deux tablettes très petites; leur longueur comme
leur largeur est à peu près d un pouce et dans cha-
cune d'elles est percé un trou. Ces deux trous sont
exactement en face lun de lautre, de sorte que si
Ion vise le soleil, la lune ou une étoile, le rayon
passe directement à travers les deux, c'est-à-dire que
le rayon va passer directement de lun à lautre. La
longueur^ de rette règle est celle du diamètre de la
tablette de sorte que Tune de ses extrémités est tou-
jours sur les degrés de ce quart de cercle. Sa largeur
est d'environ un pouce. Cette règle dont nous venons
de parler, sur laquelle sont fixées les deux petites
tablettes percées de deux trous l'un en face de
l'autre est appelée dioptre par les géomètres, parce
qu'elle nous permet de voir en ligne droite un rayon
du soleil ou d'un autre astre. Les têtes de cette dioptre,
qui sont, nous l'avons dit, aiguisées en pointe 2,
sont appelées toutes deux indicatrices des degrés (in-
dex)^, car elles nous montrent en quel degré de la
quatrième partie, c'est-à-dire du quart du ciel se
trouve le soleil ou un astre quelconque au moment
où nous observons , quand un rayon de l'astre tra-
verse la dioptre.
Au centre de cette dioptre , de toutes les tablettes
dont nous avons parlé et de l'araignée , se trouve un
^ JLdfo) signifie dans ce traité « longueur, longitude géographique,
angle horaire».
^ C'est le sens propre du grec névTpovy bien que «ow^OiD en sy-
riaque signifie plus souvent «centre». Sévère remploie aussi dans
le sens de «point» : JLé«»'^i^ lâo^A^ ypw^OiD «le zénith». *
' là \totpoyv(û\L6viov (Jean PhiL).
92 JAJ^VIER. FEVRIER 1899.
trou, égal pour chacune d'elles, dans lequel on place
un clou après avoir disposé les tablettes exactement
lune au-dessus de lautre. Ce clou marque le lieu
(la projection) du pôle Nord, c est-à-dire l'extrémité
nord de l'axe du monde et retient toutes les parties
de l'astrolabe afin qu'elles ne se perdent pas.
Sur chacune des faces des tablettes dont nous
avons parlé, un climat est désigné par son nom et
divisé selon sa latitude et les heures de son plus
long jour. Chaque tablette est encore divisée en
quatre parties à l'aide de deux lignes, comme nous
l'avons dit pour la tablette extérieure (le dos). Maïs
sur celle-ci on ne figurait que les degrés d'un qua-
drant au nombre de 90, tandis que sur les tablettes
on figure ceux de la demi- sphère située au-dessus
de la terre de l'horizon sud à l'horizon nord ou 180.
Ces 180 degrés commencent à l'horizon qui sépare
rigoureusement la moitié supérieure de la sphère de
l'inférieure et passe par les limites de la terre (vi-
sible). Sur cet horizon sont marqués le levant, le
couchant, le nord et le midi ainsi que le lever et
le coucher de tous les astres : étoiles ou planètes. Si
l'on mesure d'une extrémité d'un diamètre à l'autre,
dans quelque direction que ce soit, on trouve tou-
jours 1 80 degrés, tandis que jusqu'au point situé au-
dessus de la tête (zénith) on n'en trouve que 90. Il
est évident déjà que ces tablettes de l'astrolabe, rela-
tives à un climat quelconque, porteront toujours de
un degré à 90 degrés depuis le côté sud jusqu'au
point [atifieiov) du milieu du ciel, c'est-à-dire au
LE TRAITÉ SUR L'ASTROLABE PLAN.
Fig. ..
Tablette de climat pour la latitude <le 23 degrés. Elle porte,
9UT le plan du tropique d'hiver : 1° le méridien ligure par une droite
verticalei s° trois cercles concentriques [le très petit cercle du
centre marque la place du clou qui niainlienl tout l'astrolabe,
c'est aussi la projection du pôle nord) le premier qui forme le bord
de l'instrument (on l'a figuré double) est le ti'opiiitte d'hiver puî»
viennent Yéqaaieur et le tropique d'été: 3° Lei cerclei de haateara
appdés par Séière cercles parallèles qui commencent par entourer
comjdètement le z£nilh puis sont arrêtés au baut de la tablette sur
les bords. Le plus grand do ce» cercle» est l'horizon; i° Les eerctet
aiimathaux qui se coupent tous au lénitb et sont limités à l'hori-
lon (et au bord de la labletle]; 5° les Jouie heures égales numéro-
tées de l'boritou à l'horizon. La sUième heure est sur le méridien.
94 JANVIER-FEVRIER 1899.
point qui est nécessairement au-dessus de notre
tête en quelque climat que nous soyons (zénith).
Le philosophe a figuré la partie du midi non seu-
lement parce qu au point sud commence la hauteur
de la sphère, c est-à-dire du monde, mais parce que
c est de ce côté que le cercle du zodiaque passe
au-dessus de Thorizon et que la plupart des étoiles
se lèvent et se couchent. De ce côté aussi se trouvent
les trois zones tropicales , qui font connaître les di-
verses latitudes relatives des climats, et le cercle mé-
ridien (cercle du midi) qui lui doit son nom. Les
180 degrés ou plutôt les 90 cercles correspondants
sont appelés « parallèles » c est-à-dire : proches Tun de
laulre , ou : qui se suivent l'un Tautre ^ On les compte
soit à Test soit à Touest, mais tous rencontrent le
cercle des 90 degrés figuré par une ligne droite qui
est en vérité (la méridienne). Ces parallèles ne
sont pas comptés au levant ou au couchant, cest-à
dire sur la sphère du ciel, car telle n est pas la pen-
sée du philosophe qui a construit lastrolabe, mais
bien depuis le sud droit sur le méridien. Le philosophe
qui construisit Tastrolabe le limita, pour tout climat,
au tropique d'hiver, comme le montre la figure; aussi
tous les parallèles (de hauteur) qui précèdent le tro-
pique d'hiver sont interrompus dès qu'ils arrivent à
cette zone puisqu'il n'y a pas de place au sud [lire
« au nord ») sur la tablette. Il fallut donc les figurer à
* 11 s'agit ici des parallèles à Tliorizon ou cercles de hauteur.
Les Arabes ont traduit ce mot par calJLJLJUl c'est-à-dire, selon
M. SédiUot, circuli pvogressionnm (mémoire cité, p. i54).
LE TRAITE SUR L'ASTROLABE PLAN. 95
partir deThorizon est vers louest; raais il est évident
que si Ton observe le soleil , la lune ou lune des étoiles
dans Je premier degré de ces parallèles dont nous par-
lons, ou dans le 5* ou dans le lo^ degré [comme
nous apprendrons à le faire dans le traité sur l'astro-
labe] , c'est-à-dire avant que l'astre n'atteigne le paral-
lèle du tropique d'hiver qui est le trentième dans le
quatrième climat \ peu importe que l'astre soit à
l'orient ou à l'occident, nous dirons toujours qu'il est
en hauteur à ce degré au sud du tropique d'hiver,
parce que, comme nous l'avons dit, les parallèles
servent à mesurer la hauteur du soleil et non son
angle horaire 2.
L'angle horaire se mesure de l'orient à l'occident ,
de o à 36o°. Ces degrés sont gravés sur le bord de
l'enveloppe, c'est-à-dire de la tablette extérieure qui
renferme toutes les autres (du côté de l'araignée , voir
fig. 3). Ces 36o degrés sont aussi divisés en quatre par-
ties de go degrés chacune; l'origine de ces quadrants
* Car, pour Sévère , le tropique d'hiver est à a 4" de l'équateur
(cf. XXIII, note) et la colatitude du quatrième climat est de 54°*
La différence, qui donne la hauteur méridienne du tropique d'hi-
ver, est bien de 3o degrés.
^ Mot à mot : «latitude» et «longitude». Mais il ne s'agit pas
ici des coordonnées écliptiqucs. La latitude qui s'observe et qui est
rapportée au sud droit, est la hauteur. La longitude qui se compte
sur le bord extérieur est certainement l'angle horaire. — On remar-
quera cependant qu'il est toujours question de la hauteur méri-
dienne. On peut donc, dès que l'on connaît la latitude du lieu
d'observation, en déduire immédiatement la déclinaison. C'est là
sans doute ce qui permet à notre auteur de confondre quelquefois
hauteur et déclinaison.
96 JANVIER-FEVRIER 1899.
est sur le méridien (sud). Ainsi toute la sphère estdou-
biement divisée par les parallèles de hauteur et les
angles horaires; la même division règle le mouve-
ment de toutes les sphères et de tous les astres. Il
fallait que ce double mouvement fût connu, car sa
connaissance nous est utile pour beaucoup de re-
cherches et surtout pour les variations des climats
et la distinction des cinq zones ^ à savoir : les trois
zones tropicales et les zones arctique et antarctique.
Le philosophe imagina de graver, pour chaque cli-
mat, sur les tablettes dont nous avons parlé, la hau-
teur qui va du sud au nord , puis d'écrire la longi-
tude qui va de Test à Touest ^ et la même sur le bord
de la tablette extérieure comme nous Tavons dit
plus haut^. Il enseigna ensuite comment on peut
connaître les deux à la fois par la rotation de l'arai-
gnée et (d'un index) qui est fixé dessus comme nous
l'apprendrons plus tard. Sur les tablettes dont nous
avons parlé, le levant et le couchant sont encore dé-
signés par leurs noms. Le milieu du ciel ou « le
centre du milieu du ciel » est déterminé par la ligne
qui va de haut en bas , coupe à angle droit tous les
parallèles, passe au 90* degré et s'appelle le méridien ,
comme nous l'avons dit. 11 est évident qu'en partant
de ce 90® degré du côté où les parallèles se coupent
tous sur cette méridienne, nous aurons le côté sud;
* Ce doit être l'azimuth qui se compte sur l'horizon.
* Sur le bord de la tablette extérieure se mesure certainement
l'angle horaire , distinct de l'azimuth ; Sévère désigne tous les angles
dièdres (azimuth, angle horaire et longitude) par le ménie mot.
LE TRAITÉ SUR L'ASTROLABE PLAN. 97
et de ce même 90" degré vers la partie opposée où
s'arrêtent les parallèles nous aurons le côté nord. La
partie de la tablette où sont marquées les heures est
appelée le côté de dessous la terre , et la ligne méri-
dienne qui y passe est appelée « centre de dessous la
terre » , ou encore « des pères » ; le levant est appelé
« centre de vie » et le couchant a centre des noces »^
Les trois cercles figurés sur chaque tablette pour
tout climat au-dessus et au-dessous de la terre sont
appelés a tropiques »; celui qui est à Textrémité des
tablettes et porte constamment le commencement
du Capricorne est appelé «tropique d'hiver». Le
cercle moyen sur lequel se meuvent constamment les
commencements du Bélier et de la Balance est ap-
pelé « tropique équinoxial » ; enfin le cercle intérieur
sur lequel se meut toujours le commencement du
Cancer est appelé « tropique d'été »,
Il nous faut encore faire soigneusement remar-
quer que tous les cercles figuiés sur l'astrolabe par
le philosophe comme ceux des zones tropicales , le
méridien et les parallèles, tous les quatre centres et
les huit heux que l'on distingue entre eux ^, les ho-
rizons des sept climats, Taxe [â^œv) et ses deux pôles,
le cercle du milieu du zodiaque, les zones arctiques
et antarctiques situées au-dessus et au-dessous de la
* Cf. les quatre pivots des Arabes chez Sédillot (mémoire cité
p. 96 et Prolégomènes des tables astronomiques d'Oloug Beg, tra-
duction, p. 195). Cf. Firmicus Mat. 11, xeii etxivcité plus loin (IX).
* Ce sont les douze «maisons célestes t. Cf. Sédillot, Prolégo-
mènes^ loc. cit. et Firm. Mat., loc» cit, (V. infra, probl. IX.)
XIII. 7
98 JANVIER-FÉVRIER 1899.
terre, et bien d autres choses analogues doivent être
aperçus par Tesprit, mais ne tombent pas sous les
sens. Aussi le philosophe les figurait encore dans Tair
sous la sphère du ciel; il les considérait par Tesprit
et les voyait sur la sphère qui les porte tout aussi
bien que les planètes et les étoiles.
Mais je crois avoir suffisamment montré, autant
du moins qu'on peut le faire dans un court traité,
ce que porte le quart de la tablette extérieure (le
dos), la dioptre et les parallèles qui figurent sur
chaque tablette, la latitude et Tascension droite de
toute la sphère, le méridien et ce qui est sous la
terre, les zones tropicales; j ai enfin averti que tout
cela ne tombe pas sous les sens, mais doit être conçu
par l'esprit.
J'ajoute quelques mots, ô ami de l'étude, sur la
pièce nommée « araignée »^ Comme nous lavons
dit auparavant, elle est située au-dessus de toutes
les tablettes, c'est-à-dire au-dessus des parallèles de
tout climat qui peut nous occuper. On peut la tour-
ner et la faire monter peu à peu jusqu'au milieu du
* Ce nom se trouve pour la première fois chez Vitruve [Arch,,
IX, 9). Cet auteur cite les inventeurs des diverses horloges et cadrans
solaires , et ajoute : « Ârachnen Eudoxus astrologus , nonnulli dicunt
ApoUonium» Eudoxe V astronome, on selon quelques-uns, Apollonius,
(a inventé) Varaignee, M. Letronne écrivait à ce sujet : «M. Ideler
conjecture, avec beaucoup d'apparence de raison, qu'il sagit d'un
quadrant horizontal, ainsi nommé à cause des nombreuses lignes
partant du style vertical comme centre et figurant une toile d'arai-
gnée • (Journal des Savants , i84o-i84i). En réalité cette conjecture
est fausse, comme nous l'avons montré longuement dans l'intro-
duction.
LE TRAITE SUR L'ASTROLABE PLAN. 99
ciel, puis ia faire descendre vers le couchant et sous
ia terre. Sur le quart de cercle , où nous avons dit
Ahjucnée portant le lodiaque {excentrique) divisé en degré» et
les principales étoiles projetées ttéréograpliiqnement sur le plan du
tropique d^ii ver.
qu'il y a 90 degrés (le dos), on regarde parmi les
divisions (après avoir fait une observation de hau-
JANVIER-FEVRIER 1809.
Fig. 3.
Face db l'ïstholabe portant l'orai^n^e sur la tablette (fort dimat.
Sur l'araignée est une dioptre (jui perroel, si l'on suspend l'instrii-
ment de faire des ohtervations de kauteai: La règle de la diopti'i;
permet aussi de lire des angles horaires sur le bord de l'astrolabe
divisé en 36o degrés. Sévère suppose qu'il y a une dioptre iden
lique à celle-là sur le do$ de l'instrument avec une division qui va
.(^ b;fl^^:(9Ôr rboiiiontalej jusqu'il 90 degrés (sur la verticUe} .
LE TRAITÉ SUR L'ASTROLABE PLAN. 101
teur), sur quel degré se trouve la tête de la dioptre
nommée « index ». Après cela on cherche ce même
degré dans les parallèles du climat convenable, qui
est celui où Ton est; puis, comme nous l'apprendrons
plus tard dans le traité sur Tastrolabe, on atteint peu
à peu ce que Ton cherche à connaître.
Voilà une explication et une courte introduction,
consacrée à la composition de l'astrolabe, avant d'en
arriver au traité lui-même. Cela suffira, je l'espère.
Il est temps dès lors pour toi , ô ami de l'étude , ô
notre fils spirituel et chéri dans le Seigneur, d'abor-
der le traité. Nous allons l'exposer du mieux que
nous pourrons et nous le partagerons en règles dis-
tinctes, afin que celui qui lira ces règles, les retienne
facilement et l'une après l'autre. Je commence donc :
Fin de Vintroduction
au traité sur Vastrolahe,
(La suite au prochain cahier.)
102 JANVIER.PÉVRIER 1899.
LES
PREMIÈRES INVASIONS ARABES
DANS L'AFRIQUE DU NORD
(21-lOOH. — 651-718 J.-C),
PAR
M. GAUDEL.
AVANT-PROPOS,
Le sujet que nous abordons a ëté déjà souvent et forte-
ment étudié , tant par l'orientalisme que par la science occi-
dentale , curieuse de savoir comment la puissance byzantine
fut, en si peu de temps et si parfaitement, réduite à rien
dans une contrée qui, durant de longs siècles, avait été le
plus beau joyau de Tempire.
Nous avons repris la question parce que des sources nou-
velles, auxquelles nos prédécesseurs n'avaient pu puiser, nous
donnaient l'espoir de compléter sur quelques points les détails
trop rares qu'ils avaient rassemblés ; et nous l'avons observée
avec d'autant plus d'ardeur qu'il nous a paru que cette his-
toire, interrogée d'une certaine façon, se montrerait peut-
être moins revêche qu'on ne le pense généralement , et plus
loquace; nous l'avons traitée en tenant très grand compte
des auteurs arabes qui nous servaient de guides et en leur
accordant plus de créance que ne le fait généralement l'his-
torien d'Occident. Ce dernier accuse volontiers l'annaliste
arabe d'insuffisance et d'ignorance, et le montre trop épris
du détail puéril, trop enclin à broder, sur un thème, con-
LES PREMIÈRES INVASIONS ARABES. 105
testable par iui-mème, les variations que lui suggère une
trop vive imagination. Quiconque a lu dix pages d un anna-
liste sait ce que valent ces accusations. D'imagination , il n*en
eut jamais , et sa seule mémoire travaille à classer, dans Tordre
chronologique , les faits que la tradition lui transmet. 11 écrit
loin des événements qu'il relate , cela est vrai , mais le respect
qu'il a pour le récit qu'il en recueillit, la sûreté de sa mé-
moire et la facilité des confrontations avec les ouvrages simi-*
laires nous sont des sûrs garants d'une exactitude très satis-
faisante. Aussi bien , peut-on le critiquer quand l'occasion s*en
présente, et nous n'y manquerons pas.
L'historien arabe donne , sur 4a période très lointaine que
nous étudions , des détails suffisamment nombreux pour per-
mettre d'en déterminer assez exactement les principaux
aspects, mais trop rares encore ou trop minces pour qu'il
soit facile d'en fixer, en ne se basant que sur eux , le carac-
tère intime et la signification profonde. Il nous a paru né-
cessaire de demander au théâtre de l'action et aux acteurs
eux-mêmes les explications que le narrateur était empêché
de nous fournir.
L'ordonnance du présent travail suffit à expliquer la mé-
thode que nous avons adoptée. Les invasions arabes en
Afrique ont réussi à islamiser le pays et leur grand succès
étonne l'historien qui assista aux efforts impuissants de Car-
thage, de Rome et de Byzance pour se l'assimiler. C'est
qu'en dehors des faits mêmes , il y avait des circonstances
(jui voulaient que cela fût ainsi. Pour les déterminer, nous
interrogeons la contrée et les hommes et leur demandons
les raisons géographiques , ethnographiques , économiques et
sociales qui rendirent possible l'assimilation du berber à
l'arabe.
Cet ouvrage n'a pas la prétention de résoudre à Jamais
une question qui, de l'avis de quelques-uns peut-être,
restera, après lui, entière. La vérité, en histoire, ne tient
pas dans un seul livre , et les hommes sont rares qui peuvent
donner d'un temps la notion précise et d'une évolution la
104 JANVIER-FEVRIER 1899.
formule exacte. Mais encore peut-on chercher la notion et
tenter d'ébaucher la formule , en indiquant à d'autres , plus
heureux , qui verront plus loin et trouveront plus juste , la voie
qu'il faut suivre et la méthode qu'il convient d'employer.
Nous avons utilisé, pour cette étude, deux sources nou-
velles :
1° Xe Me'alem el-lmânji marifet ehl el-Quîrouân, de Mo-
hanuned ben En-Nâdji, manuscrit de la Bibliothèque natio-
nale. La longue notice que MM. Houdas et Basset consacrent
à l'œuvre et à l'auteur dans la Mission scientifique en Tunisie
(1882), 1 vol. in-8°, Alger, i884, p. 78, nous dispense de
donner de plus amples détails.
2° Le Riâdh en-nofous, d'Abou Bekr abd Allah ben Mo-
hammed el Maleki; manuscrit de la Bibliothèque nationale
(2i53 du fonds arabe) auquel Amari a consacré une notice
dans sa Storia dei musulmani di Sicilia ( Firenze , 1 854 ; t. I ,
p. XLii). J'y renvoie également le lecteur.
Le travail qui suit a été entrepris sous les auspices de la
Commission de publication des documents archéologiques de
l'Afrique du nord et poursuivi sous la direction de l'un de
ses membres, M. O. Houdas, professeur à l'École des langues
orientales et à l'Ecole libre des sciences politiques. M. Hou-
das n'a cessé de nous encourager dans notre entreprise. Nous
avons constanunent mis à contribution la profonde connais-
sance qu'il a du monde arabe , sans que jamais sa bonne vo-
lonté se soit lassée. Nous sonmies profondément reconnaissant
à la Commission et à notre excellent maître de l'aide maté-
rielle et morale qu'il nous ont prêtée.
En nous accueillant au Journal asiatique, M. Barbier de
Meynard nous donne une nouvelle marque de la bienveil-
lance qu'il ne cessa de nous témoigner durant nos études
à l'Ecole des langues orientales. Nous le prions d'agréer nos
plus vifs remerciements.
M. Caudel.
LES PREMIERES INVASIONS ARABES. 105
PREMIERE PARTIE.
LE PAYS ET LES HABITANTS.
LES CONQUÉRANTS.
I
LE PAYS.
I. Aspect actuel de Tancienne Byzacène et de Sbeïtla « sa capitale.
IL Position géographique de Sbeïtla. Routes et lignes militaires.
Les plaines de la Tunisie; voies ouvertes à l'invasion. Impor-
tance des points d'eau.
m. La région montagneuse et les rivières. Direction des vallées.
Régime des eaux; leur importance pour l'irrigation. Diffi-
culté d'accès du haut pays.
IV. Le littoral, ouvert à l'invasion, mène à la plaine, de facile
conquête; la montagne est malaisée à entamer. Hostilité de
l'habitant des plateaux pour celui des plaines et du littoral.
I
Le voyageur qui , venant de Qairouan , a dépassé
Djilma entre en plaine. Il laisse derrière lui les der-
niers contreforts du Djebel Mr ilah et s avance dans
la Garaat el Onkel. C'est un vaste espace vaguement
ondulé , herbeux par endroits , le plus souvent stérile ,
tacheté de touffes d'alfa qui dardent entre les pierres ;
lalfa est tenace, les pierres sont grosses et lourdes;
lOÔ JANVIEH'FÉVHIER 1800.
la triste végétation a peine à les soulever. La piste
moutonne sur les croupes onduleuses de la plaine,
descend en pentes douces dans les replis du teiTain
et ramène le voyageur au sommet du monticule sui-
vant, d*où rhorizon interrogé ne dit rien de nouveau,
sinon que le sol est plus ingrat, Therbe plus rare,
la rocaille plus revêche. Peu à peu la houle du sol
s apaise et bientôt la plaine s'étale tout unie ; au loin ,
sur la gauche, dans la direction du sud, au haut
dun dernier ressaut, s'élève un olivier qui marque
sur la carte de reconnaissance un point de repère et
dont la silhouette solitaire compose tout le paysage.
Lœil revient toujours à elle et mesure la distance,
qui ne semble pas décroître; partout ailleurs, il ne
trouve que le vide et se fatigue à poursuivre les lignes
basses du sol , qui fuient sous la lumière bleue du ciel.
Tout à coup une masse s'élève au-dessus de l'ho-
rizon. Par delà un vallon étroit où coule un filet
deau, des constructions couronnent un monticule.
Cela paraît vaste et la symétrie de l'ensemble étonne
dans cette nature étiolée et rampante; la silhouette
carrée, rigide, mathématique s'enlève sur le fond
ardoisé de l'occident. On s'approche; les chevaux
marchent sur xm gazon épais et court qui étouffe le
bruit de leur pas. Dans le silence lumineux et re-
cueilli du désert montent les ruines d'un arc de
triomphe et de trois temples. L*homme est passé par
ici et y a laissé quelque chose de grand. L'arc tient
bon : les pierres du couronnement sont tombées,
quelques autres s'inclinent et penchent; entre les
LES PREMIÈRES INVASIONS ARABES. 107
colonnes, des fissures baillent; la symétrie verticale
des lignes est légèrement troublée; il semble que
quelque géant maladroit, en le poussant du doigt,
ait dérangé lassiette du monument; mais la masse
est si lourde et si bien ajustée que son poids main-
tient les assises et que lappareil maintient le poids
en place. Les temples sont éventrés; à travers les co-
lonnades décimées , le regard plonge dans les sanc-
tuaires; beaucoup de pierres sont absentes; les fron-
tons gisent à terre; cependant quelques parties des
entablements tiennent encore par un miracle d'équi-
libre. Entre les quatre murs, sur le sol inégal, dans
Je fouillis des sculptures éparses, Therbe pousse
drue; des arbrisseaux croissent dans les coins, à
labri du vent, et leurs mcines vont chercher, à tra-
vers les joints des fondations, rhumidité rare. Toutes
ces pierres sont belles, les arêtes des angles sont
restées pures, les chapiteaux d'acanthes sont à peine
efiFeuillés , la courbe des voûtes n a pas fléchi. L'homme
a brûlé ce qu'il a pu , vidé les niches de leurs statues ,
écorné à droite et à gauche quelques moulures , abattu
des murs intérieurs pour fermer les issues et faire du
temple ime forteresse ^
On s est battu là-dedans, puis vainqueur et vaincu
ont disparu et les bâtisses sont restées là. Les pluies
d'hiver les ont lavées de larges ondées douces, les
* « En avant de Tenceinte des temples transformés eu castram, cinq
réduits fortifiés couvrent au S.-E. et au sud les approches de la
place et les détails de leurs dispositions attestent la rapidité de leur
construction» [Diehl, 393).
108 JANVIER-FEVRIER 1899.
soleils d'été les ont dorées, la nature les a respectées
et embellies : elles demeurent au milieu du désert ,
majestueuses , harmonieuses et sereines , images splen-
dides du génie latin qui les éleva.
A côté des ruines , un ruisseau d'eau vive court
entre des berges vertes, et va se jeter, un peu plus
loin , dans Toued Menasser, qui coule au fond de la
vallée et se perd , à quelques milles de là , dans Taridité
de la plaine. Tout près de Teau des épis d'orge ba-
lancent leurs têtes sous la brise; ils poussent à travers
le caillou, car ce ne sont partout que fondations
rasées au niveau du sol. Une ville populeuse s'élevait
jadis ici; on peut distinguer le plan des habitations
et mesurer leur étendue. Du portail des temples, la
vue s'étend au loin. Vers le sud, au delà d'une plaine
de i5 kilomètres environ, ondulent les croupes
bleuâtres du Djebel Margueba et du Djebel Kou-
mine ; à l'ouest , les crêtes lointaines du Djebel Chambi
annoncent le plateau montueux de Feriana; au nord ,
la masse imposante du Djebel Mr'ilah domine la
vallée; vers l'est la plaine s'abaisse doucement vers
la mer. Adossée au Mr'ilah, qui l'abritait des vents
du nord, assise au bord de l'oued qui arrosait ses
glèbes, SufiFetula, la ville byzantine, se chauffait au
soleil du midi qui mûrissait ses olives; aujourd'hui
les glèbes sont sèches, les oliviers coupés, les mai-
sons rasées, seuls trois temples restent. SufiFetula
s'appelle Sbeïtla : c'est un désert inculte où ne re-
tentit plus que l'aboiement des chiens du douar voi-
sin. Le spahi de l'Oudjak qui passe par là s'y aiTête
LES PREMIERES INVASIONS ARABES. 109
un instant pour resserrer la sangle de sa selle, abreu-
ver son cheval et repartir bien vite. C'est là qu'en
l'an 6^7 de notre ère, 27 de Thégire, l'armée de
*Abd allah ben Sa*ad culbuta les restes de la puis-
sance byzantine et conquit du même coup une nou-
velle province au khalife et une seconde patrie à
rislam.
II
SuflTetula était au centre du pays^; stratégique-
ment, elle était jetée un peu dans le sud, la partie
méridionale du Byzacium obéissant mal au grec,
mais elle était bien placée politiquement, entre la
plaine et la montagne , entre le nord et le sud.
La ligne de l'oued Zeroud coupe la Txmisie en
diagonale du S.-O. au N.-E.; en arrière, elle est
doublée par le massif montagneux de Tebessa et de
la Zeugitane; ce sont deux défenses, la première très
faible, la seconde plus solide, appréciables toutes
deux dans un pays où les lignes militaires font presque
complètement défaut. La vallée de l'oued vous porte
sans fatigue de la montagne à la plaine el de la plaine
à la mer; son cours supérieur vous mène sans grand'
peine à l'orée de la plaine de la Medjerda. Au sud et
à Test, l'espace est ouvert; à l'ouest, la plaine de
Foussana vous élève doucement jusqu'au plateau
maurétanien.
^ De Suffetula partent six routes aboutissant à Hadrumète, à
Mustis, à Teveste, à Thaenaae, à Macoinades et à Cellae Picentinae
( La Tunisie , I ^ 3 a 2 ).
110 JANVIER-FEVRIER 1809.
Qu'il aille vers le sud ou vers Test, notre voya-
geur ne trouvera plus maintenant que surfaces planes ;
le sol est à peine ridé dune houle légère; très loin
s'élèvent des hauteurs médiocres qui parfois se rap-
prochent et barrent la route d'un renflement de ter-
rain sans conséquence, que les bêtes de somme gra-
vissent d'un pas à peine ralenti ; dans les fonds , brillent
au soleil les sebkhas , minces couches d'eau aux bords
indécis, que la chaleur rétracte et que les pluies
étalent au loin. Ces étangs salés augmentent en
nombre et en étendue à mesure qu'on s'avance vers
le Sahara; sur le bord du désert, ils deviennent des
lacs immenses qui ferment la frontière : ce sont les
chotts. Le plus vaste d'entre eux , le chott el Djerid ,
se poursuit par le chott el Fedjedj jusque dans le voi-
sinage de La mer ; il ne l'atteint pas ; une grande plaine
l'en sépare, Quverte à tout venant, traversée par la
route qui, de la lointaine Gyrénaïque , monte vers le
Byzacium. Il y a là un hiatus, une porte largement
ouverte. Le Sahel offre un accès facile à celui qui
vient du désert comme à celui qui l'aborde par la
mer.
Descendu du plateau des Matmata ou débarqué
sur la côte, l'envahisseur trouvera sa route toute
tracée. Le manque d'eau seul le généra dans sa
marche ; s'il sait se restreindre et aller vite il pourra ,
en volant d'oglet en oglet , gagner rapidement le nord ,
les rivières permanentes et les prairies humides;
c'est ih qu'il trouvera le possesseur du pays et qu'il
lui livrera bataille , parce que c'est là que se trouvent
LES PREMIERES INVASIONS ARABES. 111
les points défendables, les lignes de combats, les
terres qui méritent quon les dispute, les accidents
du sol qui retiennent à eux les populations , soutien-
nent lenvahi et font obstacle à Tenvahisseur. La
possession des plaines méridionales est de peu d'im-
portance; les tribus et les armées glissent sur elles
comme les gouttes d'eau sur le verre; le vaincu en
est balayé au premier choc et le vainqueur y vague
sans trouver de point de ralliement. Elles sont ou-
vertes à tous les assauts, on n*y peut pas tenir; elles
sont sèches, on y peut à peine vivre; l'activité se
concentre autour de quelques puits ou oglets.
On en rencontre en allant de Sfax vers Tinlérieur :
du haut d'une des ondulations qui plissent le tapis
herbeux, usé et jaunâtre du sol, on aperçoit au loin ,
dans un coin de la plaine, ordinairement vide,
des êtres qui s'agitent; on reconnaît en s'approchant
quelques hommes affairés autour des bêtes d'une
caravane; un trou creusé en terre exhale une fraî-
cheur humide, qui surprend et ravit après la cha-
leur de l'étape; à côté, la glaise fouillée reçoit l'eau
saumâtre et trouble que les hommes tirent du puits
dans des outres ruisselantes; tout autour, la végéta-
tion, ranimée, verdoie. Las de leur marche, les cara-
vaniers sommeillent sur le sol , tandis que les ânes ,
écrasés sous leurs charges d'alfa, boivent, lents et
silencieux, les naseaux perdus dans l'eau jaune. Les
gardiens de l'oglet s'empressent, tirent l'une après
l'autre les deux outres du puits et les vident dans les
réservoirs et, plus loin, les chameaux indifférents ru-
112 JANVIER-FEVRIER 1899.
minent en balançant leur regard noir, clignotant et
stupide aux deux extréniités de l'horizon. La fatigue
jette son lourd silence sur tout cela ; on n entend que
le choc argentin des gouttes d'eau qui retombent
dans le puits, la coulée rapide des outres dans le
réservoir el le souffle satisfait dune bête rafraîchie.
L'homme ne vit qu'autour de ces points d'eau;
la caravane y passe et la tribu reste aux environs;
les marchés ont lieu à côté. Pour tenir la plaine il
faut les tenir; c'estpour les conquérir qu'on se battra ,
et il faut les conquérir pour aller plus loin.
•
III
Au nord de la ligne de l'oued Zeroud, le pays
change. Un système montagneux compliqué ferme
la vue; on l'appelle, dans son ensemble, massif de
la Zeugitane ; détaché du plateau central numide , il
court du S.-O. au N.-E. el, des monts de Tebessa,
s'avance en éventail vers la mer. Les crêtes sont peu
élevées , mais abruptes ; les pluies les ravinent profon-
dément et taillent leurs silhouettes en traits anguleux
que nul gazon n'amollit; à mesure qu'elle descend,
l'eau creuse davantage, entraîne tout ce qui n'est pas
le roc et désagrège le roc lui-même. Au fond du
val, dans la coupure nettement tranchée de son lit
trop large, l'oued scintille sur le caillou, s'étale en
nappes tranquilles sur les fonds de sable, au pied des
lauriers roses, gazouille sur les pentes rocheuses,
tourne brusquement derrière les éperons monta-
LES PREMIÈRES INVASIONS ARABES. 113
gneux et glisse en s'épuisant dans la plaine , où il se
meutr en un mince filet d'eau qui hésite, ondule et
s'évapore. Les pluies qui tombent sur la montagne
enflent rapidement le ruisseau chétif. Aucune goutte
n est perdue, nulle racine ne l'arrête; les gazons rares
la retiennent à peine un instant; elle roule très vite
dans les fonds; chaque roc envoie son tribut, chaque
ride du sol sa cascade et l'inondation galope dans la
plaine en rongeant ses rives sablonneuses devenues
trop étroites. Le passage est alors impossible, mais
le flot court vite et le ciel a eu à peine le temps de
bleuir que déjà Toued assagi coule, comme devant,
son mince filet d'eau qui suffit à peine à mouiller les
sabots du cheval qui passe.
Ces oueds ne sont pas des obstacles, mais ils
n'ouvrent pas de routes; leurs vallées sont trop tour-
mentées dans la montagne et mal orientées dans la
plaine; elles viennent de partout et ne conduisent
nulle part. On se ne fixe pas sur leurs rives, que
le moindre flot éboule. Ce ne sont pas des rivières,
mais de l'eau qui court, aujourd'hui abondante,
demain tarie, ici bienfaisante, là-bas dévastatrice,
partout et toujours capricieuse et fantasque. Ce
pendant cette eau est précieuse; sans elle le sol se
dessèche et la végétation s'atrophie. L'homme la
retient du mieux qu'il peut par des barrages et la
distribue dans ses glèbes par des canaux. Il regarde
verdir ses moissons tandis que son voisin d'en bas voit
dépérir les siennes, et c'est une pei^étuelle cause
de guerre entre l'habitant de la plaine et celui de la
Mil. 8
114 JANVIER-FEVRIER 1809.
montagne, chacun voulant sa part de Teau bien&i'
santé qui est à cette terre désolée ce que le sang est
à notre chair.
Les vallées supérieures sont larges; les monta-
gnes les entourent sans les étrangler ; chacune d elles
constitue un petit monde à part. L accès en est diffi-
cile. Un homme en approche sans grand peine ; une
troupe Taborde malaisément si Thabitant ferme les
passages ^
Le littoral est très étendu ; il regarde le septen-
trion et lorient et appelle de tous côtés lenA'ahis-
seur. Le marin, qu'il rieniie d*Espagne ou de
France , de Sicile ou dltalie , de Grèce ou de Syrie ,
le trouve sur sa route et y pose le pied ; il s y fixe et
ne le quitte plus. Il faut, pour conserver la mer,
posséder ce sol , y créer des postes qui commandent
les deux bassins de la Méditerranée et des escdes
qui abritent les flottes de commerce et offrent un
point d appui aux escadres de guerre. Les ports, peu
nombreux, mais bien placés et suffisamment sûrs,
sont , dans la main de celui qui les tient , xme arme
à deux tranchants ; avec eux , on domine la mer et
^ « La configuration du pays , qui place des contrées sauvages au
milieu de contrées fertiles, le rend très difficile à garder. La na-
ture semble s'être chargée d'entretenir la barbarie auprès de la
civilisation en lui procurant , au milieu même des terres les {dus
riches , des asiles à peu près inabordables. C'est ce qui a rendu
la pacification de l'Algérie si difficile à nos troupes.» (Boissier,
Afrique romaine , p. i aS. )
LES PREMIÈRES INVASIONS ARABES. 115
Ton peut conquérir larrière-pays. Mais celui-ci se
défend. La montagne s'oppose et Toau se refuse;
les vallées, péniblement atteintes, ouvrent d'autres
vallées qu'il faut encore tenir, et, tant qu'il en reste
une, rien n'est acquis. Cependant les montagnes
fuient à Thorizon, les hauts plateaux s'étendent à
perte de vue, le conquérant va toujours plus loin
chercher la frontière qui fermera son empire, et ne
la trouve nulle part. Quand la montagne s'abaisse,
le Sahara commence, et il est plein d'ennemis. Rien
n'est plus singulier que la structure de cette contrée
qui, de toutes parts, sollicite l'invasion puis se re-
ferme sur elle, l'absorbe et la dévore.
Le littoral et la plaine sont conquis aisément; la
montagne est difficile à occuper. Le littoral est
ouvert à toutes les civilisations ; la montagne est
sourde aux échos du dehors. L'homme qui Thabite
est jaloux des richesses qu'il voit étalées à ses pieds;
il les convoite et cherche à s'en emparer. Le maîlre
du littoral se sent mal assuré dans sa possession tant
qu'il n'a pas dompté son voisin et fait tout pour
le soumettre. Entre eux, la lutte est perpétuelle,
acharnée, inexpiable.
Au vif siècle de notre ère, le maître du pays
plat semblait être le Byzantin.
8
116 JANVIER-FEVRIER 1899.
II
LES BYZANTINS.
I. La conquête vandale (427-429 J.-C). Difficulté qu'éprouvent
les Barbares à se maintenir. -Genséric traite avec TEmpereur
(435). Son administration.
II. Campagne de Bélisaire. Bataille de Decimum (533). Soumission
et coopération des chefs berbers. Bataille de Tricamarum et
fin de la domination vandale.
III. Organisation de la conquête. Mise en état de défense. L'armée
grecque; armement et tactique. Indiscipline des soldats.
Les lignes de forteresses.
IV. La lutte avec les Berbers; leurs grands chefs et leurs expéditions
contre le limes, — L'administration grecque. Le préfet du
prétoire et ses bureaux. La législation et le régime fiscal.
L'impôt est le moyen et la fin du gouvernement, mais son
poids écrase le contribuable. L'administration devient mili-
taire. Révolte dupatrice Grégoire. — État du pays durant les
dernières années de la domination byzantine.
L'empereur grec possédait le pays depuis 533 de
notre ère. Rome l'avait jadis conquis, soumis et
presque assimilé. Au v* siècle, vers ^27 ou ^29,
les Vandales vinrent avec leurs frères les Suèves et
les Goths, et d'autres barbares encore, et supplantè-
rent sans grand peine l'Empire. Ils étaient aryens :
les Donatistes avaient facilité leur marche; ils appor-
taient le trouble et promettaient le pillage : les
Maures, alliés peut-être, sûrement complices, les
avaient aidés ou suivis pour profiter du butin ^
^ Mercier, id4.
LES PREMIERES INVASIONS ARABES. 117
A peine installés sur leur conquête , ils s y senti-
rent mal à Taise. Pour tenir cette contrée, il faut, en
partant de la côte, prise comme base d'opération,
cheminer par échelons vers l'arrière-pays , y pousser
des troupes et y établir des postes , comme on plante
des pilotis dans un terrain meuble , pour jeter une
route sur le marais. Les troupes s'épuisent et de-
mandent des renforts ; les postes réclament des gar-
nisons, des armes et des vivres; mais la côte n'a rien
de tout cela et appelle à son tour les vaisseaux et les
hommes de la métropole , qui y envoya les premiers
conquérants. Elle regarde avec inquiétude l'intérieur
qu'il faut tenir en respect et, s'il se peut, soumettre,
et avec impatience la mer qui lui apportera des
secours. Les Vandales avaient tout à craindre de
l'intérieur ^ et rien à espérer de la mer, qui n'était
pas à eux, mais à l'Empire. La position était inte-
nable : ils se trouvaient entre deux feux et instinctive-
ment , se tournèrent vers Rome, dont la majesté ca-
duque leur en imposait encore, ^n 435, Genséric
conclut à Hippone xxn traité avec l'Empereur; il pro-
mettait de payer tribut. Sept ans plus tard, il ob-
^ « Dès le règne de Hunéric , les montagnards de TAurès se procla-
maient indépendants sans que les Vandales pussent réussir à les
faire rentrer dans le devoir; peu après, les indigènes du Hodna et
des Ziban, les grands chefs des Maurétanies , suivaient cet exemple,
rattachés tout au plus au royaume vandale par un lien de vassalité.
Bientôt enhardies par l'impunité de leur révolte, on vit les tribus
maures descendre dans la plaine et , franchissant la ligne abandon-
née des forteresses romaines. . ., ravager cruellement les hauts pla
teaux de la Numidie » (Diehl, p. 1 1.)
118 JANVIER. PEVRIER^ 1899.
tenait de Valcnlinien la cession de la Byzacène
jusqu'aux Syrtes et la partie orientale de la Numidie.
Tranquille du côté de la mer qui , si elle ne le forti-
fiait pas, du moins ne le menaçait plus, il se tourna
vers Tintérieur et l'administra. Ses procédés furent
simples ; il « partagea les terres en trois lots : les
biens meubles et immeubles des plus nobles et
des plus riches ainsi que leurs personnes furent
attribués à ses deux fils, Hunéric et Genson. I^o
deuxième, se composant principalement des terres
de la Byzacène et de la Zeugitane, fut donné aux
soldats en leur imposant Tobligation du service
militaire. Enfin le troisième lot, le rebut, fut
laissé aux colons. » (Poulie, MaarétamCf p. i 46-1 47.)
Ce partage ne satisfit personne ; les vainqueurs
se disputèrent les biens que regrettait le Romain et
que convoitait le Maure. Ils s*y usèrent et furent
incapables de défendre leur domaine contre TEmpire
grec quand celui-ci, réveillé par Justinien, entreprit
de rétablir l'autorité du basileus sur la terre afri-
caine et envoya, en 533, Bélisaiie à sa conquête.
II
Bélisaire, débarqué à Caput Vada (Ras Kaboudia),
remit en peu de temps la main sur l'ancienne pos-
session de ses maîtres. Alors conmiença l'histoire de
l'Afrique byzantine. Il serait audacieux de la traiter
après un auteur qui l'a minutieusement étudiée et
supérieurement comprise. M. Ch. Diehl, dans son
LES PREMIÈRES INVASIONS ARABES. 119
remarquable ouvrage \ nous dit tout ce quon en
peut savoir et nous suggère tout ce qu on en peut
penser. H est là dans son domaine. Nous y pénétrons
à sa suite, en intrus, pour y demeurer le moins pos-
sible, embrasser dun rapide coup d œil les caractères
de cette époque et saisir le point de départ de ce
qui va suivre.
La victoire semble avoir été facile ; les colons ac-
cueillirent le lieutenant du basileus en libérateur, et ,
« à la nouvelle de la bataille de Decimum et de la
chute de la capitale vandale, les grands chefs des
tribus sortirent de leur neutralité. De la Byzacène,
de la Numidie et de la lointaine Maurétanie même,
ils envoyèrent des ambassades au général byzantin ,
chargées d'apporter leur hommage et de promettre
leur alliance au représentant de Justinien; ils de-
mandaient en échange une nouvelle et solennelle
investiture de leur commandement »2.
Le succès de la journée de Tricamarum, qui vit
la fin de la domination barbare en Afrique, fut dû
en grande partie sinon à leur appui, du moins à
leur neutralité bienveillante.
III
Le pays conquis, Bélisaire l'organisa. Il com-
mença par construire des forteresses. Cela suffit à
* L'Afrique byzantine. Histoire de la domination bytantine en
Afrûfue (503-709); Paris, Leroux, 1896, 1 vol. in-8*.
* Diehl, p. a 3.
120 JANVIER-FEVRIER J899.
nous montrer le caractère de la domination byzan-
tine : celle- ci n'est qu une occupation militaire. Mais
la puissance vandale était abattue et rien n'en sub-
sistait^; la population du Byzacium et de la Pro-
consulaire était pacifique et n'aspirait qu'au repos;
contre qui ces murailles et ces garnisons? Contre le
Maure, allié douteux, ennemi probable.
L'armée que Bélisaire avait amenée comptait
environ 16,000 réguliers, 10,000 d'infanterie et
5 ou 6,000 de cavalerie 2 avec, en outre, 4oo Hé-
rules et 600 archers huns^, tous aguerris dans les
luttes avec les Perses, mais indisciplinés* et volon-
tiers pillards^. Leur chef leur en imposait cepen-
dant, et, tant qu'il fut là, l'ordre régna. Ses succes-
seurs n'eurent pas la même autorité et durent souvent
combattre de dangereuses rébellions. En 546,
Aréobinde fut tué par le duc de Numidie , Guntarith ,
qui avait soulevé une partie de l'armée^. En 548,
les réguliers se révoltèrent contre Jean Troglita qui
ne put les soumettre qu'avec l'aide de ses auxiliau*es
indigènes^. Lin jour vint où le général lui-même
donna l'exemple aux troupes et les mena à l'assaut de
Byzance et du pouvoir impérial. Vers 640, le pa-
^ Les chefs et les meilleurs soldats furent transportés en Asie.
Voir Diehl, p. 37.
* Diehl, p. 16.
' Diebl, p. 16.
* Diehl, p. 17, 27, 336, passim,
. * Diehl, p. 27, 29.
« Diehl, p. 354.
' Diehl, p. 378.
LES PREMIÈRES INVASIONS ARABES. 121
trice Grégoire tient le pays sans se soucier du basi-
leus et, avec ce qui lui reste de soldats, le défend
pour son compte contre un nouvel envahisseur.
Cette armée était en somme une force médiocre ; le
soldat était bon , marchait droit quand im mauvais
esprit ne Tanimait pas, et tenait bien devant Tennemi
quand un chef vigoureux maintenait la cohésion. La
troupe était lourde, peu maniable, compassée dans
son allure, plus apte à supporter le choc de ladver-
saire qu'à foncer sur lui. L'infanterie marchait en
lignes profondes, couvertes d'épais boucliers, et la
cavalerie évoluait sur les ailes par escadrons com-
pacts. L'ensemble donne l'impression d'une masse
redoutable qui écrase tout ce qu'elle approche , mais
dont on s'écarte facilement. Rien n'est plus singulier
et plus décisif que le contraste entre la tactique du
général et l'esprit du soldat. Cette tactique ne vaut
que par la cohésion mathématique et l'ajustement
précis des unités, la fermeté inébranlable du front,
l'élan raisonné et la marche rythmée du corps de
bataille, l'effacement de la personnalité du soldat
dans l'ensemble. Mais le soldat est indiscipliné; il
discute la marche et critique les ordres, combat s'il
lui plaît et lâche pied s'il lui convient, court plus vite
au butin qu'à l'ennemi. Si les rangs flottent, si un
escadron s'arrête, l'ordonnance entière est rompue,
le front oscille, les compagnies se disjoignent, les
ailes se détachent, les hommes se débandent, et la
machine de guerre tombe en pièces.
C'était l'ancienne légion sans le légionnaire. On
122 JANVIER-FÉVRIER 1899.
comprend facilement que les gouverneurs de TAfrique
se soient peu souciés de mener souvent au combat
une troupe aussi fragile et de confier à une force
aussi douteuse la défense du pays. Denîère des mu-
railles, ces hommes pouvaient faire bonne conte-
nance. On couvrit la province de forteresses. C'était
d'autant plus facile que les Romains avaient jadis
élevé un prodigieux système défensif , qu'il suffit
parfois de remettre en état , et qu'ils avaient laissé
un peu partout de solides constructions, temples,
cirques , théâtres ou maisons que quelques remanie-
ments transformaient vite en donjons respectables.
Les trois temples de Sbeïtla devinrent — M. Diehl
nous le dit — des bastions, et de tous côtés les édi*
fices furent mis, de même, à la hâte, en état de dé-
fense. Les constinicleurs « ont puisé dans les ruines
des cités qu'ils rencontraient, sans distinguer entre
les différentes pierres qui leur tombaient sous la
main, empruntant aux forums leurs bases honori-
fiques avec les statues qui s'y élevaient, aux temples
leurs architraves , leurs colonnes , leurs inscriptions
votives, aux cimetières leurs tombes » ^ Ils ceignaient
les villes de murailles, les reliaient par de petits postes ,
et tendaient sur toute la frontière le réseau étroit de
leurs places fortes. C'était le limes.
Vers le sud , très loin en avant dans l'intérieur,
Capsa (Gafsa) fermait la route qui , des chotts , mon-
tait vers Suffetula , Sufes et la Proconsulaire. Sur le
* Gagnât. Timgad , cp, Dichl y p. 174.
LES PREMIKRES INVASIONS ARABES. 123
litloral , Junca (Ounga) et Macomades Minores com-
mandaient celle qui venait de la Cyrénaïqne en sui-
vant le bord de la mer.
Derrière Capsa, le triangle de TheJepte (Medinet
el Kedima), Madarsuma (Henchir-bou-Doukhan ?)
et Suffetula défendait laccès du haut pays. Le triangle
dirigeait sa pointe (SufFetuln) vers le nord; il fallait
s'engager entre Thelepte et Madarsuma, prêter le
flanc gauche à Tune et le flanc droit à laulre, pour
donner de front sur la troisième place. Au delà de
celle-ci, Sufes (Henchir Sbiba) et Mamma (Henchir
Kouki) en première ligne, Tucca Terebenthina (Hen-
chir Dougga), Chusira (Kessera) et Couloulis (Hen-
chir Djelloula ?) en seconde ligne, complètent dans
le Byzacium la défense avancée de la Proconsu-
laire. Celle-ci renferme de nombreuses places jetées
au hasard dans les plaines fertiles dont elles dé-
fendent les récoltes. Leurs noms nous importent peu ;
elles ne joueront aucun rôle dans ce qui va suivre.
Voilà pour Tintérieur. La côte a aussi ses forteresses.
Jusliuianopolis près du Ras Khadidja, SuUectum
(Salekta), Thapsus, Leptis Minor (Lemta), Hadru-
metum (Sousse), Horrea Caelia (Hergla), Uppenna
(Henchir Fragha), Aphrodisium (Henchir Sidi Kha-
lifa) sont échelonnées tout le long du littoral et dé-
fendent chacune un point de débarquement.
Entre le chapelet des places de la côte et le poly-
' M. Diehl place à 26 milles au sud de Gabès. à Maret, la place
de Gallica ou Marta et signale au milieu de Tisthme une place
forte anonyme citée par Corippus (Diehl p. 23 1).
124 JANVIER-FEVRIER 1899.
gone irrégulier dessiné par les positions de l'inté-
rieur, un espace reste vide. C'est la plaine basse du
Byzaciuni , qui ondule des plateaux vers la mer avec ,
an fond de ses déclivités , des étangs saumâtres comme
le lac Kelbia, les Sebkhas Sidi el Hani, Gheri chira et
Meclieguig. Rien na été fait pour la défendre, et
nous avons vu qu'en effet elle était peu défendable.
L'occupant reçoit le premier choc de l'ennemi vers
Gapsa ou Jiinca si celui-ci vient du sud, sur la côte
s'il vient par la mer. L'envahisseur victorieux traverse
la plaine sur les talons des défenseurs et les pousse
jusqu'aux plateaux. C'est là que sont accumulés les
réduits et que se joue la partie définitive.
Byzance ne craignait rien de la mer et se gardait
contre le sud , d'où venait le Maure. Toutes ces dé-
fenses étaient accumulées contre lui et le contenaient
à peine ; si parfois elles protégaient le citadin contre
l'assaut et le pillage , elles arrêtaient rarement le flot
des tribus qui submergeait les campagnes; les villes
semblaient alors des îlots battus par l'inondation.
IV
Le patrice Solomon avait à peine organisé la con-
quête, que la lutte commença. Elle fut presque per-
pétuelle, épuisa les armées et ébranla les forteresses.
Les troupes grecques tenaient bon quand la trahi-
son ne les travaillait pas, mais leur effectif était
souvent très bas et elles durent plus d'une fois céder
le terrain.
LES PREMIÈRES INVASIONS ARABES. 125
Elles avaient affaire à forte partie. Les indigènes
avaient, à la faveur des troubles, rongé lancien
limes romain mal , entretenu par les Vandales , et en-
vahi les territoires qu'abandonnaient les colons. Ils
étaient audacieux, vaguement organisés — nous le
verrons plus tard , — mais assez, cependant , pour cul-
buter Tennemi débile qui s opposait à leur marche.
Les confédérations de tribus obéissaient à des chefs :
Antalas dans le Byzacium, labdas dans TAurès , Cout-
sina à lest , Orthaias dans le Hodna et , en Mauré-
tanie Masuna et Mastigas. Tel d'entre eux pouvait
mener au combat 3o,ooo cavaliers \ fils de ceux qui
jadis avaient culbuté à la Trébie et à Trasimène les
légions de Scipion et de Flaminius. Dès 545, les
hommes d'Antalas « poussèrent, incendiant et pillant
fout sur leur route, jusqu'à Hadrumète^ ». — « Se ré-
pandant partout ils firent, sans même avoir d'égards
pour l'âge, subir aux Africains les plus indignes
traitements. Alors la plus grande partie des cam-
pagnes se trouva vide d'habitants; les populations
échappées aux massacres se réfugièrent partie dans
les villes, partie en Sicile et dans les îles; la plupart
des personnages allèrent chercher asile à Byzance,
et, avec une hardiesse croissante, comme personne
ne leur faisait résistance, les Maures ravageaient et
pillaient tout^. » Ils poussaient des pointes jusqu'à
Carthage. A quoi servait le limes? «En fait, les
1 DieW. p. 43.
2 DieW. p. 345.
^ Procope, BelL Vand., p. 5i2 ; cp. Diebl, p. 348.
126 JANVIER-FEVRIER 1809.
frontières étaient insultées et forcées, le pays ravagé »
les habitants surpris et-traînés en esclavage ^ » Dans
la province envahie, Tarmée tenait mal. En 669,
Théodose, préfet d'Afrique, est tué par les Maures;
en 5-70, Théoctistos, magister militum de la pro-
vince d'Afrique, esl battu par les Maures et tué;
en 5*7 1 , Amabilis magister mitoam d'Alnque, est tué
par les Maures'-^. » Tandis quaux soirs de combat
le générai agonise au creux d'un vallon et que la
déroute de ses troupes émeut tout le pays , « les po-
pulations sont contraintes de veiller elles-mêmes à
ieur sécurité et de construire à leurs frais, à côté
des places fortes impériales, des redoutes où elles
trouveront un refuge^ ».
S'il en est ainsi au lendemain de la mort de Jus-
linien, que sera-ce plus tard?
Le salut des Grecs était dans les dissensions de
leurs adversaires. Les gouverneurs le comprenaient.
A défaut d'autorité ils usaient de diplomatie, tem-
porisaient quand ils ne pouvaient frapper et, faute
de vigueur, traitaient. La paisible population se sou-
ciait peu de gloire militaire et n'aspirait qu'au repos.
La sécurité lui suffisait; elle n'espérait pas «l'ordre
parfait » que lui promettait l'empereur *, et se serait
volontiers contentt^e d'une bonne administration.
On lui donna un préfet du prétoire surchargé
' Diehl^p. 334.
* Diehl, p. 459.
3 Diehl,p. 464.
^ Cod» Just., 37, 1, 10; cp. Diehi, p. 97.
LES PREMIERES INVASIONS ARABES. 127
d attributions , écrasé d'honneurs, assisté dune ar-
mée de fonctionnaires , escorté de courtisans et de
serviteurs. Les fonctionnaires suflBsaient à peine à
expédier les multiples affaires que suscitait ladmi-
nistration, et cependant ils remplissaient les bureaux
de Carthage. Les hellénistes nous ont conservé la
liste de leurs charges ; c est un annuaire aussi peuplé
que celui d un de nos ministères ^ De la capitale, ils
se répandaient dans la province ; chaque ville en
comptait une troupe , et chaque bourgade en avait
un. Rien ne se faisait sans eux: justice, finances,
administration, ils connaissaient de tout. Le Gode
justinien et les Novelles avaient pénétré en Afrique
avec le conquérant et réglementaient à outrance ; le
colon, longtemps privé de lois, en voyait mainte-
nant une avalanche fondre sur sa tête et sur son bien.
Ce dernier surtout était menacé.
Que tous nos sujets sachent que , soucieux de leurs intérêts
et pour qu'ils soient à fabri de toute injustice et qu'ils vivent
en pleine tranquillité, nous avons promulgué cette loi. Mais
il faut que vous aussi , mes sujets , sachant quelle sollicitude
nous avons pour vous, vous payiez avec un absolu dévoue-
ment les impôts publics dans leur intégrité sans avoir besoin
de la coercition administrative et que vous montriez une
obéissance qui nous prouve par les faits toute la reconnais-
sance que vous inspire notre extrême clémence *.
Et fauteur auquel nous empruntons la citation
ajoute :
' Voir Diehi, p. 97 et passim.
* Nov. 8, 10; cp. Diehl, p. 116.
128 JANVIER-FEVRIER 1899.
Si l'empereur recommandait si énergiquement à ses gou-
verneurs de ménageries contribuables, c'est qu'il se réservait
à lui-même le monopole de les exploiter ^ .
Ce fut une exploitation savante, méthodique,
inexorable. La fortune privée était traquée dans
tous les coins, taxée sous toutes ses fornues. Sur la
propriété foncière, le tribatumylsicoeniptio, ïéTriëoXrj,
les corvées; sur Tagriculture et le commerce, des
prélèvements divers en argent ou en nature [KOfÀfxep-
Ktov) ,\sinaaticatio , qui frappe la navigation et encore
les douanes '^. Pour percevoir les taxes il faut beau-
coup d'agents. Des dix bureaux de scrinarii de lad-
ministration centrale, quatre, de chacun dix em-
ployés , expédient les aflaires financières. Parmi les
aaxiliares de la préfecture, «les plus nombreux
étaient ceux que réclamait l'administration des fi-
nances : il y avait soixante exceptoreSy greffiers et
commis rédacteurs employés aux écritures adminis-
tratives , et cinquante chartalarii chargés de la tenue
des comptes. Pour recueillir les impôts , le service
des finances employait encore cinquante mittenda-
rii^ ». Soit, sur un total de 3 96, 200 employés
affectés au fisc, c est-à-dire plus de la moitié.
Gela s'explique.
L'impôt est le moyen et la fin de ce gouverne-
ment, la raison d'être et le principe vital de cette
administration. Il est nécessaire pour défendre le
^ Diebl, p. 106,
^ Diehl, p. 5 00.
^ Diehl, p. io5.
LES PREMIERES INVASIONS ARABES. 129
pays, entretenir Tarmée et les forteresses, payer des
tributs déguisés aux chefs indigènes qu on n'a pu
vaincre , et il faut défendre le pays pour s y mainte-
nir et continuer à lever fimpôt. La victoire le rend
plus lourd : l'organisation des nouvelles provinces,
la construction dun limes plus lointain, la solde
de troupes plus nombreuses exigent de nouveaux
sacrifices et ce sont toujours les mêmes qui payent.
La paix le rend plus odieux : à mesure que le danger
s'éloigne, l'assujetti s'explique moins la nécessité de
la contribution; à mesure que l'ordre s'affermit, le
percepteur complète ses rôles, perfectionne ses pro-
cédés de taxation , saisit plus sûrement et plus com-
plètement la richesse qui se cache. Chaque jour
ajoute un rouage de plus à la majchine fiscale et
apporte une peine nouvelle au sujet taillable et cor-
véable.
L'impôt a nécessité la création de l'édifice admi-
nistratif qui fait si belle façade sur l'Afrique byzan-
tine, et c'est lui qui hâte la décomposition du gou-
vernement.
Tenté par le gain , l'agent prévarique et réclame
plus encore que ne demande l'Etat; il fausse la jus-
tice pour couvrir ses malversations et énerve l'auto-
rité qu'il délient. Le sujet, écrasé sous la charge ,
résiste, raisonne, supplie, désespère et finalement
se croise les bras devant son champ en friche ou sa
boutique vide , et maudit celui qui le ruine.
Mais l'impôt survit à la décomposition îidminis-
trative cju'il a provoquée. C'est maintenant un tribut
xni. 9
130 JANV1ER'F£VRIE:R 1890.
payé à des gouverneurs insoumis, à des chefs mili-
taires en rupture d'obéissance; il est toujours aussi
lourd et , de plus , il devient inégal , arbitraire. H reste
attaché comme un mal inguérissable au flanc de la
province et achève d'épuiser sa substance. Byzance
est partie, mais le fatal fardeau quelle a imposé à
l'Afrique pèse toujours sur elle. Le sujet de Grégoire
geint d'ahan sous son poids et ne songe qu'à s'y sou-
straire.
Il y réussit quelquefois à la faveur des troubles ,
et c'est un singulier spectacle que celui de ce petit
peuple fait de vingt nations, sans cohésion politique
ni sentiment national , assis sur un sol fertile, entouré
d'ennemis qu'il redoute moins que ses maîtres, la-
borieux, patient, pacifique, qui ne peut prospérer
qu'en dépit du gouvernement qui l'opprime , et trouve
son bonheur dans sa faiblesse et sa sauvegarde dans
l'insécurilé.
L'administration byzantine alla s'affai^sant et se
désagrégeant lentement; elle avait d'abord été pu-
rement civile; en lait, elle prit vite la forme mili-
taire et , cinquante ans environ après la conquête , la
reçut définitivement. Où le préfet du prétoire avait
échoué , on espéra voir réussir ïexarqae. L'empereur
Maurice, peu après son avènement (en 58a), con-
sacra la prédominance du militaire sur le civiP;
dans les provinces, à côté des prœses, on plaça des
' tll ) a. . . loule raison déplacer entre 58a et 691 Tinstitution
de la nouvelle magistrature (exarchat) et dVn faire honneur à l'em-
peivur Maurice. ■ ( Diehl p. 4 78 ).
LES PREMIÈRES INVASIONS ARABES. 131
dacê; cela nen alla pas mieux. Aussi bien, à cette
date , ITiîstoire s'obscurcit et c'est à peine si , dans ce
crépuscule, on distingue nn goiivernemenl désemparé
qui , se sentant sombrer, se retient k tout ce (|ui ré-
siste. Les exarques s'appuyèrent sur le clergé, qui ne
tarda pas à les dominer; la carrière du militaire
avait clé courte: au commencement du vi* siècle, les
évêques administraient l'Afrique ^ L'élément reli-
gieux jeta dans le pays un nouveau et puissant fer-
ment de décomposition.
A peine maître de la province, l'Empereur avait
violemment réagi contre les dissidents. «Tous,
ariens, juifs, donatistes et païens furent traités
avec la dernière rigueur *^. » Byzance répandait la
bonne parole , et la communauté de foi afiFermissait
les liens trop faibles qu'avait noués le pouvoir civil ;
mais bientôt les dissensions éclatèrent. Ce fut l'affaire
du Jadicaiam et la querelle des trois chapitres. La
théologie savante, la sophistique contournée du Grec
émurent les âmes simples et la foi naïve de nos Afri-
cains. Le schisme fut sur le point d'éclater; la paix
rétablie, la suspicion subsista et la dernière attache
qui unît l'Afrique à Gonstantinople se détendit. Le
pouvoir civil recouvra par instants quelque énergie ;
il y eut des gouverneurs puissants, mais ils le furent
si bien qu'ils se rendirent indépendants ^. Au milieu
^ Diehl, p. 507, 5 16.
■ Diehl, p. 4o.
^ «En Afrique comme en Italie, les exarques, après s'être élevés
(lu rang de généraux à la situation de vice-empereurs, finirent, de
9-
132 JANVIER-FEVRIER 1899.
du yif siècle, le dernier d'entre eux, Grégoire , tenait
le pays en dépit de l'Empereur.
En 6/i6 (Ibn Khaldoun place le fait en 645 ^) ce
gouverneur profita de la minorité dn basileus Con-
stant II, qui n'avait que quinze ans, et prétexta de
rattachement que ce prince marquait au mono-
thélisme pour se proclamer empereur. « Les popula-
tions semblent s'être jetées avec empressement dans
la révolte, et non seulement les Africains romanisés
paraissent avoir soutenu le patrice, les tribus ber-
bères aussi embrassèrent le parti de l'exarque, et
c'est peut-être pour se rapprocher de ses alliés que
Grégoire, quittant Carthage, alla fixer sa résidence
à l'intérieur des terres , dans la grande et riche ville
de SufFetula ^. »
Le choix de cetle capitale semble indiquer, en effet ,
que l'usurpateur faisait de la politique indigène. Aussi
bien , n'avait-il pas d'autre moyen de se maintenir au
pouvoir ^. La mer était pour lui menaçante comme
jadis pour le Vandale, et il était moins fort que ce
dernier : une flotte pouvait le surprendre dans Car-
thage et anéantir le frêle édifice de son ambition. A
l'intérieur des terres, il se sentait plus en sûreté; il y
vice-empereurs qu'ils étaient, par devenir des usurpateurs. » (Diehl,
p. 48i.)
^ Prolégom. , l , xix. Le fait tient probablement à ce que l'an 2 5 de
l'hégire est à cheval sur les années 645-646 de notre ère.
* Diehl, p. 557.
' C'était même le seul parti qu'il pût prendre si, comme le croit
de Slane, Carthage et les autres villes de la Zeugitane étaient restées
fidèles à ]'£mpire (de Slanc Ibn Khaldoun, I, xix).
LES PREMIÈRES INVASIONS ARARES. 133
avait bien les Maures, mais radministration byzan-
tine lui avait appris comment on transige avec eux.
En faussant encore un peu plus ses ressorts fatigués,
en accordant davantage, en renonçant, en se rape-
tissant sous ie manteau de commandement ou en en
cédant , à ia rigueur, un morceau aux chefs les plus
exigeants, il pouvait se faire accepter et attendre der-
rière ses murailles le jour où leurs slupides querelles
donneraient à sa diplomatie Toccasion de s'exer-
cer. Ces alliances des Maures avec Té [ranger n'é-
taient pas rares. De tous temps ils avaient vendu
leur épée et cherché au loin , sous les enseignes car-
thaginoises ou romaines , le pillage que l'occupant in-
terdisait en Afrique. Récemment encore, en 610,
« les tribus indigènes avaient envoyé leurs contin-
gents pour servir sur la flotte et dans larmée ^ » d'Hé-
raclius, révolté contre Phocas. En traitant bien les
chefs et en les opposant les uns aux autres, Gré-
goire pouvait défendre les derniers vestiges de civi-
lisation grecque qui subsistaient dans le pays.
Celui-ci, en dépit de tout, était florissant. Le per-
cepteur le laissait respirer^ les troupes étaient rares,
le Maure était sage et la prospérité renaissait vite.
L'administration ruinée^, la hiérarchie épiscopale
décimée laissent les colons tranquilles. Ils ne de-
mandent pas autre chose. Certes, c'est une prospé-
rité bien relative et bien précaire, pâle reflet du
merveilleux épanouissement qu'avait provoqué l'oc-
^ Diehl, p. 521.
> Diehl,p. 507, 5 16.
m JANVIER'FRVHIËR 1809.
cupation romaine; mais ce serait, à notre avis, une
grave erreur que de considérer cetle splendeur
comme la vie normale de l'Afrique, le but quelle
pouvait souffrir quatre siècles plus tard et qu'elle
pourrait encore viser de nos jours. C'était un éclat
passager, provoqué par le voisinage de la plus gigon-
tesque métropole quempire ait jamais possédée.
Rome était un monde au milieu d'un désert. Tltalie,
dont elle avait épuisé le sol. Rome avait besoin de
blé et d'huile, et les demandait à l'Afrique. Sous ce
prodigieux appel d'air, le foyer qu'elle avait allumé
dans la province flambait, gagnait au large et res-
plendissait. Supprimez l'appel d'air : le feu baisse,
languit, rouve sous les cendres et parfois s'éteint.
Au vii'' siècle, il rougeoyait modestement. Les
Arabes nous doiment de la splendeur du pays une
description hyperbolique. «En 27, nous dit El-
Badji, l'Ifriqïah était des plus florissantes, remplie
de grandes cités et de belles contrées. . . De
Tanger à Tripoli, on ne voyait que des arbres, des
eaux, des fleuves, des prairies et des moissons ^ »
Mais il ne faut pas oublier que l'Arabe soii: du dé-
sert et que, longtemps après l'exode, il garde encore
dans l'œil le reflet des sables et des rocs du sol natal ;
le plus maigre feuillage l'étonné et le moindre gazon
l'enchante ; il fait une rivière d'un mince filet d'eau
courante. Les frondaisons pâles et tristes des oliviers,
les rameaux des lérébinthes, des pistachiers et des
1 £i-Badji, 4.
LES PREMIERES INVASIONS ARABES. 135
methnan, le gaettaf des plaines basses et le retem des
sables du littoral lui semblaient une vé^rétation luxu*
riante, et la Medjerdah un fleuve imposant. Cepen-
dant, celte fois-.ci, il na pas exagéré; «le pays était
boisé plus que de nos jours; de grands arbres cou-
vraient les crêtes, et la végétation forestière était
assez dense pour que des villes comme Laiibus
fussent presque cachées au milieu des bois. . . L«
presqu'île du cap Bon était couverte de forêts. . .;
de même le littoral de la Proconsulaire '. »
De cette belle contrée , le Grec n avait rien su faire.
Son administration avait été néfaste. Ses procédés
autoritaires, inquisiteurs et tracassiers, troublaient le
colon et l'indisposaient. Ce n'était pas tant la faute
des institutions que le résultat de la préoccupation
qui, perpétuellement, tenaillait le gouverneur, absor-
bait sa pensée et faussait son action. Le Maure était
là qui menaçait toujours. Il a fallu s appuyer sur lui
pour chasser les Vandales, lutter contre lui pour
retrouver, ou à peu près, l'ancienne frontière de
Rome, négocier avec lui pour la maintenir tant bien
que mal. Finalement, les efforts de l'armée et de la
diplomatie sont demeurés vains; vers 6/io , Byzance,
trahie [jar les siens, a renoncé à la hitte, et les Grecs
qui restent se berbérisent et s'abaissent au niveau
de leurs farouches voisins pour conserver un fan-
tôme d'autorité. L'Empire n'a pas pu s'emparer de
* Diehl, p. /io6.
156 JANVIER. FEVRIER 1899.
TAfirique. Le véritable maître de ceileH^i , c est Tindi-
gène, le Berbère
"^ « La resUoration b}nsantiDe fat toale on &çade; peo de colons
se bavardèrent à suivre en Afrique les fonctionnaires et les soldaU
grecs. En somme, c'est en face da people bcrbèfe reconslitoé en
partie comme nation , mais appauvri par les lattes incessantes de la
période byzantine, en partie indépendant, en partie soumis à une
poignée de fonctionnaires grecs , que \ont se trouver les Arabes. • Im
Tunisie, t. f, p. ^^i.)
LES PREMIERES INVASIONS ARABES. 137
III
LES BERBEBS.
1. Origine des Berbers.
II. La race s'est maintenue malgré les invasions successives.
HT. Le type berber.
ÏV. Le caractère berber. Jugement des anciens. Attitude des Ber-
bers vis-à-vis de Carthage et de Rome. Les soulèvements.
V. La vie berbère. Sédentaires et nomades.
VI. Les centres de ralliement. Villes, kejs, guelaas.
Vif. Le gouvernement. L'aristocratie. L'autorité appartient à un
chef unique ou à un conseil. Précarité de l'État en Berbé-
rie. Impuissance et insuffisance du chef. La loi , la religion.
Instabilité des tribus. Ses causes. La politique des grands
chefs.
VIII. Tactique des armées berbères. Les marches et les batailles.
IX. Les tribus à l'époque de l'invasion arabe. Leur attitude vis-à-
vis de Byzance. Pourquoi le Berber n'a pas été assimilé.
I
Salluste les appelle Numides, Procopc, Maures.
Nous les nommerons Berbers , à l'exemple des Arabes.
Curieux de ramener les mots étrangers à des ra-
cines de leur langue, ils s'ingénièrent à trouver à
ce nom de naïves étymologies ^ Nous n y voyons
que Tadtération du Barbari des Latins -.
Le monde civilisé les trouva en Afrique; il ne
' Bdadori, Fotouh, p. 229.
' Foumel, I, p. Sa.
138 JANVIËR-FÉVRfER 189tf.
voulut jamais les considérer comme autochtones ;
Salluste voit en eux un mélange de Gétules et de
Perses ^ ; les Arabes les font venir du Yemen , de la
terre de Kana'an ou de la Syrie '. Ibn Khaldoun les
amène d'Egypte^. La science moderne fiit parfois
tentée d'admettre de semblables hypothèses : d'Her-
belot affirme que, bien avant la conquête, on parlait
arabe en Afrique '* ; Silvestre de Sacy le réfute.
Caussin de Perceval fait régner en Maurétanie , entre
liO et 60 avant J.-C.,un roi du Yemen , Afriqous
ibn Abrahah ^ ; Foumel le rétorque *. La science
moderne n'est pas , sur ce point comme sur beau-
coup d'aulres, plus avancée que les annalistes de
jadis.
Quant aux Berbers eux-mêmes, ils nont pas
d'opinion là-dessus. Certaines de leurs tribus, Zena-
tah, Kitamah, Sanhadjah, Hoouarah, se réclamèrent
d une origine arabe : ambition de conquis qui veu-
lent se mêler aux conquérants ; ceux-ci, indififérents
ou politiques , admirent volontiers la fable. Le fait
ne vaut que par l'affinité qu'il dénote entre les deux
races.
Il n'y a pas une, mais des origines berbères, nom-
breuses, confuses et lointaines. Le plateau septen-
trional du continent africain appelle l'envahisseur
^ Salluste, Bell, Jugurth,, xviii.
* Fournel, I, p. 33.
' Ibid,, p. 177,
* Bibl, Orient,, Tp, 61, c. 2.
* Essai, t. I, c. I.
* Fournel, t. I, p. 27.
LES PREMIÈRES INVASIONS ARABES. 130
de toutes parts. Libère y pénètre par les colonnes
d*Hercule, les flots méditerranéens y jettent chaque
jour des Baléares, des Corses ou desSicules, en at-
tendant le Romain; du désert de Libye surgissent, à
chaque saison, les Coptes et les Juifs, en attendant
l'Arabe ; et la marée des Gétules monte du Sahara.
C'est là qu'est le grand réservoir d'hommes ;
c'est de là que viennent les éléments neufs qui re-
nouvellent le sang des habitants du nord, tari par
les guerres ou usé par la vie trop facile. D'où sont
ces gens du sud ? Peu nous importe. Il nous suffit
de savoir que leur montée submerge périodiquement
le mélange abâtardi du nord, noie Ibères, Baléares,
Sicules, Juifs et Numides dégénérés, sous une nou-
velle vague berbère. Grâce à eux , le sang reste pur,
Tesprit intact, et la race conserve la plus singulière
vitalité qui se puisse voir.
II
11 y a une race berbère. Des hommes d'origine
commune, de même sang, de même apparence, de
même langue, de même caractère et de même pensée
vivent côte à côté, obéissent aux mêmes coutumes,
s'unissent dans les mêmes pratiques.
Malgré les mélanges , la race se maintient pure et
demeure une. Les éléments étrangers sont vite assi-
milés : la quasi perpétuelle infusion du sang original
du sud rajeunit la nation et fait saillir les reliefs pro-
fonds de sa physionomie. Aujourd'hui encore, rongé
140 JANVIER-FEVRIER 1899.
par la civilisation européenne , martelé sur toutes ses
faces par nos institutions, privé de la trempe du sud,
le métal subsiste intact comme au premier jour.
Il y a encore un type et un caractère berbers ^
Combien plus accusés étaient-ils jadis, aux temps
lointains où l'Islam n'avait pas appesanti sa lourde
calotte sur le cerveau numide, alors que l'Africain
du nord vivait, en fait, indépendant et libre de
pensée comme de corps sur ses plateaux et ses mon-
tagnes.
Chose singulière ! l'antiquité méconnut l'unité de
cette race et son existence même. Le Carthaginois
ne s'en soucia guère et le Romain n'en eut cure. Il
ne vit qu'une tourbe de barbares, turbulents, pil-
lards , acharnés ennemis de la paix qu'il imposait au
monde; il les broya sous le poids de ses légions.
C'est l'Arabe qui , le premier, soupçorma l'unité
dans la confusion numide; pénétrant plus avant que
ses devanciers dans la vie de ses sujets, il reconnut
leurs affinités, discerna leur esprit, et, dans les
Maures, découvrit le Berher^.
III
Il y a un type berber. A l'intérieur du limes by-
zantin, nous rencontrons déjà dans les campagnes,
paissant les troupeaux ou rôdant d'un pied furtif
autour des cités, des hommes que leur allure
^ La Tunisie, I, p. 17.
* La Tunisie, I, p. 386.
LES PREMIERES INVASIONS ARABES. 141
étrange décèle : ce ne sont pas des Grecs ; ils n'en
ont ni la physionomie éveillée et fine, ni le costume
apprêté; ce ne sont pas des colons : ils n'ont ni l'at-
titude soumise du sujet ni l'apparence pacifique du
cultivateur. Ils restent muets et observent; leur œil
noir fouille tous les coins, interroge toutes les phy-
sionomies, se détourne, quand on le fixe, avec em-
barras et dédain. S'ils se sentent épiés, ils s'en vont
d'un pas agile , franchissent le limes et disparaissent
derrière la prochaine colline.
Ce sont des Berbers; suivons-les : leur marche
élastique et bien rythmée les porte vite au flanc
d'une montagne, vers un amas de huttes tapies sur
le sol; on vient à leur rencontre, un groupe se
forme. Ce sont de beaux et grands hommes; la tête,
massive et carrée, ouvre sur le monde de petits
yeux noirs fendus en amande, enfoncés dans l'or-
bite, scintillants et mobiles; les sourcils se contrac-
tent facilement et , dans le front surbaissé , un pli têtu
se dessine. L'entêtement s'accuse dans la mâchoire
puissante, armée de crocs solides et couverte d'une
barbe rude, rare et courte, dans la bouche lippue,
largement fendue , aux commissures tombantes ,
dans le nez aquilin , aux narines avides. On devine
derrière le front épais une pensée rare qui som-
meille; elle éveille parfois dans les yeux un éclair de
malice; le visage, alors, se détend, le hiatus de la
bouche s'élargit et les lèvres difformes esquissent un
sourire. Ces lueurs sont lares , la physionomie reste
142 JANVIER. FEVRIER lâOO.
le plus souvent fermée ^ Cetle tête repose «ur un
corps desséché par 1 ardeur du soleil; des muscles
serrés e( noueux s attachent sur une charpente mas^
sive et, sous la toile qui constitue tout le vêtement,
jouent à Taise, par brusques détentes; les nerfs sont
à fleur de peau et partent avant que le cerveau n ait
commandé : de là des mouvements exhubérants, une
grande emphase du geste , une perpétuelle saccade
de tout Torganisme. A pareil jeu, celui-ci s'épuise
vite. L'émotion passée, la machine s'arrête, le corps
s affaisse, les membres se détendent et tout l'être se
fige dans une immobilité muette. Gela ne marche
que sur des impulsions vives et actuelles; l'effort
est prodigieux, parfois disproportionné avec l'objet
n atteindre : supprimez l'impulsion , le mouvement
cesse aussitôt. L'homme manque de grâce, la femme
n'a pas de beauté; ce sont des corps vigoureux,
commandés par des volontés impérieuses et in-
stables.
IV
Certes , à ne considérer que l'ifriqïoh proprement
dite, le type est déjà fort altéré au vu' siècle de
l'ère chrétienne; le sang étranger coule en larges
ondes dans les veines des hommes qui suivent Fa-
raxen ou Koçeïlah : l'esprit reste le même. « Genus
^ Considérer les belles photographies de types herbers (pii illus-
trent rarticle de M. le D' Bertholin dans la France en Tunisie,
(Paris, 1887.)
LES PREMIÈRES INVASIONS ARABES. 145
hominum mobile , infidum » , avait dit d'eux Sal-
lusteM «Gens indomita et inter accolas latrooiniis
fecunda ■ , répète Tacite ; Procope , cinq cents ans
plus tard, nous dit que « chez les Maures, il ny a ni
crainte de la divinité, ni respect des homnnes. Ils ne
s inquiètent ni des serments prêtés , ni des otages
livrés, quand bien m^me ce sont les enfants ou les
frères de leurs chefs ; il ne peut y avoir de paix avec
eux que s'ils sont tenus en respect par la crainte de
Tennemi » ^.
// ne peut y avoir de paix avec eax :
La pauvreté du sol, la précarité des récoltes, Tar-
deur du sang, lappftt des richesses voisines, tout
les pousse à la guerre ; ils l'engagent d'un élan fu-
rieux, la soutiennent avec la ténacité redoutable du
soldat qui sait fuir pour revenir à la charge , abu-
sent de la victoire comme le reltre lâché au pillage^,
et subissent la défaite avec le fatalisme perfide do
gens que l'avenir destine à l'Islam.
Ils se sont toujours battus, ils aimeront toujours
la guerre; aujourd'hui encore, les hommes d'une de
leurs plus fières tribus répètent à demi-voix leur
dicton familier :
Ës-serdj oui' iedjâm
oui' aïch alal' Islam.
* Bell, J., X, c. I.
* Bell, Vand.» 443 1 cité par Diehi, p. 3i i.
* Dans la guerre de Régulus contre les Carthaginois, « les Nu-
mides faisaient encore plus de ravages dans les campagnes que les
Romains». (Poiybe, Hist. Relig,, liv. I, ch. xxxi, p« 2.)
144 JANVIER-FÉVRIER 1899.
« La selle et la bride , et la vie sur rislam » : les
longues chevauchées nocturnes dans les lauriers
roses des oueds, les attaques soudaines à la tombée
du jour, le massacre et la razzia, les retours triom-
phants, alourdis de butin.
Mille ans avant notre ère, ils ont eu leurs temps
héroïques, ils ont été en Egypte et se sont installés
dans le delta; chassés du pays, ils revinrent en Ifri-
qïah, se battirent entre eux et, plus tard, attaquè-
rent les colonies phéniciennes de la côte.
Les Carthaginois , penchés sur leurs comptoiis
qu'abritaient de solides murailles, songèrent plus à
traiter qu'à combattre et tournèrent à leur profit la
rage de guerre de leurs incommodes voisins, en
achetant leur sang, la seule chose qu'ils pussenl
vendre. Les plus rapprochés étaient payés pour dé-
fendre le domaine punique contre les autres. Puis
vinrent les Romains, qui prétendirent imposer la
paix, non la brocanter.
On se battit : cela dura longtemps; deux cent
trente-deux ans^ Le pays se défendait autant que
ses maîtres. Enfin la légion l'emporta : des routes
éventrèrent les montagnes , des castella surgirent
sur toutes les collines, la culture gagna rapidement
sur la barbarie, les Numides se soimiirent ou s'en
allèrent. Ils n'allèrent pas loin ; la Maurétanie leur
servit de refuge, l'Aurès leur fut un solide bastion,
et le constant afflux des Gétules ranima leur vigueur.
* Mercier, I , p. i oo.
LES PREMIERES INVASIONS ARARES. 145
La paix ne dura pas cent ans : la pacification géné-
rale date de 43 après J.-C, en i38, à Tavènement
d'Antonin, les Berbers se soulèvent; ils sont vaincus
et débusqués de TAurès. Cinquante ans plus tard ,
nouvelle attaque repoussée par Pertinax. En 222,
la Maurétanie césarienne est en feu; en 260, Faraxen
entraîne les Fraxiniens; vers 26/i, les Quinquégen-
tiens suscitent un mouvement générad; en 2-70, Ara-
dion agite la Numidie. Dès lors, les attaques ne se
comptent plus, le limes ruiné ouvre ses brèches aux
barbares, fesprit des légions s aigrit (on en vit s unir
à fennemi^), les luttes religieuses s en mêlent,
donnent aux Romains des prétextes d'alliance avec
le Numide, au Numide des prétextes de rapines chez
le Romain. Le gouvernement résiste comme il peut;
mais rien ny fait, ni victoires sans lendemain, ni
soumissions cauteleuses des grands chefs , ni transport
imposé des tribus d'un canton dans un autre ^, ni
fixation des peuplades au sol : le flot monte et bat
chaque jour plus fort la muraille romaine; elle était
solide et eût résisté longtemps sans doute ; une vague
plus dense et plus brutale la balaya d'un seul coup.
Ce fut l'invasion vandale.
Vandale ou Romain, pour le Berber, c'était tout
comme. La lutte continua entre l'homme des douars
et l'homme des villes. L'attaque du premier fut plus
vigoureuse ; il se renforçait sur la ligne du désert et
brisait enfin la chaîne des castella, qu'avait tendue
* En 372 , lors de la révolte de Firmus.
^ En 288, Maximien fait transporter une partie des tribus.
xm. 10
140 JANVIER-FÉVRIER 1800.
Rome; la riposte du second fut plus maladroite; ii
arriva moins vite à la parade, rompit sans cesse,
puis traita. En 4 3 7, Tarien Genséric appela le Berber
à Taide contre les catholiques orthodoxes; peut-être
leur céda-t-il la ligne frontière du sud^ Fj alliance
dura peu; en 483, les indigènes se soulevaient en
masse et se rendaient maîtres de TAurès et du Djer-
djera. Ils en descendaient les pentes quand parut le
Byzantin. Nous savons quels rapports entretint avec
eux le nouveau maître de Tlfriqïah et les retrouvons
au vi* siècle ce qu'ils étaient au i** : « Genus hominum
mobile, infidum ».
V
Leur vie n'a pas changé : tels Salluste nous les
dépeint, tels les retrouve Procope, tels les décrit
Ibn Khaldoun.
« Les Numides ne se nourrissent guère que de
lait et de la chair des animaux sauvages, sans y ajou-
ter le sel et tous ces assaisonnements qui irritent le
palais ^. » — « Les Maures habitent, été comme hiver,
dans des huttes où Ton respire à peine; ni la neige,
ni la chaleur, ni aucune autre nécessité ne leur font
abandonner ces misérables retraites. Ils couchent par
terre; seuls les plus riches d'entre eux s'étendent
parfois sur une peau de bête, ils ne changent pas
* Mercier, i, i43.
- Sailu8te,^LX\xi\.
LES PREMIERES INVASIONS ARABES. U7
de vêtements selon les saisons; en tout temps ils ne
sont vêtus que d une tunique grossière et d un man-
teau de rude étoffe. Ils n'ont ni pain, ni vin, ni
aucune des choses qui rendent la vie agréable. Le
blé, Tépeautre, Torge leur servent de nourriture ^ »
— - « Ils construisent leurs demeures soit de pierre et
d argile, soit de roseaux et de broussailles, ou bien
encore de toiles faites avec du crin ou du poil de
chameau *^. »
Qui ne reconnaît dans ces lignes le gourbi et la
kheimah de nos jours, findescriptible burnous, les
galettes d'orge arrosées, toutes brûlantes, de larges
lampées de lait de brebis P
Salluste nous les représente « tantôt sédentaires
dans les régions montagneuses ou les plaines fertiles ,
tantôt nomades, errants sans autre demeure que la
place où la nuit les contraignait de s'arrêter ». Ibn
Khaldoun nous les montre « s adonnant à la vie no-
made et parcourant avec leurs troupeaux les pâtu*
rages auxquels un court voyage peut les amener.
Lors de la conquête musulmane, toutes les tribus
portant le nom générique de Hoouara . . . habitaient
la province de Tripoli et la partie du territoire de
Barqah qui en est voisine; les uns possédaient des
demeures fixes, les autres étaient nomades^. »
Nomades, ils paissent leurs troupeaux, brebis,
bœufs et chameaux ; Therbe rase et pauvre des plaines
* Procope, Bell. Vandal, p. 435, cité par Dlehl p. 3o9.
* Ibn Khalduun, I, p. 167.
'"* Ibn Khaldoun, I, p. 975.
10.
148 JANVrER-FEVRIER 1899.
est vite tondue, Teau des puits avares plus vite bue
encore, et la tribu se transporte de plaine en plaine
et d'oglel en oglet, montant vers les pâturages du
nord, quand le soleil s'élève sur le tropique, et redes-
cendant au sud, quand viennent les pluies d'hiver.
Chaque année voit le troupeau poudreux passer des
sables du sud aux prairies septentrionales. Bientôt
les tribus se font une accoutumance , le pas de leurs
bêtes lassées les ramène aux mêmes lieux; ce sont
leurs terrains de parcours. Jalousement défendus,
ardemment convoiiés, ils servent souvent de champs
de bataille.
Sédentaires, les Berbers cultivent le sol. A nous
autres , cela paraît tout simple : cultiver la terre ,
quoi de plus naturel, de plus nécessaire et de plus
facile .►^ Nous commençons par là : nos sociétés sm-
crustent dans le lerroir, elles y plantent des racines
tenaces et s y accrochent si bien, que la terre et
rhomme se combinent, s'amalgament, forment un
tout quon ne peut dissocier. En Berbérie, il n'en
va pas de même : la glèbe est ingrate , et répond mal à
l'effort du tâcheron; elle est aride et réclame une
eau quon ne peut lui donner qu'à grand'peine et
grande économie ; elle s'étend à perte de vue , ouverte
à la chevauchée du pillard comme au souffle du
siroco.
L'un et l'autre brûlent la moisson du cultivateur
paisible. Défoncer le sol, l'arroser, le défendre, c'est
trop demander à ce dernier. De guerre lasse, il se
retire et monte sur les sommets. Ici, la terre est plus
LES PREMIÈRES INVASIONS ARABES. 149
maigre encore, mais les sources sont proches, et
i ennemi est loin.
La tribu s*accroche au flanc d'une montagne , met,
à Torée du val, une garde qui la protège, au sommet
du mont une sentinelle qui veille et remue avec
courage la mince couche de terre que les pluies
ont laissée sur Tossature du roc. Là éclatent l'endu-
rance et la ténacité de la race : des pierres rovdëes
dans le lit du torrent font une digue qui en régularise
le débit, des canaux ouverts le long de son cours
portent Teau dans les cultures; les champs s'étagent
de colline en colline et poussent patiemment leurs
sillons jusqu'au sommet le plus élevé; la terre con-
quise pied par pied donne un peu de blé, beau-
coup d'orge et de millet, des légumes dans les fonds
bien arrosés. Tout au haut du mont, les gourbis
s'entassent et prospèrent.
La société sédentaire berbère est fondée. Fait
grave, qu'on n'a pas assez observé : dans i'Ifriqïah,
la mise en valeur du sol marche à l'inverse de chez
nous. Nous prenons d'abord les terres grasses des
vallées, nous nous y établissons solidement et les
défendons par de bonnes forteresses élevées sur les
collines qui dominent le fleuve. L'occupation assurée ,
nous montons dans les vallons latéraux et prenons
d'assaut, un à un, les remparts montagneux qui
ferment la plaine. Dans celle-ci, l'air et les idées
circident largement, les communicalions faciles dé-
veloppent le commerce, des rapports s'établissent
vite avec les sociétés voisines, les grands horizons
150 JANVIER. FÉVRIER UOO.
apprennont à l'œil à voir irès loin ; Tesprit le suit ,
s'élargit et s assouplit. — Le Berber sMenlaire tient
les sommets : d abord il s*enchâss6 dans une gorge
étroite, se dérobe derrière un paravent de mon-
tagnes, risque à peine un regard, par delà ses postes
avancés, dans la plaine, y descend rarement, en
revient vite. Par delà Tarôte de rochers qui borne
sa vue, il ne connaît plus rien et le monde finit
où Je dernier sillon de son champ va mourir dans
le caillou do la pente devenue trop rapide. Après ,
cVst rignoré, c'est-à-dire Tenneini. Chaque vallon
couve sa tribu ; chaque tribu reste à 1 écart dans son
vallon; ce sont autant de petites sociétés primitives,
qui ^e suffisent à elles-mêmes, s'interrogent peu,
pensent moins encore et s'entêtent dans le labeur
des champs. — Ce fait, c'est toute Thistoire de la
race.
Elle végète dans quelques coins ignorés, cultivés
et tranquilles, agite dans les plaines l'existence vide
du nomade et, pi^rtout, recommence chaque jour la
vie de la veille, sans un progrès. Au fond, quel était
son tempérament? Sédentaire ou nomade? Est-elle,
comme nous le supposions foui à l'heure, montée
des basses terres sur les plateaux, pour y vivre en
paix, ou descendit-elle, au contraire, du mont dans
la plaine , pour y vaguer à l'aise ? 11 senible que le
Berber fut plutôt un nomade.
Certains indices pourraient nous faire supposer le
contraire. Rome, pendant un temps, réussit à le
fixer au sol; mais de nouvelles invasions, venues du
LES PREMIÈRES INVASIONS ARABES. 151
sud, Ten arrachèrent, et il n y reprit plus racine. On
pourrait le comparer à sa terre natale qui, privée des
soins de Thomme, retourne au désert. S il revient
à la vie nomade, c est quelle lui convient mieux;
toute Tantiquité nous montre en lui un vagabond
invétéré qui ne se fixe quelque part que contraint $t
forcé. Son ambition serait de tenir la plaine et de la
battre en tous sens ; mais les tribus les plus puissantes
parviennent seules à s'y maintenir, tandis que les
autres, refoulées sur les hauteurs, y campent vaille
que vaille, n attendant que l'occasion propice qui les
ramènera dans les terres basses. Les plus forts sont
en bas, les pauvres et les faibles son't en haut. Ibn
Khaldoun, le premier, a discerné clairement cette
situation des tribus : « Ceux d'entre les Berbers qui
jouissent de la puissance et qui dominent les autres
s'adonnent à la vie nomade Les Berbers de
la classe pauvre tirent leurs subsistances du produit
de leurs champs ^ » Vient l'étranger, qui s'em-
pare des côtes et pénètre dans l'intérieur, chasse
devant lui le nomade, le rejette à son tour dans la
montagne, le culbute sur les édentaire qui, déjà, s'y
trouvait , rompt l'équilibre instable de la société ber-
bère; les peuplades tourbillonnent sur elles-mêmes,
combattent l'ennemi ou luttent entre voisines, s'ar-
rachent par lambeaux les terres restées libres, s'y
assoient tant bien que mal. Suspendues aux flancs
des monts , elles glissent fatalement dans la plaine ;
* Il>»i Khaldoun, I, p. 187.
152 JANVIER-FEVRIER 1899.
tous leurs instincts les y poussent ; la seule puissance
de loccupant les en détourne; que cette puissance
vienne à s'affaiblir, et de nouveau le flot roulera vers
la mer. Souvent aussi, une force invisible le pré-
cipite; sans causes apparentes, sans raisons plau-
sibles, les peuplades dévalent sur la pente; c'est une
poussée venue du sud qui les meut. Une nouvelle
onde humaine, montée du désert, étend ses vibra-
tions sur tout te plateau, et la masse entière, agitée,
s'ébranle. Cela se reproduit périodiquement. Nous
n avons pas sous les yeux un peuple en enfance qui
tâte le terrain sur lequel il s assolera définitivement ,
mais une race perpétuellement inquiète.
L'instinct avait poussé le Berber à la vie nomade ,
la nature l'invitait à la conserver longtemps, les cir-
constances le condamnèrent à la pratiquer toujours.
VI
Si errante soit-elle, une tribu a toujours un point
fixe autour duquel elle se meut , im centre de rallie-
ment, forteresse et magasin à la fois. Les Berbers
ont leurs villages et parfois même leurs villes.
En parcourant les plaines de l'Afrique du nord,
soit dans le bassin inférieur des oueds, soit sur les
plateaux du centre , vous voyez parfois , en quittant
l'étape , se détacher en vigueur, au fond de l'horizon ,
sur le ciel clair du matin, la silhouette bleuâtre
d'un rocher de forme bizarre ; vous piquez dans cette
direction et le voyez lentement grandir au-dessus
LES PREMIÈRES INVASIONS ARABES. 153
du plat pays, étager de larges assises aux contours
capricieux , que le soleil , d'heure en heure , colore de
teintes nouvelles. Le jour s avance; vous approchez
encore; la marche devient plus diflBcile, le sol plus
raboteux; votre monture bute, vous la surveillez et
restez les yeux fixes sur Tétroit sentier, la bride courte
et le jarret tendu. Tout à coup le guide crie : « Halte ! »
Les bêtes s'arrêtent , vous levez les yeux, le rocher est
devenu une montagne ; il ferme tout Thorizon d'un
mur gigantesque qui plonge dans le sol , à vos pieds , et
que la nuit qui tombe obscurcit d une teinte sombre
uniforme; la route semble coupée. Cependant, au-
dessus de vos têtes, dans le calme du soir, des voix
lointaines montent : il y a des gens là-haut. Le guide
fait mettre pied à terre, grimpe un raidillon caillou-
teux qui, de lacet en lacet, vous amène au sommet.
C'est une plate-forme étroite, suspendue au-dessus
du vide, balayée des brises légères de la mer, encom-
brée de gourbis ou de cahutes en terre sèche. Les
derniers rayons du jour permettent de distinguer,
au bord de la terrasse, les assises d'une vieille mu-
raille, l'arrachement d'une voûte, les vestiges d'une
porte. Vous êtes sur l'emplacement d'une antique
ville berbère. Ces rochers ne sont pas rares dans le
pays; les Arabes les appellent kefs^. On connaît le
kef-Teboursouk , le Kef-Dougga, le Kef proprement
dit. Les touristes ont tous vu , au milieu du domaine
de l'Enfida, non loin de la route de Tunis à Sousse,
• Kâf, dans l'arabe du Maghreb , désigne un rocher abrupt d'un
accès difficile.
154 JANVIER. FÉVRIER 1809.
le kef de Takrouna. «Ces bastions naturels, abrupts
et faciles à défendre, servent de Jieu de refuge aux
habitants qui circulent aveclenrs troupeaux à travers
le plat pays. C'est là que se dressent ces cités numides
dont parle déjà Hérodote : on se les imagine aisé-
ment présentant Taspect peu monumental de nos
villages indigènes, formés comme eux de gourbis
en chaume et de masures en pisé, aux murs de
cailloux et de boue ^ »
I^es vestiges de muraille que nous y trouvons
sont du travail romain. La légion est venue là, a
chassé Thabitant et élevé un château qui garda
longtemps la plaine environnante. L'indigène est re-
venu et s est mis en défense, derrière ce qui restait
des créneaux, contre les collecteurs des taxes de
Byzance et des gouverneurs arabes.
Parfois , peut-être , ils ont construit quelque chose
qui ressemble à la gaélaa ou au taqaeleth des
Aoulad Daoud de nos jourft^ : un carré de muraille
un peu plus élevée et plus solide que celles des de-
meures habituelles, au centre, une cour bordée de
hangars et creusée de caveaux et de silos. C'est le
réduit suprême au cas d'une attaque heureuse de
l'onncmi, le magasin qui renferme toutes les res-
sources de la tribu*. Elle pivote autour de ce point
^ La Tunisie, t. I, p. 297.
* Masqueray, Note sur les Aonlad Daoud,
^ « La destination propre d'un village des Aoulad Daoud est l'en-
magasinement; chacun y enferme, d'abord dans sa maison privée,
une mince partie de ses provisions, pais, comiAe les voleurs sont
toujours à craindre, il en dépose le principal dans la forteresse
LES PREMIÈRES INVASIONS ARABES. 155
dattache , l'abandonne volontiers, s'en éloigne parfois
beaucoup, y revient toujours très vite. Un coup d'au-
dace, une belle razzia à opérer, l'honneur dun des
siens à venger peuvent IVntraîner dans les plaines
voisines; tous ses intérêts conjures la rappellent au
village : il faut rentrer la récolte, protéger les vieil-
lards et les femmes laissés là-haut, tenir en respect
le voisin envahissant. La troupe des guerriers décrit
constamment de larges cercles autour de la remise,
risque parfois des pointes hardies, mais revient fata-
lement au gîte. Les plus nomades sont altachés à
un coin du sol qui les attire et les relient.
commune Une guelaa contient à peu près toute la richesse
mobilière des Iiabitants , des quantités considérables de blé , d'orge ,
fie laine, de dattes pressées, de beurre, de viande léchée par la-
nières. (Masqueray, /oc. cit.)
[La suite au prochain cahier.)
156 JANVIER-FEVRIER 1899.
NOUVELLES ET MELANGES.
SÉANCE DU 13 JANVIER 1899.
La séance est ouverte à quatre heures et demie , sous la
présidence de M. Barbier de Meynard.
Etaient présents :
MM. Maspero vice-président; Decourdemanche , Spechl,
I.-B. Chabot, Carra de Vaux, Houdas, Sonneck, S. Levi,
Feer, Halévy, Gaudefroy de Monbine, Halphen, Clément
Huart, Schwab, membres;
M. Drouin, secrétaire adjoint.
Le procès-verbal de la séance de décembre dernier est lu
et la rédaction est adoptée.
Au sujet de la réimpression de Sidi Khalil dont il est
paiié au procès- verbal , M. le Président explique que cet ou-
vrage sert depuis longtemps de règle aux tribunaux de l'Al-
gérie en matière de jurisprudence musulmane , ce qui a né-
cessité plusieurs tirages successifs grâce aux clichés qui avaient
été conservés du premier texte arabe imprimé par les soins
de la Société asiatique en i855.
Aujourd'hui la dernière édition est épuisée et les clichés
sont hors d'usage ; on a reconnu en outre la nécessité de re-
viser le texte , et ce travail a été entrepris avec une sûreté
d'érudition et un zèle qu'on ne saurait trop reconnaître , par
un de nos confrères , M. G. Delphin , qui a eu a sa disposi-
tion de bons manuscrits africains et a pu, en même temps,
considter les conmientaires indigènes. Toul permet d'espérer
que sa tâche sera terminée au mois de mai prochain. M. le
NOUVELLES ET MÉLANGES. 157
Président propose donc de voter la réimpression du Traité
de jurisprudence musulmane de Sidi Kiialil avec les caractères
magrébins et dans le format de la première édition. Celte
publication n'entraînera pas une forte dépense pour la So-
ciété et sera facilement récupérée par la vente du nouveau
volume. Le Conseil, acceptant la proposition de M. le Pré-
sident, vote la réimpression de ce document important à
2,000 exemplaires et adresse à M. Delphin ses sincères remer-
ciements.
M. de Charencey fait hommage à la Société de deux mé-
moires dont il est Tauteur, intitulés :
L'historien Sahagan et les migrations mexicaines , ïn-i°. Alen-
çon, 1898;
L'origine de la légende mexicaine de Huitzilopochtli (Eixtr.).
Paris, 1897.
M. Specht communique à la Société un essai de lecture
d'une légende scythique, jusqu'ici non déchiffrée, qui se
trouve sur une monnaie d'argent de l'époque indo-sassanide.
M. Feer communique quelques pièces d'un dossier qui se
trouve à la Bibliothèque nationale (voir ci-après, p. i6i).
M. l'abbé J.-B. Chabot entretient ensuite la Société des
inscriptions sinaïtiques en général ; il expose que , selon lui ,
ces inscriptions n'ont en général aucun caractère religieux ,
alors même qu'elles consistent en formules qui , à leur origine ,
ont pu avoir ou ont eu réellement un sens pieux. Il pense que
ces inscriptions ont été gravées par les gens d'une tribu na-
batéenne qui se serait trouvée contrainte de chercher un re-
fuge dans la péninsule à la suite d'une guerre on d'une cir-
constance tout à fait accidentelle ; cette tribu ne serait restée
que peu de temps dans ces parages , au cours du 11" siècle de
noire ère. — M. Chabot appelle ensuite l'attention sur les
inscriptions qui mentionnent des prêtres de certains dieux
inconnus, en particulier des prêtres du dieu TA (Nn pD).
Il signale aussi une formule où il est question d'un dieu Boa-
ban ou Boubak (plD ou ^313). — La communication de
158 JANVIER-FEVRIRR 1890.
M. Chabot forme la suite de ses Notet d^archeologie et d'épi-
graphie, qui sera publiée dans le Joarnai asiatique*
M. Halëvy fait observer que, de la forroe de certains
noms propres des inscriptions libyennes, il avait depuis long-
temps déjà déduit l'existence d'un dieu portant le nom de
TA; ce qui confirme Tint^rprétotion de M. Chabot.
La séance est levée à six heures.
ANNEXE AU PROGËS-VERBAL.
(Séance du ii novembre 1898.)
L'ancienne géographie de la Syrie présente encore maintes
énigmes à l'investigation moderne. Je demande la permission
d'appeler l'attention de la Société sur les trois points sui-
vants :
L — Lapana.
Dans une lettre trouvée à Ël-Amarna (L. ^7, 1. 56-59),
Akizzi le gouverneur de Qatna fait part à Aménophis III ( Nam-
niuriya) , de ses craintes relativement à l'entente de certains
gouverneurs pour soustraire à la domination égyptienne la
province de Ubé avec sa capitale Damas. Il écrit : « 0 Seigneur,
si Arzauya de Ruhizi et Teumatti de Lapana restent dans le
pays de Ubé, et Daàa dans le pays de Amma, que mon Sei-
gneur sache que le pays de Ubé ne lui appartient plus I »
Parmi ces noms, celui de Qatna «petit», s'applique encore
aujourd'hui à plusieurs villes syriennes , tandis que ceux de
Ruhizi (« bains » yn*^ ?) et de Ubé (31^?), semblent manquer
dans Tonomastique actuelle. Quant au pays de Amma, je
l'ai i'Ientifié avec le district de la ville moderne de fi* 'Imm
située sur l'Oronte. H reste la ville de Lapana assimilée d'or-
dinaire à la localité nommée en grec Ai^porif. J'incline à
voir dans Lapana la forme primitive et indigène de Rapha-
neia [Va(pav9ta), petite ville [wi>Xl)(yiov, Etienne de Byzanoe),
NOUVELLES ET MELANGES. 150
également située surl'Oronte. La signification de ce nom de-
meure très douteuse.
IL — non Hamàih,
T -J
Cette ville située sur le moyen Oronte a conservé jusqu'à
nos jours , sous la forme légèrement modifiée de l'arabe HL^
Ffamâ, sou ancien nom biblique Hamâth nçn. Pendant la
période séleucide elle reçut officiellement le nom d'Epipha-
neia (ETri^àveict) «apparition, célébrité». On croit d'ordi-
naire que la désignation grecque est indépendante du nom
ancien que , sur la foi de la forme arabe , on interprète par
«lieu protégé, gardé, défendu». J'incline plutôt à supposer
que les Grecs ont assez fidèlement traduit le nom ancien qui
vient de la racine '•DD « voir » , qui est fréquemment employé
dansl'araméensyro'palestinien , voiredans le dialecte moderne
de Ma'lula , au nord de Damas, nçn signifie donc littérale-
ment « chose visible , apparence , apparition » , et probablement
aussi « célébrité » comme le grec èiri^àveia» J'ai montré ailleurs
que le talmudique ^^h} n^3 «maison de l'apparence, de
l'éclat», ou N^Vi seul, que les commentateurs modernes
identifient avec la Gaule , n'est autre chose que la ville de
Hamath-Ëpiphanie .
m. — Tj^in Hadrak.
Le nom de la ville de Hadrak ne figure en apparence qu'une
seule fois dans la Bible. L'auteur prophétique de Zacharie ix
commence son discours par les mots suivants : « ( Yahwé )
posera la main sur le pays de Hadrak et de Damas» (mn'')
(pour inm:D)n'' m:n pt:;DTî l"nn V'^ÏO. Dans les inscrip-
tions assyriennes, cette ville , appelée Hatarika , est tantôt nom-
mée avec la ville phénicienne de Arqa (p'IÎ^ « Arca ») , tantôt
avec Damas, circonstance qui semble assigner à Hadrak un
site parmi les villes de la Phénicie septentrionale. Je crois ce-
pendant être à même de signaler le nom de Hadrak dans un
160 JANVIER-FEVRIER 1899.
autre passage biblique qui fournit le moyen d'en déterminer
mieux la situation. Le verset Ezéchiel, xlvit, i5 , dont l'état
de conservation laisse à désirer, a été méconnu par les com-
mentateurs, dont quelques-uns vont même jusqu'à rejeter
plusieurs mots comme des interpolations postérieures. Le
prophète y trace la frontière nord de la Palestine , restaurée
après l'exil, et son tracé coïncide au fond avec celui des
Nombres XXXIV, 7-8. Cet auteur fait tirer une ligne qui part
de la mer jusqu'au mont Hor ("inn 1h) et descend de là
en touchant la ville de Hamath pour aboutir au point ex-
trême vers l'est, formé par la localité nommée Sadad, et
existant encore de nos jours. Dans le deuxième hémistiche
du verset d'Ezéchiel , il faut aussi placer riDn , qui forme le
début du verset suivant a\ant rmS. Le reste porte dans le
texte hébreu |Vpri 'îjlin Vn3n DTI |D «de la grande mer
(vers) le chemin de H^lon (vers l'entrée de Hamath vers
Sadad) ». Cette description étonne d'abord par Tidée bizarre
de fixer un point géographique par un chemin, puis par l'im-
possibilité de considérer yMtl comme étant à l'état construit
malgré l'article dont il est muni. Cette faute grossière dispa-
raît quand on corrige l'absurde ^lin « le chemin » , en 'îj'^'in
Hadrak. L'ensemble ne laisse plus rien à désirer. Les points
de repère de la ligne nord sont : mer Méditerranée , Hadrak ,
Hetlon, Hamath, Sadad. A la désignation antérieure de la
partie nord-ouest par le mont Hor, Ezéchiel substitue les
noms des localités connues de son temps, Hadrak et Hetlon.
Et comme cette dernière existe encore aujourd'hui sous le
nom de el-Heitel, située à deux heures du bord de la mer, il
s'ensuit que Hadrak était encore plus près de la mer si ce
n'est pas sur le bord même, dans la proximité du Djebel
Arràq , qui constitue le premier pic du Liban au nord-ouest.
J. Halévy.
NOUVELLES ET MELANGES. 161
ANNEXE AU PROCES-VERBAL.
(Séance du 1 3 janvier 1899.)
La Bibliot'.ëque nationale a fait dans ces derniers temps,
l'acquisition du dossier d'un prince indien (aujourd'hui dé-
cédé) dépossédé, il y a un quart de siècle, par le gouverne-
ment anglais de l'Inde, Sucet Singh, prince de Cambâ (ou
Campa), petit Etat situé au pied de l'Himàiaya dans la partie
N-E. du Pendjab. Parmi les nombreuses pièces en Hindi et
Urdu qui composent ce dossier, deux principalement méritent
l'attention.
L une imprimée , en sanskrit avec traduction en Hindi, fait
connaître la situation du prétendant. Il y est dit que son
père Cadhat- Singh avait contracté treize unions avec une
première épouse qualifiée Patlcirâni (reine au turban ), une
deuxième qualifiée Mahàrànî ( grande reine ) et onze autres qui
n'étaient que de simples Ràriî (reines). La Mahàrànî avait
eu trois fils : Vajr-Singh, mort avant son père; Çrî-Singh,
Sucet-Singh; une des Ranî en avait eu un, Gopâl-Singh.
Avant de mourir, Cadhat-Singh avait sacré roi Çrî-Singh et
donné à Sucet-Singh une position qui faisait de lui l'associé
et le futur successeur du prince régnant. Quanta Gopàl-Singh
et à la mère de Gopàl-Singh , il leur avait seulement assuré
des moyens d'existence qui les réduisaient à la condition de
simples particuliers.
A la mort de Çrî-Singh , qui ne laissait aucun descendant
(1871), Sucet-Singh , appelé à lui succéder, trouva dans Gopâl-
Singh un compétiteur qui fut soutenu par les Anglais et
élevé au trône avec leur appui, mais bientôt (en 1878) dé-
posé par eux pour misconduct , comme dit M. Hunter (Impé-
rial Gazelle oj'india, III, p. 3do).
Une déclaration du pandit Nityànanda, datée du 9 Ehâ-
(Ira (août-septembre) Sainvat 1938 (1872), affirme les droits
de Sucet-Sino^h comme successeur de Crî-Sin^îh.
L'autre pièce , manuscrite et faite avec le plus grand soin
xrii. 1 1
iii»ai»»aia iAziu»Jkkm.
102 JANVIëK-FëVRIER 1899.
est un tableau généalogique de la famille des princes de
Cambâ. Il remonte jusqu'à Tannée ii43 de Tère Samvat
( 1087), commence parle nom de Grî râja-saila-brahmâ et
se termine par les noms des trois fils de Cadhat-Singh et
de la Mahârânî Katoca , ainsi que du fils de ce même Cadhat-
Singh et de la râni Dogarî. Toutefois un point m'embarrasse
à propos de ce tableau : les noms des fils de Cadhat-Singh
viennent dix-septièmes dans cette liste , dont le premier nom,
celui de l'auteur de la race , appartient à la fin du xi' siècle
( 1 087). Or, à compter seulement trois générations par siècle ,
les dix-sept noms ne remplissent guère plus de cinq à six
cents ans, ce qui nous mène au milieu du xvii' siècle et non
à la seconde moitié du xix*. Il manquerait donc six à huit
noms(?).
Position de la question.
Cadhata-Simha , roi de Campa, mon père, avait épousé
treize femmes. C'est, dans notre pays, une règle constante
que la première épouse du roi est appelée Pattarànî, la
deuxième Mahârâni, les autres sont simplement appelées
Rânî.
Parmi ces (treize), celle qui avait le titre de Mahârânî,
la deuxième épouse, eut trois fils nommés Vajra-simha , Çrî-
simha, Suceta-siiîiha. Parmi les dernières, dites Rânî, une
seule eut un fils unique, qui s'appelait Gopâla-simha.
Vajra-simha mourut du vivant de son père. Alors le roi ,
qui avait donné à Gopâia-simha , dès sa naissance , en même
temps qu'à sa mère , des ressources , secours et moyens de
subsistance le réduisant à la condition d'un particulier,
sacra Çrl-simha dans la royauté, et, après avoir mis le jeune
frère utérin de celui-ci, Suceta-simha, sur un pied conve-
nable au frère utérin d'un roi, s'en alla au ciel.
Gopâla-simha , ayant reçu ce qui lui avait été donné à sa
naissance et faisait de lui un simple particulier, vécut ainsi.
Gri-simha, uni à Suceta-simha, qui vivait en commun avec
lui , exerça la royauté.
Maintenant Çri-simha est mort sans laisser de fils ou de
NOUVKLLE?^ Et MELANGES. 153
petit-fils pour lui succéder. Est-ce Suceta-simha , son véritable
continuateur, son frère utérin, qui doit avoir la royauté, ou
Gopâia-simha, né d'une autre mère? Voilà la question.
(Dans la traduction de cette pièce, les noms propres ont
été donnés sous la forme sanscrite. )»
EXTRAIT DU TABLEAU GENBALOGIQUË.
Çri-Rajft-saiia-brahmâ.
Mùsîbrahmâ.
I
Bhottbrahmâ.
I
Dronadeva.
I
Ganeçabrahmà.
I.
Pratâpasinigha.
Virabh4na.
1
Baitkarna*
I
Janàrdaua.
Prihvtsiâgha.
Chatrasi&gha.
I
Ugrasimgha.
Umedasimgha.
.1
Hâjasirôgha.
.1
Jftasimgha.
!^
C«4baU8imgha.
(Mahàrânî Kaloca.) | [Ràiii Dogari.)
Vajra-Simgha. Râjâ-Çrî-Simgha. Suceta-Simgha. Gupâia-Siingliu.
(Dans ce tableau ies branches collatérales ont été omises.)
i 1 .
164 JANVIER-FEVRIER 1899.
OUVRAGES OFFERTS À LA SOCIETE.
(Séance du i3 janvier 1899.)
Par rindia Office : Anniial Progress Report of the archteo-
logîcal sarvey Civcle, north - western Provinces and Oudh;
June 1898. Lucknow; in-folio.
— H. Sâstri et S. Chandra Gui, A descriptive Catalogue
of sanskrit manuscripts in the Library of the sanskrit Collège.
Calcutta, 1897-1898; in-8".
— The Indian Antiquary, July-October 1898. Bombay;
in4^
Par la Société : Bulletin de V Académie impériale des sciences
de Saint-Pétersbourg, octobre-décembre 1897, janvier-juin
1898; in-4^
— W. RadlofF, Versuch eines Wôrterbuches der tàrk-Dialecte,
10' Lieferung. Saint-Pétersbourg, 1898; in-4°.
— W. Radloff etMelioranski, Les anciens monuments turcs
à Kocho-Tsaïdam. Saint-Pétersbourg, 1897; in-4°.
— W. P. Wasilief . La partie chinoise de la stèle de VOrkhon,
à Kocho-Tsaïdam et à Kara-Balgassoun. Saint-Pétersbourg,
1897; in-4".
-^ Bibliothèque de l Ecole des hautes études. Sciences philo-
logiques et linguistiques , cxix" fascicute. Paris, 1898; in-8'.
— Comptes rendus de la Société de géographie. Août-sep-
tembre. Paris, 1898; in-8°.
— Bulletin de la Société de géographie. 3° trimestre 1898.
Paris, in-8°.
— Mémoires de la Société de linguistique de Paris, Tome X,
6* fascicule 1 898 : in-8".
— Polybiblion, parties technique et littéraire; décembre
1 898 ; in-8°.
— Transactions and proceedings of the Japan Society,
Vol. IV, 1897-1898; Part m. London; in-8°.
— Chambre de commerce de Lyon , La mission lyonnaise
NOUVELLES ET MÉLANGES. 165
d'ejcploration commerciale en Chine, 1896-1897 ^ Lyon 1898;
in-4".
— The Geoffraphical Journal, January 1899. London;
in-8'.
— Bollettino n" 3 12. Firenze, 1898; in-8".
— Actes du XI' Congrès international des Orientalistes.
Paris. II* section (Langues et archéologie de TExtrôme-
Orient). Paris, 1898; in-8*.
Journal of the Buddhist Text Society of India. Vol. IV,
parts III and IV; vol. V, parts III and IV. 1896-1897; in-8".
Par les éditeurs : Al- Machriq, Xa/itt/i-c/-24M;a/, 1898. Bey-
routh; in-8".
— Sanscrit critical Journal, November 1878. Woking;
in-8'.
— Revue critique, n"* 52, 53 (1898); n" 1 (1899); in-8".
— Le Muséon , décembre 1 898. Louvain ; in-8*.
— Revue biblique , janvier 1899 ; in-8".
— Journal des Savants, novembre-décembre 1898; in-4*.
Par les auteurs : Paul jVial, Les Lolos , histoire, religion,
mœurs, langue, écriture. Chang-hai, 1898; in-4°.
— S. A. Smirnov, Les légendes turques sur Sainte-Sophie.
Saini-Pétersbourg, 1898; grand in-4°.
— D. Perron, Balance de la loi musulmane. Alger, 1898;
in-8°.
— S. G. Ryvakoff , La musique et les chants des musulmans
de V Oural (en russe). Saint-Pétersbourg, 1897; in-A".
— B. Touraïef, Les heures de l'Eglise éthiopienne, Saint-
Pétersbourg , 1 897 ; in-4°.
— G. A. Esov, Le rapport de Pierre le Grand avec le peuple
arménien (en russe). Saint-Pétersbourg 1898; in-4*.
— E. Senart , Note d'épigraphie indienne ; fascicules 2 , 4
et 5 (extrait). Paris; 1892-1899; in-8*.
— J. Sandalgian, Uidiome des inscriptions cunéiformes
urartiques, Rome, 1898; in-4°.
166 JANVIRR-FÉVRIKA 1800.
Par let auteura : L. W. King, The lêtters and imeription»
ofHammurabi. Vol. L London, 1898; in-8".
•— J. Rouvier, Rdpmiition chronologitfne du monnayage des
rois phéniciens d*Arwad avant Alexandre le Grand (extrait).
Athènes, 1898; in-8*.
— E. Vitto, Hassan Kuêider, Ditionario dei tripUci, tra-
dot'o. Beînit, 1898; i»i'8*.
— Le même , Ebn Malec, l'AlJiiah, tradotta e rommêniata,
Beirat, l898$in«8^
— T. Witton Davies , Matjic , Divination and Demonolotfy
among the Hehreirs and their neighbours, London , 1 898 ; in-8**.
-^ M. V. Portman, Noté on thê languagês of the Sonih
Andaman fjroiip oftrlhes, Calcutta, 1898; in-8*.
— Dom J. Paritot , Musique orientale. Pari», 1898; in-8*'.
SKANCE DU VENDREDI 10 FEVRIER 1890.
La léance est ouverte à 4 heures et demie, par M. Barbier
de IVieynard, président.
Etaient présents :
MM. Maspero, E. Senai-t, vice-présidents; Houdas, Clé-
ment Huart, Carra do Vaux, Decourdemanche , Weii,
M. Schwab , P. Boyer, J. Haiévy, Foucher, Claparède , Bœil ,
M. Courant, S. Lévi, Meiliet, dç Charenccy, Halphen,
L. Feer, F. Grenard, Guimet, membres; Drouîn, secrétaire
adjoint.
Le procès-verbai de la séance de janvier demi r est lu, la
rédaction en est adoptée.
Est admis comme membre de la Société :
M. Dussaud (René), demeurant à Paris, rue d*AnJou,
n* 78, présenté par MM. Clermont-Ganneau et
Houdas.
NOUVELLES ET MÉLANGES. I«7
Sont ofFerts à la Société :
Par M. Maurice Courant , en son nom personnel , le tirage
à part d*un article qui a paru dans les Annales des sciences
politiques, intitulé: Les associations en Chine;
Au nom du collèofe français de Zi-ka-weï, le n" ii des
Variétés sinologiques publiées par cet établissement scienti-
fique , et qui est intitulé : Le mariage chinois au point de vue
légal, par le P. Pierre Hoang; le n" i5 de la même collec-
tion intitulé : Exposé du commerce public du sel en Chine, par
le même auteur. M. Courant fait le plus grand éloge de ces
publications qui dénotent une vaste érudition et une activité
scientifique très remarquables ;
Par Tauteur, M. Paul Bœll, une brochure : Contribution à
V étude de la langue Lolo , parlée dans la province chinoise du
Yun-Nan ;
ParTauteur, M. Moïse Schwab, la Meghillath Taanith « rou-
leau du jeune», mémoire publié dans les Actes du Congrès
des Orientalistes de Paris , Î897;
Par Dom J. Parisot, le tirage à part d'un mémoire dont
le titre est : Contribution à l'étude du dialecte néo-syriaque de
Tour-Abdin.
Des remerciements sont adressés aux donateurs.
M. de Charencey communique à la Société ses Becherches
sur la langue Aïno, et établit quelques points de comparaison
avec la langue malaise (voir l'annexe au procès-verbal).
M. Drouin donne lecture d'une Notice sur les titres royaux
chez les Indo-Scythes (voir ci-après).
M. Sylvnin Lévi communique quelques détails sur le voyage
qu'il a fait dans l'Inde en 1898 comme chargé d'une mission
scientifique par l'Académie des inscriptions et belles-lettres;
il insiste particulièrement sur sa visite aux ruines de Rapila*
vastu et au jardin de Loumbini (iNépàl), en compagnie du
D' Fûhrer.
La séance est levée à 6 heures.
168 JANVIER-FEVRrER 1899.
ANNEXE AU PROCES-VERBAL.
RECHERCHES SUR LA LANGUE AINO,
Nous nous sommes efforcés dans deux précédents mémoires
de faire ressortir la parenté de l'Aïno parlé dans Tîle de Yézo ,
les Kouriles , le sud de Tarakaï et la côte de Mantchourie ,
avec divers idiomes du nord-est de l'Asie , spécialement le
Coréen et les dialectes jénisséiques (Rotte, Arine, Assane,
Ostyak de Pumpokolsk). L'examen du Dictionnaire coréen
publié à Séoul par les missionnaires catholiques, nous a dé-
montré que le dialecte parlé dans le centre de la Corée, diffère
grandement de celui qui est en vigueur dans le sud de la
péninsule et s'éloigne bien davantage de la langue Aïno.
Bornons-nous à deux ou trois exemples : Tool, signifiant
« deiix » à Séoul , diffère plus de l'Aïno Tup, tupfcjae la forme
Tu-pu donnée par Klaproth et Balbi. De même pour Ha-na
«un», d'après le dictionnaire de la mission. Il ressemble
moins à l'aïno Schinep, schinepf [uiéme sens), que le Coréen
méridional i/o-c[/tt/i, ho-tschun. Une remarque identique doit
être faite pour le nom de nombre « cinq » , qui est Ta-sat à
Séoul, Tacha dans le parler du midi, et enfin Aschi, aschiki
en Aïno.
Maintenant un fait important à signaler, c'est l'emprunt
fait par la langue aïno, d*un certain nombre d'éléments
lexicographiques aux dialectes malayo-polynésiens. On pourra
s'en faire une idée en jetant les yeux sur la liste qui suit :
A., voudra dire aïno. — J., japonais. — M., malais.
i" A. Bai «aller»; M. Api- Tikopien; Afi-
M. Pai, m. s. Batta, Apie, etc.
1° A. Ram6i « détruire » ; h" A. Kotan «endroit, vii-
M. Mé-ramheh, l&g6»;
y A. Ahé VI feu » ; M. Kota « ville, cité ».
NOUVELLES ET MELANGES. 169
5* A. Te , teké msàn n ; 7° A. CAam6e « père » ;
J. Té «main»; J. Sania «Seigneur» - For-
M. Tangan « main et bras » ; mosan ( dial. Sideia ] ,
Javanais, idem, sama «père».
6° A. Eto , itu « nez t ; 8* A. Nunnu « sucer » ;
M. Idong, hidong, Milla- M. Lulum «sucer».
noyf, udung, 9° A. Atté ((donnent;
M. Per-idah « don ».
Jl nous eût, sans doute, élé facile d'allonger cette liste.
Elle nous fait voir, en tout cas, que TAïno a pris aux dialectes
de la mer du Sud jusqu'à des termes fort usuels , tels (jue
ceux signifiant « feu» ou « nez». Parfois même, le mot ainsi
adopté n'a pas fait tomber de l'usage courant son synonyme
indigène. Tel serait le cas pour A hé « feu » , qui est d'origine
malayo- polynésienne. On l'emploie concurremment avec
Undsclii qui avait le même sens dans l'idiome primitif des ha-
bitants de Yézo.
En tout cas , si le Japonais lui-même contient certains élé-
ments océaniens, ces derniers semblent moins abondants
chez lui qu'ils ne le sont en Aïno.
Ceci, du reste, s'explique facilement. Pendant plusieurs
siècles, sans doute, avant l'établissement de la race japonaise
dans le Nippon , les Aïnos ont du se trouver en relation intime
avecles émigrants venus du sud. C'est la conclusion à laquelle
nous mènent les recherches faites jusqu'à ce jour sur l'ethno-
graphie de l'Archipel japonais. Les populations semblent s'y
être succédé dans l'ordre suivant :
1° Négrifos analogues à ceux des Philippines ou des îles
Andaman , dont M. de Quatrefages a reconnu des traces parmi
les habitants du sud de l'Archipel japonais ;
2° Emigrants désignés par les ethnographes sous le nom
de Pitt-dwellers et probablement venus du nord , c'est-à-dire
de la péninsule du Kamtchatka. L'existence antique de ces
iiabiles céramistes ne nous est révélée que par leurs poteries
d'un travail si original, et les vestiges de leurs habitations
souterraines;
170 JANVIER-FÉVRIER 1801>,
S"* Ainos venus de la Corée à une époque indëterminëe et
qui ont dû occuper tout le Nippon et îles adjacentes ;
A* Colons malayo-polynésiens quî s*ëtablissent dans le sud
du Japon vers le milieu du vu" siècle avant notre ère. Ils ont
pour chefs plus ou moins mythiques , Cldn mou-ten-wô , regardé
comme Tauteur de la dynastie des Mikados, et le roi de la
mer;
5° Japonais proprement dits , lesquels , après avoir traversé
la Corée, se répandent dans TÂrchipel un peu avant notre
ère et refoulent les Ainos vers le nord.
De Charengey.
OUVRAGES OFFERTS X LA SOGIST^.
(Séance du 9 février 1899.)
Par rindia Office, Sélections of the records of the Go^
v$rnment of India» Papei's relating to the Réorganisation of
the educational Service in India, from 1891-1899. Calcutta,
1 898 ; in-folio.
Par le gouvernement néerlandais: Tijdschrift^ DeelXLi
Afl, 3-6. Batavia, 1898; in-8%
— Dagh Register, einno 1670-1671, Batavia, 1898; in-A".
^ iVota/e/i, DeelXXXVl, Afl. t. 4, 1898, 1 Stuk. Batavia;
in-8%
Par le Ministère de l'instruction publique , Ecole française
d'Athènes, Bulletin de correspondance hellénique, novembre
1898; in-8\
— Collections scientifiques de l'Institut des langues orientales
du Ministère des affaires étrangères , publiées par ordre et aux
frais du Département asiatique I-VIII. Saint-Pétersbourg,
1898; in-8*.
Par la Société : Bulletin de la Société da linguistique de Pa-
ris, décembre 1898; in-8°.
NOUVELLES ET MÉLANGES. 171
Par la Société : Jonrnal of the Peking Oriental Society,
VoLlV, Péking, i898;in-8«.
— « Aetêsde la Société philologique» Tome XX VU, année
1 898 ; in-8".
— Atti délia Accademia dei Lincei» Agoslo-Ottobre 1898.
Roma; in-A**.
— Rendiconti délia Academia dfi Lincei, Vol. VIÏ, fa»c. 7-
1 1. Roma, 1899; in-8'.
~ Comité de conservation des monuments de l* art arabe , ïfi%c.
vt-b. Le Caire, 1895-1899; in-d".
— - Bibliothèque de l'Ecole des hautes études. R. Reuss:
L'Alsace au xvii' siècle. II, Paria. 1898; in-8'.
— Ànalecta Bollandiana. Tome XVIII, fasc. S. Bruxelles,
1 898 ; in-8".
— The Journal ofthe Royal Asiatic »SociWy. January 1899.
London; in-8**.
— Revue de l'Orient latin, S* année, n* 4» 1898. Paris;
in-8*.
— Comptes rendus de la Sociéié de géogiYiphie , décembre
1898. Paria; in'8-.
Parles éditeurs, Revue critique, i-5, Paris, 1899; in-8*.
— Bollettino, n** 3i3-3i/i avec Indici, Firenze, 1899;
iIl-8^
— Al-Machriq, Kanùn-el-thànî , 1899. Beyrouth; i*^'^*'
— The American Journal of philology. October, Balti-
more, i898;in-8°.
-— Revue archéoloqiqne, novembre-décembre 1898. Paris;
in-8".
— Revue africaine, i* trimestre 1898. Alger; in-8".
— Polybihlion, parties technique et littéraire; janvier
l899;in-8^
— American Journ^ ofarchœol, January-April 1898; in-8".
— Al'Zhiya. Janvier 1899. Le Caire; in-8*.
— Thê Sanscrit crilical Journal , Décember 1898. Wol-
king; in-8*.
172 JANVIER-FKVRIER 1899.
Par les auteurs : Dr. G. Storm, Regesta norvegica, Krono-
logisk Fortegnelse over Documenter vedkommende Norge , Nord-
maend og den norske Kerkenprovins , I, ggi-iîiGS. Christiania,
1898; in-4^
— Fr. Rem , Innisau Valimat von Mohammed Bey 'Os-
man Gelâl , neuarabische Bearbeitung von Molière*s Femmes
savantes, transkribiert , ûbersetzt, eingeieitet und mit einem
Glossar versehen. Leipzig, 1898: in-8".
— Charencey, L'origine de la légende d'Haitzlipochtli (ex-
trait). Paris, 1897; in-8°.
— Le même. L'historien Sahagan et les migrations mexi-
caines. Alençon, 1898. in-4".
— Saphus Bugge , Norges Indskrifter med de aeldere Runes
4* Mefte Christiania, 1898; in-4°.
— M. J. de Goeje, Arîb, Tabari continaatus. Lugduni-
Batavorum, 1897; in-8°.
— J. Halévy, Revue sémitique , iomyier 1899. Paris, in-8*.
— H. Cordier, In memoriam Charles Schefer. 1820-1898,
Paris, 1899; ^" ^°*
— E. Gourlian , Grammaire complète de la langue nCzahite
comparée dans ses parties essentielles aux dialectes kahile et ta-
machek. Miiiana, 1898; in-8°.
— Ch. Clermont-Ganneau , Recueil d'archéologie orien-
tale-, tome I, 1888; tome 11, 1898; tome 111, liv. i-5,
Paris 1899; in-8*'.
— E. Mittwoch, Prœlia Arahum paganorum, Berolini,
i899;in-8°. ^
— 01. Benoit, L'Ecole homicide, 2" édition avec Appen-
dice, Paris; in-8°.
— Le même. Un professeur pour 3,000 élèves. Paris; in-8*.
— J. Rnebel, Babad Pasir (texte et traduction), 1 Stuk.
Batavia, 1898; in-8".
— F. Grenard, Mission scientifique dans la Haute-Asie
avec Appendices scientifiques. T. 111, Paris, 1898; in-8".
NOUVELLES ET MELANGES. 173
NOTE
SUR UNE VERSION TURQUE DU «LIVRE DESBNDABAD».
Parmi les nombreuses recensions du « Livre de Sendabad »
Roman des sept Vizirs ou Roman des sept Sages, une version
persane anonyme en vers, datée de 776 de l'hégire (A. D.
1374-1375), a été analysée pir Falconer Forbes, sous le
titre de Sindibad-Nameh en i84i, dans les tomes XXXV
et XXXVI de The Asiatic Journal,
Cette analyse, faite d'après un manuscrit de l'East-India
Office , a été complétée par W. A. Clouston dans son ouvrage :
The hook of Sindibad or the Story of the king, his son, the
damselj and the seven vazirs. (Glascow, i884) Plusieurs
contes ou fragments, restés inaperçus pour M. Forbes, ont
été signalés par M. Clouston. Malgré cela un nombre im-
portant de lacunes existent dans le manuscrit et n'ont pu
être comblées. Elles font obstacle à une comparaison continue
entre la version persane et les autres recensions du livre de
Sendabad.
Mais le rédacteur de la présente note a pu se procurer
un manuscrit turc où est contenu un texte intégral en prose ,
parallèle à celui de la version persane.
L'auteur, un certain Méhémet Abdoul Kérim ben Mé-
hémet, déclare avoir écrit son œuvre — traduction du déri
et du persan — à laquelle il donne le titre de ^Li^ill SXsê
« Présent aux Meilleurs » , sous le règne du sultan Soliman
ben Séliiiu II la dédie au Chah-Zadé Bayézid, fils du sultan
Sofiman. Comme le prince Bayézid, fils de Sofiman I le légis-
lateur, fut exécuté le 26 septembre i56i, d'après l'histoire
ottomane de M. de Hammer, cela donne, pour la date de 3a
traduction turque, une époque un peu antérieure à ce fait.
En vue de donner une idée du contenu du manuscrit turc
il nous semble utile de fournir la liste des récits qu'il con-
tient.
Pour faciliter la comparaison , nous mettrons , en regard
174
JANVIER-FÉVRIER 1899.
du numérotage ordinal des contes dans la rédaction turque ,
celui applicable au même récit : i" Dans la recension grecque
de Syntipas, édition Boissonnade, Paris, i8a8; a"* Dans le
Roman des sept Vizirs , inséré dans Tédifion arabe des Mille
et «fie Naits, publiée à Boulac en i3oa.
REOITATBDR
turc.
TURC. GRBC.
ARABK.
TITRB.
Sindabad.
1
3
Manque.
Idem*
Manque.
Idmn^
Idem, Idem,
Grand viiii*.
4
Idem.
Idem.
i" vizir.
5
2
2
Idem.
6
5
6
Dame i.
7
3
3
2" viiir.
8
16
ao
9
8
9
Dame a.
lO
6
7
y vizir.
11
i3
Manque.
Idem.
12
1 1
12
Dame 3.
i3
12
Manque.
4' vizir.
ih
10
11
Idem.
i5
1 1
12
Dame 4*
i6
7
8
5* viiir.
*7
4
5
Idem.
i8
Manque.
Manque.
Dame 5.
19
lÔ
Manque.
6* vizir.
20
18
18
Idem.
21
i4
22
Dame 6.
22
9
10
7* vixir.
53
1
1
Idem.
24
»9
Manque.
Prince.
25
20
24
Idem.
26
Manquf*.
Manque*
Le Renard et le Singe.
Le Renard, k Chameau et
le Loup*
Le Roi de Cachemire et le
Cornac.
Le Roi des Singes.
La Femme et le Perroquet.
Le Soldat, son Valet et la
Femme.
Le Foulon qui se noie.
Les deux Perdrix.
La Femme et TÉpicier.
Le Prince et la Goule.
Le Chat qui tue un serpent.
Le Mari mené chex lui.
Le Singe et le Sanglier.
Le Prince et le Baigneur,
La Vieille et la Chienne.
La Goutte de miel.
Les Gâteaux.
Les Bracdets enlevés*
Le Voleur, le Singe et le
Lion.
Les trois Souhaits.
Le Manteau brtiié.
Le Prince métamorphosé.
La trace du Lion.
Les ruses des Femmes.
Le venin du Serpent.
L*Enfant dans ie puits.
Prince.
27
Idem.
28
Idem,
29
Idem.
3o
Idem.
3i
Sindabad.
32
NOUVELLES ET MÉLANGES. 175
. TURC. GREC. ARABK. TITRE.
turc*
2 1 36 L'Enfant de trois ans.
22 27 La Bourse volée.
2 3 25 Le Marchand de santal.
Manque. Manque. La Princesse et ses quatre
sauveteurs.
3/1 Idem, Le Renard qui fait le moH.
25 Idem, Le Roi et le Voleur fils de
vizir.
— 33 Manque. Idem. La Huppe et le Dévot.
Nota. La 31*" histoire du turc, le Renard qui fait le mort,
manque dans l'édition des Mille et une Nuits , de Boulac, mais ell;?
est la dernière du Roman des sept Vizirs, contenu dans l'édition
arabe des Mille et une Nuits, publiée à Breslau par Habicht.
Dans l'édition de Boulac , comme dans Syntiptis , les deux récits ,
n° 1 5 et 12 du turc : la Vieille et la Chienne , et le Mari mené
chez lui, sont fondus en un seul, le 12* de Boulac, le 1 1' de Syn-
tipas.
Vingt des récits du turc , correspondant ainsi à dix-neuf par
suite de la réunion de deux récits en un seul , se retrouvent
dans les recensions de Boulac ou de Breslau et de Syntipas.
Il y a lieu de remarquer que ces dix -neuf récits sont, en
même temps , les seuls qui soient communs à ces deux derniers
recueils.
Cinq récits du turc, les ii% i3*, 19*, 2 4* et 32% sont
fournis par Syntipas et font défaut dans l'édition de Boulac.
Comme, d'autre part, aucun récit rencontré dans Boulac
el manquant dans Syntipas ne se trouve dans le turc, on
peut en concluj'e, en ce qui concerne la classification des
diverses versions du livre de Sendabad , que le turc appartient
au groupe dont le type est fourni par Syntipas et non pas
à celui représenté dans l'édition de Boulac.
Ënfm le turc donne huit récits qui ne se rencontrent ni
dans la version de Boulac, ni dans celle de Syntipas, savoir:
176 JANVIER. FEVRIER 1899.
le i", le Renard et le Singe; le 2% le Renard, le Chameau
et le Loup ; le 3% le Roi et le Cornac ; le 4*, le Roi des Singes ;
le i8% les Bracelets enlevés; le 26% TEnfant dans le puits;
le 3o% la Princesse et ses quatre sauveteurs ; enfin le 33% la
Huppe et le Dévot.
Mais si l'on rapproche la rédaction turque de celle persane ,
analysée par Forbes et Clouston , on trouve une identité par-
faite en ce qui concerne et les récits, et Tordre dans lequel
ils se présentent; à cela près qu'ils sont complets dans le
turc et souvent tronqués ou manquent , par suite des lacunes
du manuscrit, dans le persan.
Plusieurs des principales différences sont à signaler :
i" Dans le persan manque complètement le 4' récit de la
Dame , donné par le turc , 1 6' conte : la Goutte de miel ;
2* Dans le persan manquait le premier récit du 5" vizir
que donne le turc, 17'" conte : les Gâteaux. M. Clouston a
placé là (p. 63, op. cit.) un fragment rencontré ailleurs dans
le manuscrit. Il s'agit d'une fenMne à laquelle on coupe les
cheveux dans une scène de débauche, elle feint de se les
être coupés sur la nouvelle supposée de la mort de son mari.
Peut-être ce fragment, sans relation avec aucune autre des
recensions connues du livre de Sendabad, a-t-il été simplement
relié par erreur dans le manuscrit de la version persane, où
déjà des déplacements de feuillets sont constatés;
3° Enfin les 3i% 32* et 33' récits du turc ne se retrouvent
pas dans le persan.
Ils comblent les lacunes signalées par M. Clouston pages
1 10 et 112, op, cit.
Le 33' récit du turc lui est absolument spécial et nous ne
l'avons retrouvé dans aucune des recensions du livre de
Sendabad.
Il s'agit d'une huppe orgueilleuse, disciple d'un ascète.
Celui-ci l'avertit de la poursuite de chasseurs: elle se vante
de leur échapper par sa finesse, mais elle est prise au piège
inattendu d'un enfant. Elle reconnaît ses torts et l'ascète la
défivre.
NOUVELLES ET MÉLANGES. 177
Comme remarque fmaie notons que ia 8' histoire du turc
et du persan : les deux Perdrix , di£Père très sensiblement des
versions de la fable des deux Pigeons contenues dans Boulac
(20*) et Syntipas (i6*).
J.-A. Dbgourdemanghe.
Le Comité de rédaction n'a pas voulu refuser l'hospitalité à la
notice suivante pleine d'une admiration sincère et bien légitime
pour les travaux de Bergaigne, Mais les lecteurs du Journal asia-
tique sauront aussi se rappeler quelle part importante revient aux
collaborateurs de notre regretté confrère notamment dans le déchif-
frement des inscriptions khmèr et dans la création toute récente
de la mission archéologique d'Indo-Chine.
B.M.
L'OEUVRE D'ABEL BERGAIGNE ET l.'INDO-GHINE FRANÇAISE.
a
La société des Rosati et le comité du monument de Vimy
en mémoire de Bergaigne , viennent de réunir en un fasci
cule les discours prononcés lors de la cérémonie d'inaugura-
tion (9 octobre 1898J.
L'œuvre de G. Engrand reproduit les traits du savant ; la
publication reproduit sa vie et ses travaux.
M. £m. Senart nous a montré Tbomme et son état d'âme
si éprise de poésie en même temps que de science. Il n'a
fait que citer la traduction inachevée du Rig-Véda.
M. Michel Bréal a indiqué comment la linguistique con-
duisit Bergaigne à l'étude du sanscrit.
M. Barbier de Meynard a ënuméré les mérites de Tauteui*
de La religion védique et du Manuel de langue sanscrite,
M. Victor Henry a rappelé le pas décisif que Bergaigne fit
faire à l'histoire des religions et surtout à celle du brahma-
nisme et du bouddhisme.
M. Boucher Cadart a rendu un cordial hommage au savant
compatriote.
XIII. i 2
iMraiMkaiB atTiusAL*
178 JANVIER-FEVRIER 1899.
M. Ansart, maire de Vimy, a remercié le comité et salué
i* enfant de la localité.
M. L. Bourgeois a loué Tindianiste et le poète, le chef
d'école , en termes délicats et élevés.
M. Victor Barbier rappela en ses vers les origines et les
phases de la vie de Bergaigne.
Enfin , M. Marc Legrand parla en poète du poète traduc-
teur de Sacountala.
A côté de ces brillantes allocutions , j'aurais voulu voir fi^
gurer la notice historique de M. Wallon.
En résumant les commentaires quelles contiennent, le
besoin apparaît de les compléter: i* en mettant en relief
Tune des grandes œuvres de Bergaigne , laissée un peu trop
dans Tombre; et, a° en signalant une nouvelle création à
laquelle, se rattache l'œuvre de Bergaigne. En montrant la
voie , il n'a pas été étranger à cette fondation et il lui en
revient une part d'honneur posthume.
I
Cette œuvre indo-chinoise de Bergaigne c'est la publica-
tion dans le Journal asiatique (1887, ^* ^^) ^^ ^^ Chronologie
des rois Kiams ( ou Tjams ) et l'essai sur V Histoire du royaume
de Tsiampa,
« Bergaigne , dit M. Senart , fut l'interprète patient , le
lumineux explorateur des documents épigraphiques que nous
livrait le Cambodge. »
« Il prit , dit M. Barbier de Meynard , une part active à
l'histoire du Cambodge pendant sept siècles et au déchiffre-
ment de la riche collection épigraphique dont nous sommes
redevables à M. Aymonier. » M. V. Henry les rappelle d'un
mot.
« Le trait caractéristique de son esprit, dit M . B. de Mey»
nard, fut l'indépendance, l'originalité, l'initiative hardie. •
Ce caractère apparaît surtout dans son histoire des Tjams
et voici comment :
NOUVELLES ET MÉLANGES. 179
Dans son exploraticm , M. Aymonier n*avait pas seidement
recueilli des inscriptions au Cambodge , il en avait rapporté
de précieuses do l'Annam cJji sud, des régions cjui séparent
la Cochiuchino de ! [ué et surtout des deux provinces du
Tliuan Klianh où vivent les derniers habitante de la race
jaune et où se dressent les ruines les plus nombreuses de
leurs antiques monuments.
Or ces inscriptions étaient restées indéchiffrables , on n'a-
vait pas la clef de cette écriture; cette clef, c'est Bergaigne
qui la découvrit et qui s'en servit pour o déchirer les enve-
loppes et lever les voiles de Thistoire» comme Ta dit M. L.
Bourgeois.
J'avais signalé, dès 1868, étant en Cochinchîne, tout
l'intérêt des recherches à entreprendre sur la civilisation des
Tjams, ce peuple qui a précédé les Annamites en Annam.
Ces recherches , M. Aymonier les avait entreprises avec suc-
cès de i883 à 1886. De 1886 à 1887, ^® ^^^ Bergaigne qui
étudia les inscriptions rapportées. Il reconnut que la langue
et l'écriture de ce peuple, datant de plus de i,5oo ans,
étaient dérivées du sanscrit et des dialecies de l'Inde du
sud 11 en fit la transcription; il établit que ces documents
Japidaires dataient du m* au xv* siècle de notre ère, que les
plus anciennes inscriptions étaient en vers sanscrits et que
celles postérieures au ix* siècle étaient en prose. 11 put ainsi
donner les noms, les titres et la généalogie des rois, princes et
princesses qui avaient élevé ces monuments, et il démontra
que chez les Kiams dominait le civaisme en même temps
que le culte de Vishnou, celui de Uma ou Parvati et celui de
Laksmy, leurs épouses.
Cette découverte de Bergaigne n'était pas seulement pré-
cieuse au point de vue de la science , de la linguistique et de
l'histoire ; mais elle avait lieu au moment où nous venions
d'établir notre protectorat en Annam, comme nous l'avions
établi vingt-trois ans auparavant au Cambodge.
fin outre, l'impulsion était donnée. D'autres Français
poursuivaient les recherches commencées et retrouvaient les
12 .
180 JANVIKR-FÉVRIER 1899.
vestiges des Kiams au nord de la capitale de rAnnam et
jusque dans le Tonkin. Une mission archéologique était
subventionnée par le iMini stère de Tinstruction publique.
D*autres monuments étaient découverts et de belles inscrip-
tions retrouvées, rapportées et déchiffrées.
Voilà rœuvre propre de Bergaigne relativement à Tlndo-
Chine française.
a
II
En ce qui concerne la création dont nous avons parlé,
elle est due aux travaux de M. Aymonier, de plusieurs explo-
rateurs aussi savants qu*artistcs et aussi à leur lumineux ini-
tiateur et interprète : Bergaigne.
M. Doumer, Gouverneur général de Tlndo- Chine, vient en
eflct de donner une large satisfaction, en janvier 1899, ^^
vœu émis en séance j)lénière par le Congrès des orientalistes
réunis en 1897 à Paris. Ce vœu résultait de la proposition de
MM. Aymonier, Lefèvre-Pontalis et Lemire. Le Gouverneur
général a décidé qu'une mission archéologique permanente
serait entretenue en Indo-Chine aux frais du budget général.
Elle serait constituée et contrôlée par l'Académie des inscrip-
tions et belles lettres , qui vient d'en nommer le directeur.
Elle se composera d'élèves envoyés sur place; elle aura
pour objet l'étude des monuments, des documents épigra-
phiques, des langues et dialectes, des races anciennes et
modernes de l'Indo-Chine. Elle proposera les mesures de
conservation de ces monuments et de ces ruines si curieuses.
Ainsi la France protectrice sera fidèle à ses traditions en fa-
veur de l'art et de la civilisation des peuples nouvellement
placés sous son égide.
« Le nombre est bien petit, a dit M. Senart, de ceux qui
se sentiront appelés à fouler les sentiers de Bergaigne , mais
le savant ne sépare jamais l'ambition des découvertes scien-
tifiques du dévouement le plus passionné au pays. »
Les découvertes scientiliques de Bergaigne auront bien
NOUVELLES ET MELANGES. 181
servi son pays, la métropole et la France d'outre-mer,
comme elles ont servi la science des indianistes de tous pays.
«D autres disciples, a dit M. Michel Bréal, sont venus;
l'horizon s'est élargi grâce aux progrès de la science et aux
voyages lointains devenus plus faciles. De nouvelles espé-
rances ont surgi , mais si tout ce que nous désirons et rêvons
se réalise, une grande part devra en être reportée à Ber-
gaigne ...»
Ces paroles étaient prononcées le 9 octobre et l'année
n'était pas écoulée que le désir et le rêve se réalisaient , en
ce qui concerne notre vaste domaine indo-chinois.
« Ainsi le nom grandit à la mort du savant ! » a chanté
Marc Legrand. « C'est que , reprit M. L. Bourgeois, Bergaigne
est un chef d'école. Et il est mort en montant encore vers
les sommets ! »
Bergaigne était peu connu en France, en dehors de la
Sorbonne , de l'Académie , des sociétés asiatiques ; on l'igno-
rait presque dans le Pas-de-Calais , son pays natal. Mais on le
connaissait en Indo-Chine depuis 1887, et voici maintenant
que ses travaux originaux sur ce pays vont être continués sur
place par un groupe permanent de disciples qui travaille-
ront aussi pour la science et pour le pays.
11 n'était donc pas hors de propos d'exposer sommaire-
ment toutes ces considérations qui relèvent encore à nos
yeux l'homme et son œuvre et qui nous la montrent « du-
rable ». Elles augmentent le mérite des hommes d'initiative
du comité, MM. Hamy, Senart, Bourgeois, Wallon , Bréal ,
B. de Meynard, Aymonier, etc. qui ont, en élevant à Ber-
gaigne un monument, perpétué dignement sa mémoire.
Constatons enfin que, dans l'hommage rendu à notre grand
indianiste , la Belgique , la Suisse , l'Allemagne , l'Autriche ,
l'Angleterre , la Hollande , les Etats-Unis , les Indes , l'Indo-
Chine ont pris une part effective. Aussi «l'idée maîtresse»
que M. Boucher-Cadart a déclaré se dégager de cette inau-
guration, c'est V union de tous ceux qui ont apprécié Ber-
gaigne et son œuvre. Cette œuvre a resserré plus étroite-
182 JANVIER-FÉVRIER 1899.
ment lunioii de Tlndo-Gliine avec la mère-patrie. Nous qui
comptons parmi les ouvriers de la première heure, nous de-
vons grandement le répéter et nous en féliciter.
A. Lemire.
BIBLIOGRAPHIE.
Recueil de consultations jubidiques relatives k la
CONDITION des « OUAQF » , publié par les soins du Protectorat.
Texte arabe. Tunis, 1898.
Le traditionniste El-Bokhâri rapporte que Mahomet lui-
même, indiqua au futur khalife Omar ben Elkhettab, le
moyen de consacrer à perpétuité, en faveur des pauvres, les
revenus d'un champ de palmiers et d*en faire ainsi le pre-
mier oaacif institué dans le monde musulman. L'exemple
donné par un aussi célèbre personnage ne pouvait manquer
d'être suivi. Les fondations pieuses se multiplièrent avec
une extrême rapidité pendant les époques de grande ferveur
religieuse; aujourd'hui encore, malgré une tiédeur plus
grande de la foi, la pratique de ces œuvres charitables est
loin d'avoir complètement disparu. Il convient d'ailleurs
d'ajouter que, sans les ressources que procure cette insti-
tution , il serait impossible , dans la plupart des pays musid-
mans, de pourvoir aux frais de la charité publique, à l'en-
tretien des édifices du cuite et au salaire de ceux qui y sont
attachés.
Mais, à côté de cet avantage indiscutable, les ouaqf pré-
sentent au point de vue économique de graves inconvénients.
Le détenteur de ces biens de mainmorte n'en a que l'usu-
fruit; il ne peut en aucune façon disposer de la nue-pro*
priéié et n'a, par suite, aucun intérêt à ménager ou i amé-
liorer la valeur du fonds qu'il occupe. Tous ces efforts aç
NOUVELLES ET MÉLANGES. 1S3
bornent donc à faire donner au bien le maximum de son
produit, sans s*inquiéter de l^ëpnisement du sol ou de la
ruine prochaine des constructions, car, le plus souvent, peu
lui importe la situation du dévolutaire appelé à lui succéder
dans son exploitation.
Il arrive ainsi qu'après un temps plus ou moins long le
dépérissement de Timmeuble constitué en oaaqf, devient td
que les administrateurs n'en tirent plus un revenu saffisant
qui leur permette de se conformer aux volontés du donateur,
ou même de faire face aux charges qui grèvent le bien. Si
les jurisconsidtes musulmans n'avaient été unanimes pour
accorder force de loi aux stipulations verbales ou écrites
énoncées lors de la fondation , il eût été aisé de remédier à
cet état de choses. Malheureusement il n'en est pas ainsi :
car, en même temps qu'il était libre de fixer à son choix la
série des dévolutaires; le fondateur se trouvait pour ainsi
dire obligé , de par la tradition , de déclarer que son bien ne
serait transmissible par aucune des voies légales, vente, do-
nation ou succession. Sans doute certains docteurs admettent
le oaa^ temporaire, mais cette doctrine a rencontre peu de
partisans et , en fait , le oaaqf éternel est à peu près le seul
en usage.
Depuis longtemps , les musulmans se sont émus de cette
extension incessante d'un régime immobilier qui tendrait à
couvrir le territoire de terres en friches et de maisons en
mine. On pouvait prévoir que ces immeubles, retirés pour
ainsi dire de la circulation, finiraient par être, dans un
nombre de siècles limité, l'unique forme de la propriété
immobilière et une statistique récente nous montre qu'un
dixième de la superficie utilisable de la Régence de Tunis est
d'ores et déjà immobilisé par des fondations pieuses. Com-
ment, sans enfreindre le principe rigoureux de l'inaliéna-
bilité , était-il pennis d'utiliser ces vastes espaces plus ou
moins ruinés et de leur rendre leur ancienne prospérité P
L'embarras était grand , car on considérait les baux à long
terrn^ comme entachés d'illégalité et la location à court
184 JANVIER. FEVRIER 1899.
terme (trois ans au maximum, ia seule autorisée pari usage)
loin d*être un remède ne faisait qu*aggraver le mal.
Les souverains musulmans eurent alors recours à un
moyen , singulier en apparence , et cependant conforme aux
idées que se font les musulmans de la puissance législative.
Chez eux, en effet le Coran et la Sounna sont les bases
primordiales de la loi et revêtent un caractère sacré ; mais
la formule pratique, le texte de Tarticle du code, si je
puis m*exprimer ainsi , a été élaboré par des savants dont
Topinion a été admise à raison de leur valeur personnelle et
nullement par suite d*un droit de légiférer dont personne
n est investi d*une manière formelle dans le monde musul-
man. C'est eu vertu de cette conception particulière que
Vidjma* et le giyâs ont contribué à Télaboration du code mu-
sulman et qu*aujourd'hui encore le mufti peut introduire
dans la législation des dispositions nouvelles , à la condition ,
bien entendu, de ne pas violer les principes fondamentaux
exposés dans le Coran ou rapportés dans la Sounna. Ce fut
donc à des muftis ou à des docteurs éminents que Ton de-
manda de légiférer sur cette question si grave qui menaçait
de causer la ruine de l* Islam.
La plupart des personnages consultés furent davis que,
les baux à long terme n'ayant été formellement interdits
par aucun texte d origine sacrée , rien ne s'opposait à ce qu on
les appliquai aux biens ouaqf. Puis cette première réforme
adoptée , ou vit avantage à aller plus loin encore , c'est-à-dire
à admettre le bail perpétuel. Dès lors , moyennant une rede-
vance fixe et invariable , on eut la faculté de s'assurer pour
une durée indéfinie , la jouissance d'un immeuble oaaqf, et
de transférer cette jouissance à des tiers en toute liberté et
par une voie légale quelconque , à la seule condition que la
rente fixée fût toujours exactement payée.Le fait de contracter
ces sortes de baux pour les biens oaaqf porte des noms dif-
férents suivant les pays et la nature de l'immeuble affermé.
Pour les terres de cultures , on se sert en Tunisie du mot
JJyjl, vulgairement emel, et parfois du mot^b^; en Algérie,
NOUVELLES ET MÉLANGES. 185
c'est le terme pLlc , qui prévaut ; en Egypte , celui de Sa^ ; au
Maroc, celui de *\y^^ ou encore ^-^-ju^ , ce dernier mot d'ori-
gine espagnole, plus employé en parlant qu'en écrivant. S'agit-
il de boutiques ou de maisons , la technologie change : on dit
alors qu'il y a ^JU. ou jC{.aa3 , en Tunisie et en Egypte ; JLJLai. ,
au Maroc ; enfin le preneur est-il juif, c'est le mot jSl^ qu il
convient d'employer en Tunisie. Quelques-uns de ces tenues
sont, il est vrai , susceptibles d'un autre sens un peu différent,
ainsi qu'on peut le constater par la lecture du Recueil dont
nous parions.
Le procédé de Venzel peut, dans la pratique, présenter
certaines difficultés d'application , et deux autres moyens de
remettre en valeur les biens ouaqf ont été préconisés:
l'échange et le bail à long terme , avec renouvellement pour
deux périodes successives. Avant de prendre une décision à
l'égard de ces deux autres modes d'aliénation , dont le pre-
mier n'est autorisé que par le rite hanéfite, le gouvernement
du Protectorat a voulu procéder à la façon des souverains
musidmans , c'est-à-dire de demander aux iilcnia de décider
la légitimité de ces nouvelles mesures. Et, pour donner plus
de poids à cette procédure, il a tenu à ce que les opinions
émises sur ce sujet fussent pour une large part antérieures à
l'établissement de la France en Tunisie. On a retrouvé, en
effet, des consultations juridiques qui remontent à une
époque où les beys étaient dans une absolue indépendance
et qui, par conséquent, ne peuvent être suspectées d'avoir
été faites pour les besoins de la cause ; on les a ensuite réunies
en une brochure qui a été imprimée par les soins de M. Roy,
l'éminent secrétaire général du Gouvernement tunisien.
La lecture de ces fetoua, au nombre de sept, est intéres-
sante à un double titre. D'une part on y trouve l'explication
détaillée des termes techniques cités ci-dessus, avec les opi- •'"
nions diverses qui se sont produites sur la validité des contrats
qu'ils représentent; et, d'autre part, on y voit exposées très
nettement les évolutions successives que la législation mu-
sulmane peut parcourir sur un sujet donné sous la pression
IM JANVIER-FÉVRIER 1899.
de l'intérêt public. C'est en effet , d'abord pour Tagrandift-
sèment des mosquées que le principe de Tinaliénabilité des
ouaqf, subit une première atteinte, puis c'est pour une voie
publique et eniin pour une chose quelconque d'utilité géné-
rale. Contrairement à l'opinion ordinairement reçue, la loi
musuhnane est donc perfectible dans une large mesure et
par des moyens qui ne répugnent ni à la foi, ni à la raison;
c'est là un fait cpii mérite d'appeler Tattention de tous ceux
qui s'occupent k un titre scientifique ou autre des choses du
monde musulman.
O. HOUDAS.
Le Yi-KiNG, traduit d'après les interprètes chinois avec la version
mandchoue, par G. de Harlez. Paris, E. Leroux, 1897; in-8* de
290 pa^s.
On pourrait croire que ce nouveau volume est le dernier
mot de M. de Harlez sur le Yi-King, si, depuis qu'il a paru,
l'auteur n'avait mis un nouvel article dans le Journal, à pro-
pos de ce livre célèbre, réputé mystérieux, qui a pour base,
on le sait, les 64 kua ou hexagrammes attribués a Fo-hi,
figures composées de six lignes horizontales, parallèles, les
unes continues, les autres discontinues, dont chacune a son
nom , son sens propre et sa valeur symbolique. Après avoir
exposé ses vues sur l'origine , la nature et l'interprétation de
cet ouvrage obscur, dans un article du Journal asiatique
(avril-juin 1857) , M. de Harlez publiait à Bruxelles, en 1889,
une traduction du Yi-King faite sur les bases établies, com-
posée de 64 articles répondant aux 64 kua, et renfermant :
1** l'hexagramme traduit par un caractère chinois; a** deux
textes dont l'un est général, l'autre divisé en points corres-
pondant aux six traits de l'hexagramme ; ^ de deux commen-
taires dont le premier, correspondant à peu près au premier
texte, renferme une observation générale; le second entre
dans des explications détaillées se rapportant aux traits de
NOUVELLES ET MÉLANGES. 187
l*he]uigranime. Un troisième commentaire qui ne fait guère
que répéter le second en insistant sur la valeur de l'hexa-
gramme considéré comme le double dun trigramme, est
ajouté aux deux autres avec la rubrique « Symbolisme ».
M. de Haiiez cherchait toujours la version mandchoue
qui devait être la pierre de touche de la justesse de sa tra-
duction. Ayant pu se la procurer, il se mit aussitôt à l'œuvre
et reconnut que cette version mandchoue donnait une tra*
duction ne différant pas essentiellement de celle qu'il avait
obtenue du texte chinois lui-même. Il a donc publié cette
traduction parallèle à la traduction faite sur le chinois et
renfermant, pour chacun des 64 chapitres, le premier texte
suivi du premier conunen taire intitulé twan, d'après le chi-
nois ; le deuxième texte accompagné du deuxième commen-
taire appelé siang, et enfm du Symbolisme.
Pour compléter son travail, l'auteur a mis à la suite
(pages 94-149) cinq commentaires qu'il avait cru pouvoir
laisser de côté dans sa précédente publication, et sur les-
quels il donne quelques explications (pages 94-95) : I, le
Wen yen (explication des sentences); II, le Hi sze (explica-
tion des termes) relatifs l'un et l'autre, surtout le premier,
aux deux premiers kua; III , le Shwo-kua (explication des huit
trigrammes) ; IV, Sa-kua-fu (ordre des hexagrammes d'après
leur signification); V, Tsa-kua-tchuen (sens des kua mêlés,
c'est-à-dire groupés par catégories d'idées). Ces deux der-
niers (IV et V) figuraient par extraits à la fin de la traduc-
tion du texte chinois publié en 1 889 , sous les numéros VI
et VII, apparemment parce que le traducteur comptait
comme I et II les commentaires Twan et Sicmg , ce qu'il ne
fait pas dans le présent volume.
Pour mettre le lecteur qui sait le mandchou en état de
contrôler sa traduction , M. de Harlez termine par la repro-
duction (en transcription) du texte mandchou (p. i5o-2i4).
Le lecteur qui veut se rendre compte du secours prêté à
l'interprétation du Yi-King par la version mandchoue fera
bien de lire le volume que nous annonçons , et qui a paru à
188 JANVIER-FEVRIER 1899.
Paris, chez Leroux, en 1897, avec celui paru à Bruxelles,
en 1 889 , chez Hayo. Cette comparaison Tamënera sans doute
à conclure que M. de Haiiez donne, d*une manière géné-
rale , le vrai sens de ce livre mystérieux.
L*impression qui reste de ces travaux est que le Yi-King
doit être considéré comme un traité de morale , présenté
sous une forme bizarre et énigma tique. On s*en est servi et
Ton s'en sert encore comme dun livre de divination; mais
il n*a pas été composé pour cela, et Temploi superstitieux
qu*on en fait tient à sa haute antiquité et au respect extra-
ordinaire dont son ancienneté même le rend Tobjet.
L. Feeb.
U gérant,
RUBENS DuVAL.
JOURNAL ASIATIQUE.
MARS-AVRIL 1899.
LES
PREMIÈRES INVASIONS ARABES
DANS L'AFRIQUE DU NORD
(2M00 H. — 651-718 J.-C.)
PAR
M. CAUDEL.
(suite.)
VII
Qui commande dans la tribu? à qui appartient
le souverain pouvoir? Question difficile à résoudre.
Les temps 'dont nous parlons sont loin, et n'ont
laissé quun faible écho dans Thistoire. Le Berber
lui-même reste muet et les étrangers qui font vu à
des époques variables dans des lieux différents té-
moignent contradictoirement. Confrontons leurs
dépositions , elles nous apprennent à peu près ceci :
L'indigène des plaines voisines de la mer vivait
sous Tautorité étrangère. Les chefs avaient fait leur
soumission, payaient Timpôt et fournissaient des
xiif. i3
190 MARS. AVRIL 1800.
contingents. « Dans les campagnes situées en dehors
de l'action des grandes villes, où il y avait toujours
des garnisons importantes, les Berbers, forts par
leur nombre et leurs ressources, obéissaient à des
rois , des chefs , des princes et des émirs. Ils y vi-
vaient à Tabri d'insultes, loin des atteintes que la
vengeance et la tyrannie des Romains et des Francs
auraient pu leur faire subir ^ »
Ces tribus ont un gouvernement : lequel ? H se-
rait oiseux de rechercher sa forme insaisissable et
fuyante, d analyser ses aspects divers, de classifier
et d'étiqueter. Notre terminologie moderne est trop
précise, elle évoque trop d'idées, fait trop d'abstrac-
tions et complique inutilement pour nous le pro-
blémo. Les hommes groupés en société ont besoin
d'une autorité qui les dirige , veille sur eux , protège
les bons, châtie les mauvais, défende les intérêts
supérieurs que la foule soupçonne vaguement ou mé-
connaît, discerne pour tous la voie qu'il faut suivre,
la fraye et l'aplanisse. Un pouvoir supérieur détient
cette autorité; mesurée au plus juste poids, elle reste
sensiblement toujours la même , exerce sa perpétuelle
et puissante influence dans un sens déterminé et
pousse la nation tout entière vers tm but précis:
elle est mathémathique , inexorable, impérative et
tutélaire. Le peuple, venu à pas lents du fond de
l'histoire, l'a sentie grandir au-dessus de lui et s'af-
fermir; il saisit confusément son sens profond et son
' Ibn Kbaldoun, I, p. 207.
LES PREMIÈRES INVASIONS ARABES. 191
rôle hautain , et voit à merveille ses instincts sourds ,
ses aspirations aveugles, ses ambitions maladroites
prendre corps dans la politique que l'autorité su-
prême applique.
Ce peuple a des destins à accomplir; il est cohé
rent, conscient et intelligent de ses devoirs; il ac-
cepte , raffermit et encourage l'autorité qui lui
rappelle ces devoirs et le pousse vers ces destinées.
Rien de tout cela en terre d'Afrique. Le peuple
berber ne se sent pas être, ne se sait pas vivre; c'est
une poussière humaine répandue sur le sol , un peu
plus épaisse au creux des vallées, plus clairsemée
sur la surface lisse des plaines, et qui ^isse sans,
trêve ni merci; le moindre vent la balaye, im
autre souffle la ramène, et de cette agitation per-
pétuelle rien ne sort. Le Berber est encore et sera
toujours ce qu'il fut jadis, un molécule humain qui
roule dans l'histoire sans jamais s'arrêter : tel le
sable de son désert natal qui naontC; s'accumule et
retombe en vagues lentes et molles que rien ne fixe,
et qui ne portent rien. Cependant il y a une société;
parlant, une autorité s'exerce. Mais la société est pri-
mitive, instable et grossière; partant, l'autorité est
rudimentaire , précaire et maladroite. C'est l'aristo-
cratie qui la détient.
Y eut-il jamais une aristocratie berbère .'^Question
longtemps controversée, encore douteuse^, destinée
à le rester toujours , si l'on continue à toujours dis-
* Masqueray, Cité berbère, p. 49.
i3.
192 MARS-AVRJL 1899.
CLiter non le fait même, mais le ternae qui, en l'es-
cortant, Tobscurcit. Au fond, la question est fort
simple : Entendez-vous par aristocratie une caste ou
au moins une classe très supérieure à la masse envi-
ronnante , solidement assise sur le sol , qui lui appar-
tient, puissante par la richesse quelle possède,
investie de droits précis et de fonctions spéciales,
jalouse de ses privilèges, férue de son antiquité, au-
toritaire et hautaine, dominant de toute la tête le
vulgaire dont la séparent éducation, lois, caractère
et aspirations ? 11 n'y a pas d'aristocratie berbère. —
Desserrez le faisceau d'idées que le terme évoque en
nos esprits d'Occidentaux, et n'y prenez que quel-
ques traits simples et rudimentaires. Vous entendrez
alors par aristocratie, dans une société en enfance,
l'ensemble des hommes supérieurs par la richesse,
l'intelligence ou la valeur militaire. Us ont des trou-
peaux plus nombreux et plus gras, de plus belles
tentes et de plus riches armes. D'autres gardent
pour eux les troupeaux et surveillent la tente; ils
ont du loisir; jeunes, ils s'exercent au combat; vieux ,
ils lisent, raisonnent ou songent. Leur esprit est
plus ouvert, plus libre, plus clair et plus audacieux
que celui du commun; ils vivent dans la tribu, mais
la tribu les sent au-dessus d'elle et, dans les cas diffi-
ciles, lève les yeux vers eux, s'incline devant la sen-
tence du vieillard et suit le jeune guerrier au com-
bat. La sagesse du jugement ou le succès militaire
allermissent leur autorité : ils commandent et sont
obéis. Le sol n'est pas leur bien , la tribu n'est pas
LES PREMri:RES [NVASIONS ARABES. 193
leur sujette , la loi n'est pas leur œuvre , la coutume
les régit comme elle régit tous les autres; mais ils
rappliquent, mènent la tribu et défendent le sol. —
Si cest cela que vous entendez par aristocratie , il y
a une aristocratie berbère, et cest bien elle qui gou-
verne; mais elle nest pas partout ni toujours la
même, son autorité est précaire, ses capacités de
gouvernemen sont limitées.
Son autorité est précaire : elle est basée sur la ri-
chesse matérielle et Imfluence morale; la richesse
pastorale est fugace, Tinfluence est personnelle et
meurt avec Thomme qui l'exerça. Les circonstances
ne se présentent pas toujours qui permettent h la
richesse ou à l'influence d'établir leur suprématie.
Aux temps faciles , quand l'abondance règne et quand
l'ennemi s'éloigne, elles perdent singulièrement de
leur valeur, et l'on pourrait, ce semble, déterminer
une gradation de l'autorité en partant de la peuplade
installée en plaine, combattante et assaillie, orga-
nisée et commandée militairement , pour aller à In
tribu retranchée dans la montagne et assurée de ses
défenses.
Dans la première, commande le chef unique;
dans la seconde , l'assemblée de la peuplade entière
délibère et décide. Dans les deux, un lien très fort
unit les membres de la petite société en un solide
faisceau; c'est le sentiment de la solidarité, de la
communauté d'origine et d'intérêts; c'est ce que le
Berber de nos jours appelle la horma, «l'honneur».
«On n'est pas noble parce quon descend directe-
194 MARS-AVRIL 1899.
ment dancêtres qui se sont illustrés par leur vail-
lance ou ont occupé de hauts emplois, mais parce
qu on a fait partie d'une tribu dont tous les mem-
bres sont demeurés intimement unis depuis une
haute antiquité ^. »
Et voilà ce qui m'inciterait à dire, si je ne crai-
gnais que l'inexorable précision du terme ne trahît
ma pensée, que la société maure est, en principe,
démocratique. C'est l'assemblée du peuple, la djemaa
de nos jours, qui règle les affaires communes, dis-
cute et juge ; les puissants n'y tiennent pas plus de
place que les autres, mais ils sauront vite prendre
la direction, saisir l'autorité et la garder dès que
la tribu descendra dans la plaine et entrera en con-
tact avec l'ennemi. Le grand chef s'élève alors, il
prend ses gens dans la main et, avec eux , soumet les
voisins , leur impose le tribut et l'assistance militaire.
Voilà un royaume fondé; ses frontières s'étendent
aussi loin que porte la lance du souverain. Rien autre
que son prestige et que la terreur qu'il inspire ne les
fixe. On s'incline devant lui, on prête hommage, on
paye l'impôt. Mais le chef porte tout son empire au
bout de son bras; qu'il faiblisse, vieillisse ou meure,
tout s'évanouit. Les peuples refusent le tribut et re
tournent à leur indépendance première. Vous voyez
constamment s'élever des empires qui , le lendemain,
s'en vont en fumée. Tel chef, qui , comme Antalas ,
labdas ou Carcasan, menait au combat 3o,ooo ou
' Ibn Khaldoan, prol. I, p. 38a.
LES PREMIÈRES INVASIONS ARABES. 195
5 0,000 guerriers , n a pas , au soir de la défaite, trente
hommes qui l'escortent ^ et ne trouvera plus désor-
mais d'asile que dans sa tribu d'origine; les autres
lui seront indifférentes ou hostiles. Une brusque dé-
tente nerveuse avait pu les soulever un instant; la
soif du butin , peut-être même parfois la conscience
obscure d un danger national ont pu déchaîner leur
élan : elles ont suivi celui qui parlait haut et bien.
Elles ont obéi même à des femmes : la Kahina les
mène au viif siècle, comme, auxiv*, Chimcy mènera
les Beni-Iraten 2 ; mais l'élan tombe vite, la méfiance
s'éveille , la trahison couve , la révolte éclate , le chef
est désobéi , abandonné ou livré. Vous voyez à quel
point son autorité est précaire !
Ses capacités de gouvernement sont limitées.
Il faudrait vraiment , pour parler de ces hommes
et de ces choses, un vocabulaire spécial, pétri de
doutes , d'hésitations et de réticences. Nos mots trop
sonores détonnent dans ce vide et y éveillent de fal-
lacieux échos. « Gouvernement » , cela signifie pour
nous : autorité largement et puissamment assise sur
une terre délimitée, traditions séculaires, vues à
longue portée, conseils tenus et résolutions mûries,
niarche patiente et irrésistible vers un but, évolution
et progrès. Le gouvernement se trouve en présence
de circonstances déterminées, défavorables ou pro-
' « Chez les Numides , personne, excepté les cavaliers de sa garde,
ne suit le roi après une déroute. Chacun se retire où il juge à pro-
pos». (Salluste, LIV. )
* Ibn Khaldoun, I, p. 267.
196 MARS-AVRIL 1899.
pices ; à travers ces circonstances , en usant de moyens
puissants, dès îongtemps préparés, il vise un objet
précis, permanent et lointain.
Ici les circonstances sont implacablement hos-
tiles , les moyens sont précaires et la faiblesse de son
esprit ne permet pas à Thomme de déterminer un
but.
Et d'abord l'élément principal, l'objet même du
gouvernement, l'Etat, le royaume , n'existe pas. Vous
ne pouvez appeler de ce nom l'ensemble de tribus
unies par l'allégeance de toutes à ime , ou l'alliance
librement consentie; c'est une masse amorphe et
fluide, qu'aucune frontière n'arrête et ne consolide,
qui s'étale ou se rétracte, s'agglomère ou s'éparpille.
Pas de frontière physique : par suite, pas de sécu-
rité.
Ce n'est ni le sentiment de la communauté d'ori-
gine, ni l'usage d'ime même langue, ni la poursuite
d'une même ambition qui groupent les tribus ; cha-
cune d'elles a peut-être l'impression obscure de ces
choses, mais pour elle-même, et ne la partage pas
avec ses voisines. Pas de frontières morales non plus :
par suite, pas d'homogénéité ni de traditions. Celui
qui édifie im royaume, le taille à coups de sabre en
pleine chair et aggrège les hordes à sa façon. Ni le
sol, ni le sentiment populaire ne lui donnent de
points d'appui : les circonstances lui sont hostiles.
Ses moyens ne sont pas moins précaires. Nous
avons entrevu tout à l'heure, nous verrons bien
mieux , par la suite , avec quelle facilité l'union se dés-
LES PREMTÈRESiTNVASïONS ARABES. 197
agrège et liarmée s'évapore. Or la confédération im-
posée ou consentie est ia seule forme de TEtat; Tar-
mée est sa seule force. En disparaissant, elle laisse
le chef en face du néant; il passe sa vie et use sa
vigueur à consolider le faisceau des alliances et à
maintenir cohérents les éléments disparates de son
armée ; chaque tribu est animée d une force centri-
fuge qu'il faut neutraliser, chaque escadron joue au
corps d'armée et veut combattre pour son propre
compte. Vous imaginez-vous les tours de force diplo-
matiques qu'il faut accomplir et la prodigieuse au-
torité qu'il faut exercer pour maintenir la confédé-
ration unie et faire de ces bandes un outil militaire
qui ne gauchisse pas dans la main ?
Mais ces merveilles de diplomatie et d'autorité
doivent cependant atteindre à un résultat , inventer
les frontières que la nature refuse et découvrir au
peuple les avantages de l'union permanente et de
l'effort commun.
La diplomatie et l'autorité s'usent à la poursuite
de petites choses et ne portent pas leurs fruits. Cela ,
c'est la faute de l'esprit berber.
L'esprit berber est étroit et court. Il n'embrasse
pas beaucoup de choses à la fois et ne porte pas
loin; c'est un esprit myope qui ne saisit que le pre-
mier plan des aspects, ce qui éclate aux yeux et
s'impose, mais qui ne peut percer l'ombre des se-
conds plans; les demi-teintes du doute, de l'inconnu
l'inquiètent : il se cabre devant et se dérobe.
Les conséquences possibles des faits actuels lui
198 MAHS-AVRFL 18Q9.
échappent, toute l'intensité de son action se porte
sur la minute présente; il nen distrait rien pour in-
terroger le passé ou scruter Tavenir.
Sa réflexion est lente, sa pensée courte; les pré-
occupations de rheure actuelle Tencombrent et ab-
sorbent tout son effort; ces préoccupations sont
simples, naïves et impérieuses. Il faut vivre d abord ,
acquérir ensuite, s'étendre aux dépens du voisin;
manger, voler (en parlant d'un chef, dn diracon^oé^-
rir), voilà les deux buts à atteindre. L'imagination
berbère s'y dépense tout entière; elle stagne au ras
du sol , s'épuise à la recherche des petits moyens ,
des sournoiseries puériles, des ruses mesquines qui
la hisseront péniblement sur le caillou quelle con-
voite. Au delà , rien ; demain sera ce qu'il pourra.
Le souverain berber ne voit pas plus loin que ses
sujets, il n'a pas d'idées politiques, et, si par hasard
il s'avise d'en avoir, son peuple, stupide et méfiant,
l'abandonne.
Mais j'avance des affirmations gratuites. C'est
chose délicate que mesurer le développement moral
d'un peuple , chose plus délicate encore que scruter
son âme. L'historien trouve généralement dans la
législation l'exacte mesure du développement moral;
]a religion lui donne l'empreinte fidèle de l'âme. Vé-
rifions cette règle. Interrogeons la législation et la
religion berbères.
Il ne nous reste rien des législations du passé,
mais nous pouvons nous en faire une idée suffi-
sante en considérant les qanouns actuels de nos tri-
LKS PRKMTÈRES INVASIONS ARABES. 199
bus du Djurdjura et de i'Aurèg. H» »ont primitifs,
puérils, positifs et précis i.
La loi salique , la loi Gombette , placées en regard ,
semblent des chefs-d'œuvre de science et do pro-
fondeur juridiques ; on y démêle un certain souci
de l'harmonie , une apparence d enchaînement entre
les articles et de classement des matières. Le Qanoun
ne renferme que des dispositions répressives. Toutes
les manifestations du crime sont prévues et châtiées ,
mais la notion du droit n existe pas encore ; on ne
voit point apparaître la personnalité juridique,
rhomme entouré de toutes les garanties que la loi
élève autour de sa personne et de ses biens ; on voit
à peine s estomper la notion de ses devoirs ; le fait
présent et brutal domine seul : tu as mal fait, tu
seras puni. Pas de principe, pas de théorie géné-
rale; une énumération d'atrocités réprimées par un
supplice correspondant, puis la kyrielle des menus
méfaits punis d une amende tarifée au plus juste.
Un homme a fait un acte que la tribu juge ré-
préhensible; l'assemblée délibère et prononce un
arrêt; voilà un article de plus ajouté à ce singulier
code. Constatation du fait, conscience précise de
son caractère délictueux, fixation de la peine; trois
opérations bien simples que toute intelligence peut
faire : c'est la notion du droit et de la justice réduite
à ses éléments primitifs. L'esprit berber en est tou-
jours resté là.
' Voir les textes dans Masqueray, Cité berbère , in fine.
200 MARS-AVRIL 1899.
11 s'est à peine interrogé lui-même ; il n'a pas re-
gardé le ciel. Vous ne trouverez pas de religion ber-
bère.
Jadis le Maure adorait des idoles ; iHes conserva
longtemps. En 667 de notre ère, lerna, roi des
Levathes , se fait tuer en cherchant à sauver, dans
le flot d'une déroute, l'image du dieu GurziP. Ido-
lâtrie n'est pas religion , adorer n'est pas croire. Edifier
une foi religieuse, cela demande un travail psy-
chique délicat et long, une profondeur d'observation ,
une intensité de réflexion, une finesse de sentiment
que tous les esprits ne possèdent pas; l'homme con-
sidère d'abord le monde extérieur, il soupçonne une
vie et une harmonie qui l'intriguent; il se replie sur
lui-même, entend vagir son Ame, assiste stupéfait
à son épanouissement et voit, en soi, se poser le
problème que, déjà, la nature lui donnait à ré-
soudre. Devant ces deux mystères, sa pensée chan-
celante se prosterne ; elle est trop faible encore pour
fixer froidement leur vertigineuse profondeur; toute
sa vigueur d'observation et de réflexion est tarie et
son âme, épuisée et ravie, évoque l'image d'un
créateur, auquel elle fait hommage de l'harmonie du
monde extérieur et de sa propre essence. Mais , pour
discerner cette harmonie et distiller cette essence ,
il faut un esprit clair, sagace, puissant et vibrant;
le berber n'a pas cet esprit. Il ne regarde jamais
derrière ses idoles. Il y tenait du reste fort peu, les
' Dielil, 370.
LES PREMIERES INVASIONS ARABES. 201
•
abandonna pour la première religion qui s'offrit et se
fit , avec une égale désinvolture , suivant les temps et
les circonstances, païen, juif ou chrétien. De sa
part, c'était calcul et ruse : il adoptait la religion du
vainqueur pour se faire bien voir et s'assurer la sécu-
rité; il ne s'y attachait pas. La foi phénicienne était
trop lointaine , la romaine trop hautaine , la catho-
lique trop humaine pour qu'il les pût bien saisir.
Au fond, il restait indifférent. Au vn* siècle, nous
ne trouvons pas de religion berbère; chacune des
croyances qui , tour à tour , dominèrent l'Afrique , a
laissé dans une vallée des adeptes assez tièdes. Il y
a des tribus païennes , juives et chrétiennes. Les Le-
vathes sont païens; les Djeraoua de l'Aurès, les
Nefouça de l'Ifriqiya, les Fendelaoua, les Mediouna,
les Behloula, les Ghiâtha et les Fazaz du Maghreb-
el-Aksa sont juifs ^. Cette croyance leur était venue
des Israélites de Syrie'-. De nombreuses populations
du Djerid, de l'Aurès et du Zab, les Aurâba, les
tribus des enviions de Tiaret et celles qui avoisinent
la Byzacène sont chrétiennes^; la propagande byzan-
tine ramenait à l'orthodoxie celles qui avaient versé
dans le donatisme.
Le Berber est trop primitif pour concevoir une
religion ; il accepte sans examen celles qu'on lui ap-
porte toutes faites , en méconnaît le sens profond , les
délicatesses et les subtibilités , les pratique avec indo-
^ Ibn Kaidoun, I, 208.
^ Ibn Kaldoun, 1, 208.
^ Diehl, 527.
:J02 mars-avril 1899.
•
Jence. Elles ne poussent point de racines dans son
ame et ne se concilient pas son cœur.
Telle est la société berbère, nomade ou séden-
taire, belliqueuse ou pacifique, dans ses plaines ou
dans ses vallées. C'est un grand corps aveugle , dif-
forme et maladroit , agité sans cesse de soubresauts
convulsifs. Pourquoi cette agitation? Nous le savons
de reste. La vie difficile, lappétit du bien d'autrui,
Imvasion du voisin, la pente vers la mer, la brutale
riposte de l'étranger établi sur la côte, autant de
raisons au perpétuel tourbillonnement des peuplades
sur elles-mêmes.
Or, ce corps mal bâti possède une force colossale ;
les hommes sont nombreux et vaillants \ les chefs
ambitieux et entreprenants; tous sont prêts pour fac-
tion et tout les pousse à faction. Combinée, celle-ci
serait décisive; mais elle est confuse, maladroite et,
partant, stérile.
Cela tient au caractère même des hommes, nous
f avons vu tout à f heure; cela résulte plus inexora-
blement encore de la configuration géographique
du pays et de la situation politique et économique
des peuples. Les vallées sont trop hautes, trop
étroites el trop courtes. Ce ne sont pas des routes de
commerce et de civilisation qui, par leurs ramifica-
tions , portent au loin les richesses et les idées , mais
' Diehl, 537.
^ Au printemps de 5d8 , Coutsina amène à Jean Troglita 3o,ooo
hommes, labdas 12,000, Ifisdaîas 100,000 (ce dernier chiffre est
notoirement exagéré). Diehi, 877.
LES PREMIÈRES INVASIONS ARABES. 203
des culs-de-sac sans issues , refuges des vaincus que
tente toujours ia plaine. Et encore ny a-t-il de
trous de ce genre que dans TAurès, le Djurdjura et
rOuarensénis ; partout ailleurs, c est la plaine ouverte.
Des montagnes la bordent, mais elles s ouvrent en
éventail , vers la mer. On peut , entre leurs rameaux ,
s'avancer et conquérir, à la condition de surveiller
les crêtes qui abritent la marche de Tennemi et favo-
risent ses attaques à revers. Notez ce fait, il est pré-
pondérant : toute la tactique berbère est basée
dessus. Les monts , trop écartés pour arrêter la mar-
che de l'envahisseur, sont assez élevés pour séparer
les habitants des plaines parallèles. Ils permettent de
faire traîner la défense sans lui assurer le succès final ,
et opposent un obstacle presque insurmontable à la
création dun vaste et puissant Etat. Il faudrait, pour
triompher de la nature , un esprit politique que les
chefs berbers ne possèdent pas. Ils agissent sous
l'empire de l'émotion présente , dans un intérêt étroit
et personnel et sont irrémédiablement jaloux les
uns des autres. « Aucune politique suivie ne dirige
leurs résolutions. On chercherait à tort dans leurs
insurrections quelques traces d'un sentiment na-
tional, quelque désir de sauvegarder l'indépendance
de leur peuple ^ » Et ce n'est point là un fait isolé,
un état d'esprit transitoire, né des circonstances :
c'est un vice de constitution propre à la race. Elle
en souffre encore aujourd'hui. « En 1 879, les Aouled-
' Diehl, 36i.
iOÏ MARS-AVRIL 189U.
Daoud rebelles ont été écrasés par nos troupes sans
que les Oulad-Abdi et les Oudjana, leurs voisins,
aient témoigné d'autres sentiments qu une véritable
joie^ » Le grand chef qui veut agir court de tribu en
tribu, de douar en douar, raisonne Tun, prêche
Tautre, et, soit par menace, soit par persuasion,
organise une confédération; cestia^^6i7ades Kabyles
de nos jours; mais «chaque tribu marche à son
heure, combat comme elle veut, se retire quand il
lui plaît -^ », et le chef est plus préoccupé de mainte-
nir uni le faisceau mal noué de ses •forces que de
méditer un plan do campagne.
« Ce quil faut à la qehila, dont les éléments sont
toujours indépendants et distincts les uns des autres,
nicnie à Theure des plus grands périls, c'est un po-
litique assez rompu aux intrigues locales pour la
maintenir compacte pendant toute la durée des hos-
tilités , assez ferme pour réprimer les défections in-
dividuelles,. . . assez riche pour payer les muni-
tions^. » Il se heurte toujours à l'inertie, il bute
souvent dans la trahison : « Il suffit de Tinsurrection
d'un chef pour que Tautre demeiure neutre ou
vienne offrir ses services à l'empereur; souvent
même les indigènes provoquent ou sollicitent Tin-
terventioii byzantine'. »
Derrière ces agitations, pas la moindre idée poli-
' Masqueray, (jité berbère , iG3.
^ Masqueray, /. c, io5.
•'' Masqueray, /. c, 118.
* Diehl, pariant de rinsiirrection de ô3.i, |). G/|.
LES PREMIÈRES INVASIONS ARABES. 205
tique. Le but est le pillage; le moyen, la révolte;
l'occasion , les embarras du voisin. La date importe
peu. L'histoire se répète avec une désespérante mo-
notonie. En SgS avant Jésus-Christ, à la nouvelle
de la défaite des Carthaginois en Sicile, les hordes
berbères viennent assiéger leur capitale et la mettent
en grand péril; elles se débandent du reste sans
avoir rien fait^
En 3 1 o avant J.-C. , Agathocle, tyran de Syracuse,
assiège Carthage; les Maures se joignent à lui d'en-
thousiasme'^.
En 1 y de notre ère , Tacfariiias entraîne les Mu-
sulames de l'Aurès; aussitôt Mazippa, chef des
Maures, l'imite; ils sont battus tous deux par M. F.
Camilius^.
En 546, Antalas soutient le duc de Numidie,
(juntarith, révolté contre le gouverneur, Aréobinde.
Ce ne sont là que quelques faits, choisis entre
bien d'autres.
La révolte a été subite, irraisonnée; tout aussi
prompte est la soumission. Quand le trouble
s'apaise , quand le Romain ou le Grec reprennent le
dessus, quand les occasions de pillage font défaut
et quand le brigandage est sûrement et sévèrement
réprimé, les chefs viennent les uns derrière les
autres demander l'aman (j'emploie le terme à des-
sein, il est aussi juste pour ce temps-là que pour le
* Mercier ,1,8.
■-' Mercier, I, 92.
^ Mercier, J, 10.
Mil. I '1
i<ir.ii<lMil»' ««Tiii^tir.
200 MARS-AVRIL 1899.
nôtre: ces choses n'ont pas changé); ils mettent la
paix aux enchères et cherchent à se distancer dans
les bonnes grâces de Tétranger; s'ils sont faibles, ils
lui demandent Imvestiture de leur commandement;
s'ils sont encore puissants, ils exigent en outre des
pensions et cherchent à tirer de la paix le bénéfice
que la guerre ne leur a pas fournie Ils ont beau-
coup du condottieri : le coup d'épée facile, la con-
science large, l'absence de pensée supérieure,
l'âpreté au gain , la vénalité et la rapacité. Ils orga-
nisent une expédition comme, de nos jours, on
monte une affaire financière, ramassent des capi-
taux , calculent les chances pour et contre , risquent
un coup et, à la liquidation, balancent les profits et
les pertes. Ils sont les directeurs et les bailleurs de
fonds de l'entreprise, fournissent les armes et les
munitions et encaissent la plus grosse part du béné-
fice. Ce ne sont plus de» hommes d'Etat , mais des
entrepreneurs de brigandage. Que ce soit brigandage
ou opération militaire d'un ordre plus relevé, les
circonstances économiques ne servent pas mieux le
chef que les circonstances politiques. D'abord la
mise de fonds est vite épuisée^. Tous ces gens sont
pauvres et n'apportent avec eux que leurs armes et
leurs montures ; la fortune du général ne saurait suf-
' « A la nouvelle de la bataille de Decimum , les grands chefs des
tribus envoyèrent des ambassades au général byzantin, chargées
d'apporter leur hommage et de promettre leur alliance au repré
sentant de Justinien; ils demandaient en échange une nouvelle et
solennelle investiture de leur commandement, i (Dieih» aS).
* Masqueray , Cite ^erAère , 118.
LES PREMIERES INVASIONS ARABES. 207
iîre à tout; de plus, son armée est menacée de la
famine. Il faut vivre et la guerre ne nourrit pas tou-
jours son homme, n'entretient sûrement pas sa fa-
mille.
Pour vivre , il faut cultiver la terre , si peu que ce
soit, et faire une récolte quelconque qui permette
de passer Thiver. Pas de récolte, cest la disette et
la mort. De là, les deux caractères de la guerre en
pays maure : le subit éparpillement des armées en
rase campagne, la résistance exaspérée des derniers
hommes dans leur dernier réduit. L'armée s'évapore
dès qu'arrive le moment des semailles , « qu elle
soit vaincue ou victorieuse^ ». Chacun court à sou
chanip, le retourne et l'ensemence. On reprendra
la campagne plus tard, s'il en est temps encore;
mais il n'est pas de raisonnement politique ni de
nécessité tactique qui tienne devant l'impérieux com-
mandement de la faim.
Mal assis sur un territoire tït^ ouvert, incapables
de s'unir pour tenter une action commune, pauvres
et mal outillés pour la guerre, les Berbers sont
pourtant de rudes et fiers combattants : Carthagi-
nois, Romains, Vandales et Grecs, l'apprirent à
leurs dépens. Pour vaincre les mercenaires puni-
ques, déconcerter les légions de Rome, tenir tête
aux guerriers de Tràsamond et rompre les cata-
phractaires de Byzancé . il ne fallait pas seulement
être soldat, il fallait aussi savoir la guerre, combiner
' Masqueray, Cite berbère ^ io5, 107.
i4.
if08 MARS-AVRIL 1899.
et appliquer une tactique. Etudions un peu celle-ci.
Elle en vaut la peine , et seule nous expliquera plus
tard certains faits que la politique laisse obscurs;
elle est, de plus, un curieux et convaincant exemple
de la pérennité des choses en terre d'Afrique. Vallée ,
Clauzel et Bugeaud retrouvèrent là-bas les guerriers
qu'avaient combattus Métellus , Marius et Jean Tro-
glita. Echappés brusquement du lointain passé,
nous taisons de l'histoire toute moderne. Ce chapitre
pourrait ouvrir une étude de nos guerres de ce siècle ,
comme il entame celle des luttes d'il y a mille ans.
On ne vit jamais, nulle part ailleurs, semblable im-
mobilité.
Nous savons ce qu'est le pays : une série de
plaines étagées, communiquant par des pentes
douces ou d'abrupts sentiers, suivant le niveau au-
quel on parvient; autour, des montagnes peu élevées
mais âpres, qu'il ne faut pas songer à franchir si on
ne les connaît bien , qui, souvent, restent infranchis-
sables à celui qui les connaît le mieux. Mais elles
sontparalhMes, puis vont en s'évasant vers le littoral;
elles seront un auxiliaire, non une défense. Au mi-
lieu des plaines et sur les plates-formes supérieures,
des kefs inaccessibles, donjons gigantesques d'une
forleresse naturelle; au fond des vallées, des oued
encaissés, qui brisent l'élan des troupes et rompent
la marche des convois, des sehkhas trompeuses,
dont l'eau saumâtre donne la fièvro sans étancherla
s )if, des puits rares et avares, espérés des heures
entières et trouvés vides. Sur tout cela un soleil fé-
LES PREMIERES INVASIONS ARABES. 2011
roce qui boit r eau, grille la pierre et fait trembler
dans réther surchaufiFé , aux yeux que la soif trouble ,
des mirages décevants. Entrer est facile, avancer
devient pénible, se maintenir est fort diffirile.
Le Berber est partout qui vous guette.
Il a pour lui deux auxiliaires puissants : la soif, et
la rapidité de ses mouvements.
Le manque d'eau fait souffrir fenvahisseur ; la
préoccupation du breuvage Tempétre et lie tous ses
mouvements. Il traîne derrière lui des approvision-
nements considérables qui retardent sa marche ^; cette
ressource est précaire et vite épuisée; il faut aller
aux points d'eau; ceux-ci sont peu nombreux; le
Berber les connaît bien, et, par eux, il prévoit la
marche de l'adversaire ; dès lors , plus de surprise pos-
sible, plus de coup de main à tenter, Tindigène sait
toujours où vous allez, vous ne savez jamais où il est.
A la première attaque, il s est dérobé; la nouvelle
de la guerre a été portée de tribu en tribu par des
coureurs ou des signaux convenus, et le prochain
soleil n'a plus trouvé sur l'emplacement des douars
que quelques feux mourants , à côté des cercles de
terre battue que recouvraient les tentes. La plaine est
vide.
Les tribus sont passées du pied de paix au pied de
guerre. Tout le monde est mobilisé et utilisé : les
hommes préparent leurs armes, les femmes soignent
les montures et les harnachements; il n'est pas jus-
^ Voir ia difficulté de la marche de Marins sur Capita. (Sali. ,
Bell, Jug,^ xc.)
210 MARSAVRÏL 1899.
qu'aux troupeaux qu on n'emploie ; iis feront , lors du
combat, des retranchements vivants. Mais nous n en
sommes pas encore là : il faut d abord lasser lennemi ,
et, pour cela , battre vivement en retraite ^, lui laisser
la plaine et gagner la montagne, pour, de là-haut,
Tépier et le surprendre. «Cependant, Jugurtha les
suivait (Métellus et Marius) le long des collines , épiant
le moment et le lieu propres à lattaque. Là où il ap-
prenait que les Romains devaient porter leurs pas, il
gâtait les fourrages et empoisonnait les sources si rares
dans ce pays ; il se montrait tantôt à Métellus et tantôt
à Marius, tombait sur les derniers rangs et regagnait
aussitôt les hauteurs, puis il revenait menacer lun ,
harceler lautre; enfin, ne livrant jamais de bataille,
ne laissant jamais de repos, il réussissait à empêcher
l'ennemi d'accomplir ses desseins '^. » Le général n'em-
ploie même pas toutes ses troupes A cette guerre
d'escarmouches ; il laisse le gros de son armée dans
ses cantonnements et ne met on mouvement qu'une
petite élite ^, qui , non contente de troubler ia marche
de l'ennemi pendant le jour, jette l'alarme dans son
camp pendant la nuit*. Le Maure d'Afrique traite
l'ennemi comme son demi -descendant, l'Espagnol,
traite le taureau dans les corridas de maerte, La
troupe légère des batteurs d'estrade' a harcelé l'armée
* « A la nouvelle de i'arrivce de Marius , les rois se retirèrent
chacun de leur côté dans des lieux très difficiles d'accès» (Sali.
ihid,, Lxxxvn).
2 Sall.,LV.
» Sali., LIT.
* Sali. , Liv.
LES PREMIÈRES INVASIONS ARABES. 211
à souhait; beaucoup d'hommes sontmorts déjà, beau-
coup d'autres, dans les rangs, sont blessés; la soif
les étrangle, les outres sont vides; sous le soleil, les
casques brûlants couvent des idées de révolte ou
de lutte à outrance. Le général appelle la bataille :
Tannée s'arrête hésitante, déconcertée, exaspérée,
s aligne et fait tête. Alors, le Maure, mahre du
lieu et de l'heure , descend à son tour dans la plaine ,
comme Yespada dans l'arène, et, posément , en homme
sûr de lui, offre le combat. Mais, là encore, il prend
ses précautions , s'avance derrière un rideau vivant de
bétes de sommes, de chameaux surtout, car il sait la
frayeur que ces animaux inspirent aux chevaux. Au
premier choc, félan de l'ennemi se brise contre cet
obstacle; les archers abrités derrière le criblent de
flèches et le contraignent à reculer; si la seconde
charge n'est pas plus heureuse, si la ligne ennemie
faiblit et ondule le Berber quitte son retranche-
ment et attaque à visage découvert; sa longue pa-
tience et sa courte audace lui donnent souvent la vic-
toire.
Telle est la tactique classique. A la veille de l'in»
vasion arabe, le Maure l'applique contre le» Van-
dales avec le même succès que contre ses ennemis
de jadis. En 5 20, Gabaon, à la tête des tribusde la
Tripolitaine , attaque la frontière méridionale de la
Byzacène; Trasamond envoie contre lui une armée.
Le rebelle range ses troupes en demi-cercle et cou-
vre son centre d'une ligne de chameaux, entre les
jambes desquels il place des archers; la cavalerie
212 MARS-AVRIL 1899.
ennemie, effrayée par Todeur des animaux, prend
la fuite , et le champ de bataille reste à Gabaon ^ Sou-
vent aussi, le Maure attaque à la tombée du jour,
quand le crépuscule rapide de fOrient déforme les
objets, agrandit les ombres et peuple les fonds du
paysage de visions indécises et troublantes. « Après
avoir réuni leurs armées, au moment où Mariuspart
pour ses quartiers d'hiver, ils (Bocchus et Jugurtha)
l'attaquent lorsqu'il restait à peine une heure de
jour^. »
Parfois même il assaille en pleine nuit le camp
harassé qui sommeille. « Lorsque Jugurtha eut tout
disposé selon ses vues, tout à coup, au milieu de la
nuit, une multitude de Numides cernent le camp
d'Aulus ^ ».
Enfin, avant tout, il fait une guerre de pillage et
de dévastation : «Jugurtha entre. . . brusquement,
à la tête dune troupe nombreuse, dans les États d'A-
dherbal, enlève les hommes et les troupeaux avec
un riche butin , brûle les maisons et fait ravager par
sa cavalerie presque tout le pays; puis il reprend,
ainsi que toute sa suite , le chemin de son royaume*. »
Ce n*est pas une armée, c'est un essaim vorace qui
s'éparpille, dévore et gaspille en cent fendroits, se
masse pour darder la main qui Técarte, puis s'égaille
de] nouveau, va, revient, s'emmêle, bourdonne,
^ Mercier, I i54 , d'après Procope, livre I, chap. 9.
* Sali., Bell,, Jug,, xcvn.
3 Sali. \BelU Jug. , xxxviiî.
* Sali., BeU,Jag.y w.
LES PREMIÈRES INVASIONS ARABES. 213
pique et use sa force en un tourbillonnement buti-
neur qui, tout à coup, safiFaisse et tombe. On né-
crase pas plus le Berber dans une bataille rangée
qu'on ne détruit un essaim dun revers de main,
quelque brutal et bien assené qu'il soit. Ilfaut , pour le
dompter, une guerre spéciale, faite, comme sa pro-
pre tactique, de petits moyens, de marches rapides,
de vastes coups de fdets jetés sur toute une région ,
de razzias et de dévastations, de défaites infligées
coup sur coup. Tous les généraux africains le com-
prirent , de Mélellus à Lamoricière. « Métellus se dé-
cide à éviter les engagements et les batailles rangées ,
pour adopter un nouveau plan d'opérations; il se
dirige dans les cantons les plus riches delà Numidie,
ravage les champs , prend les châteaux et les places
peu fortifiées ou sans garnison, les livre auxflammes,
passe au fd de l'épée tout ce qui est en état de porter
les armes , et abandonne aux soldats le reste de la
population. La terreur de ces exécutions fait qu'on
livre aux Romains une foule d'otages , qu'on leur
apporte des blés en abondance et tout ce dont ils
peuvent avoir besoin ^ » — « Le général de Lamori-
cière pensait que la soumission complète de l'Algérie
n'était pas au-dessus de nos forces , mais que , pour
l'accomplir, il fallait changer de fond en comble les
vieux errements et passer résolument de la défensive
à l'offensive; que pour cela il fallait plonger dans
l'intérieur, non pas au moyen de petites garnisons
^ Salluste, Liv.
214 MARS-AVRIL 1890.
sans puissance et sans action , retranchées derrièi^
des murailles et submergées dans le flot indigène,
mais au moyen de fortes colonnes mobiles parcou-
0
rant le pays en tous sens, vivant sur lui, nourrissant
la guerre par la guerre et frappant sans relâche dans
leurs intérêts, et jusqu^à ce quelles demandassent
grâce , ces populations dont nous n'avions pu vain-
cre l'hostilité ^ ».
Pour obtenir la paix de ces gens-là, il faut les
battre et, pour les battre, les poursuivre jusqu'au fond
de leur dernière retraite, tenir leurs personnes et
leurs biens, les réduire à merci. Cela fait, rien n'est
fait encore : il faut rester au milieu d'eux , le» domi-
ner par des postes bien placés, les menacer d'un
prompt et inexorable châtiment à la première incar*
tade, les terroriser et les fouailler sans cesse. H faut
encore séparer les tribus domestiquées du dedans
des peuplades insoumises du dehors, fixer les pre-
mières au sol, élever une chaîne de forteresses qui
tienne les autres à distance respectueuse. Quand
on a fait tout cela, si l'on reste très fort, toujours
armé et en éveil, on peut, mais alors seulement, se
dire le maître de l'Afrique.
Le Byzantin pouvait-il dire cela au vn* siècle ? H
avait en face de lui des tribus puissantes : sur le haut
Bagradas, les Cannes et les Silzactœ; au S.-E. de la
Byzacène, les Naffur (probablement les Nefouça de
Ibn Khaldoun^), entre Fernana et Thala, les Frèxes;
^ Du Baraii, Souvenirs, I, iii.
^ D'après Diehl.
LKS PREMIÈRES INVASIONS ARABES. 215
entre le littoral et les chotts , les Mecales , les Astrices ,
les Anacutasur, les Urceliani; derrière eux, dans les
Maurétanies , les Masnioudah , les Zenatah , les Aura-
bah; entre la Byzacène et Leptis Magna, les Austures
(Houara des Arabes) et les Ilaguas (Louatha); au
delà, les Gadabitani, et, plus loin encore, dans la Cy-
rénaïque, les Barcéens^ tous peu ou point soumis.
Les premières années de Foccupation avaient été
belles. Après Decimum et la chute de la domination
vandale, les grands chefs avaient prêté volontiers
l'hommage ; « ils demandaient en échange une nou-
velle et solennelle investiture de leur commande-
ment^». Habileté diplomatique qui assurait le pré-
sent sans engager lavenir; ils tâtaient le nouvel
occupant et mesuraient sa puissance. Elle était faible.
Dès Tannée suivante (534), ils commencèrent à s'a-
giter dans la Byzacène. Le gouverneur les tint en
respect et les plaça sous l'autorité de l'un d'eux, resté
fidèle, Antalas^(535). C'est le système du protec-
torat : on ne réduit pas l'indigène, on le ménage; tout
à l'heure , on le craindra et on traitera avec lui.
En 543 , les Louatha se révoltent en Tripolitaine*;
l'année suivante, Antalas, dont un gouverneur mala-
droit avait supprimé la pension, les imite ^. Le pa-
trice Solomon est battu et tué à Cillium , malgré
' Diehl, p. 3o5.
2 Diehl, p. 2 3.
^ Diehl , p. 71.
* Mercier, I, 172.
•' Diehl, p. 3/|2.
210 MARS-AVRIL 1899.
Tappui que lui donnaient Je chef Coutsina et ses
3 0,000 cavaliers ^ A quelques mois de là, cest
Jean , fds de Sisinniolus , qui est défait et tué à Tha-
cia. Or Thacia est entre Sicca et Carthage ; l'ennemi
est au cœur du pays ; ce sont les tribus domestiquées
qui s'ébranlent; le système du protectorat ne vaut
rien; le protégé tient hardiment tête au protec-
teur. On traite avec lui; il n'est que temps : en 547,
Antalas était venu jusque sous les murs de Carthage^.
En 548, la mort de Carcasan, chef des Louatha,
rétablit les affaires des Grecs ; ils en profitèrent pour
acheter la paix aux rebelles. Les Berbers prêtaient
hommage au basilens; leurs princes recevaient des
insignes spéciaux et le titre depatrice; ils fournissaient
des contingents irréguliers {fœderati, gentiles) qui
concouraient avec les limitanei à la défense de la
frontière, lempereur leur payait un subside annuel,
ïannona ^.
Voilà tout ce qua pu obtenir le général Jean
Troglita. Les vieilles troupes venues d'Orient en 546
n'ont pu empêcher sa défaite par Carcasan à Gallica ;
pour venir à bout du chef des Levathes et d' Antalas ,
il a dû demander l'appui de trois chefs indigènes,
Kisdaïas, Coutsina et labdas, et ce sont les hommes
de ces auxiliaires qui ont, un jour, rétabli l'ordre
dans son camp révolté. 11 faut traiter avec les uns
pour obtenir une paix très onéreuse des autres, et
» Diehl,p. 343.
* Mercier, I, 174.
•'' Diehi, p. 32 i-3Q.'i.
LES PREMIERES INVASIONS ARABES. 217
acheter le concours de tous pour défendre la fron-
tière.
On avait armé celle-ci à la hâte. Chaque fissure
était fermée d'une soJide forteresse ; les places for-
maient deux lignes ; chacune d'elles était reliée à sa
voisine par une chaîne ininterrompue de petits
postes. M. Diehl a étudié à fond Torganisation de
celte défense dans son savant ouvrage sur TAfrique
byzantine. Les cartes qu'ils a dressées nous indiquent
les postes fortifiés; ils sont nombreux; de Sitifis à
Théveste, j'en compte plus de vingt, d'inégale im-
portance, placés au milieu des plaines, à la source
des oued ou à l'orée des vallées; quelques-uns
sont jetés en sentinelles avancées sur le versant occi-
dental de l'Aurès ; ce n'est là qu'une première ligne ;
à cinquante kilomètres en arrière, s'en trouve une
seconde tout aussi formidable. Dans le Byzacium,
le système défensif est moins régulier : les places sont
semées le long de la côte ou jetées au hasard dans
l'intérieur, sur le plateau, depuis Gapsa, au sud,
jusqu'à Ammaedera (Henchir-Haïdra) , Sufès (H. Sbi-
ba), Mamma et Couloulis. Notez que la plaine intermé-
diaire est sans défense : le quadrilatère compris entre
Suffetula à l'ouest, Junca au sud, Justinianopolis à
l'est et Hadrumète au nord ne renferme pas une
forteresse.
Ce prodigieux appareil de défense avait été élevé
dans les premières années de la conquête. 11 ne
semble pas avoir été jamais d'un bien grand secours
à l'occupant, qui n'avait pas assez d'hommes pour
218 MARS-AVRIL 1899.
garnir tant de murailles et dut recourir aux /(tderati
indigènes pour assurer leur défense. Autant deman-
der au loup de protéger la bergerie. Après quelques
années de paix, une révolte éclata en 563; il fallut,
pour la réprimer, appeler des troupes d'Orient. Deux
ans plus tard , à Theure où mourait Justinien , nous
voyons un gouverneur, Thomas , fortifier à la hâte
Thubursicum-Bure, Agnia et Thignica. Jetez les
yeux sur la carte , voyez où sont ces places : en pleine
Proconsulaire, à loo kilomètres et plu« derrière la
ligne de Sufès à Justinianopolis , à moins de i oo kilo-
mètres de Carthage; elles ferment les vallées con-
fluentes de loued R'Meul et de Toued Siiiane, qui
débouchent dans celle de la Medjerda. Que signifie
un semblable système défensif, sinon queleBycantin
se gare du Berber allié comme de son frère insoumis ,
et, après s être fortifié contre Tun , se bastionne main-
tenant contre Tautre ?
Mauvaises années que celles qui s*écoulent de
569 à 584: trois généraux sont battus et tués suc-
cessivement, et il faut l'arrivée du magister mïlitam
Gennadius pour rétablir Tordre ; encore n'y parvient*il
qu'en consentant des subsides; il ne soumet pas, il
traite; et la paix doit être bien précaire, car, pour la
mieux assurer, il inaugure en Afrique un nouveau
système de gouvernement. Lui-même est exarque,
gouverneur militaire et prend le pas sur le préfet du
prétoire, le gouverneur civil; dans les provinces , des
ducs sont placés à côté des praeses; l'administration est
LES PREMIERES JNVASIONS ARABES. 219
militarisée, le pouvoir civil s'efface peu à peu, fait
d'une importance capitale: c'est la fin de la domina-
tion byzantine.
Celle-ci n'a qu'une raison d'être en Afrique : as-
surer la défense des frontières et maintenir l'ordre
à l'intérieur, donner la sécurité au cultivateur et au
marchand , leur rendre bonne justice , présider à l'ex-
ploitation normale et méthodique du pays, ouvrir
des routes et les entretenir, creuser des ports et les
remplir de bâtiments grecs, consolider la propriété
dans les mains de l'occupant et donner à ses produits
des débouchés , remplir toutes les tâches délicates cl
multiples que sous-entend le mota administrer ». Elle
s'y est employée avec ardeur : elle a jeté dans la By-
zacène et la Proconsulaire ime armée de fonction-
naires (iVl. Diehl nous en donne la liste) qui ont, h
l'envi , réglementé , régenté , jugé et ordonné ; elle a
atteint à certaines heures de bons résultats , mais les
revers sont survenus : l'indigène soulevé a troublé cette
belle organisation , et le scribe , pâle de frayeur, s'est
caché derrière le soldat. Ce dernier ne connaît que
la guerre; il la fait par goût, par ambition, la pro-
voque et la traîne en longueur avec un superbe dé-
dain de l'intérêt immédiat de celui qu'il défend :
battu, il se replie en maugréant sur le territoini
qu'il devait couvrir et en traite l'habitant avec la dé-
sinvolture qu'il apporte dans ses relations avec les
peuples soumis; vainqueur, il se sent pousser des
idées d'indépendance , écoute distraitement le pouvoir
central, obéit mal ou point, tranche du petit souve
220 MARS AVRIL 1899.
raiii et, un beau jour, se révolte. C'est ce qui arriva
en Afrique.
En 608, un changement de prince à Byzance dé-
plut à Fexarque Héradius; il envoya contre le
nouvel empereur (c'était Phocas) une armée com-
mandée par son fils , qui portait le même nom que
lui. Héraclius , le fils, détrôna Phocas et fut proclamé
à sa place (5 octobre 610). Du même coup, le lieu
un instant rompu fut renoué entre TAfrique et l'Em-
pire. Ou en advint-il plus tard? Les historiens éclai
rent mal cette période, à peine perçoivent-ils dans
Tobscurité quelques faits épars : vers 63'/i , le stra-
tège Pierre, appelé au secours de l'Egypte qu en-
vahissaient les Arabes, refuse net de s'y rendre. Au
moment où l'Islam pénètre en Afrique, le patrice
(irégoire vient de se proclamer empereur.
C'en était bienfait de la domination byzantine! Sa
destruction était l'œuvre du Berber; c'était lui qui
avait désolé les campagnes, déconcerté les gouver-
neurs , paralysé l'administration , exaspéré les troupes
contre leurs chefs, suscité et soutenu leurs révoltes,
puis jeté la population paisible dans les bras des gé-
néraux , et chassé de la .province le pouvoir civil by-
zantin , c'est-à-dire Byzance tout entière.
Et maintenant nous allons juger sa valeur poli-
tique d'un seul coup d'œil. De cette lutte presque
perpétuelle de cent années, quel profit retire-t-il !^
Aucun : Antalas s'est révolté et a soutenu Aréobinde;
Carcasan s'est révolté et abattu Jean Troglita; Gar-
nuil s'tvst révolté o{ a tenu dix ans la campagne; vingt
LES PREMIERES INVASIONS ARABES. 221
autres soulèvements ont bouleversé la province , le
patrice Solomon a été battu et tué à Cillium; Jean,
fils de Sisinniolus, a été battu et tué à Thacia; Jean
Troglita a été battu à Gallica; en 669, Théodore,
préfet d* Afrique, a été battu et tué; en Syo, Théoc-
tîstos, magùter militam , a été battu et tué; en Sy 1 ,
Amabilis son successeur, a été battu et tué, et cepen-
dant les frontières grecques n ont pas reculé d'une
ligne, les forteresses sont encore debout, les colons
tiennent derrière leurs murailles; siByzance est par-
tie, le Grec et, avec lui, Tesprit byzantin àont restés.
L'empereur ne tient plus le pays, mais le Berber ne
le possède pas non plus.
Cent années de guerre ou de vie côte à côte avec
l'homme le plus civilisé, le plus raffiné du monde
antique, ne lui ont rien appris. Le Grec était débar-
qué avec tout un cortège d'idées lumineuses et de lois
savantes, une religion attirante, une administration
modèle, une littérature délicate, des arts charmants,
des mœurs faciles, tout ce qu'avait à peu près le
Romain de jadis, avec, de plus , l'esprit aimable et
conciliant de l'Oriental, l'ardeur de prosélytisme et
la soif de sympathie du chrétien. Tout cela s'est im-
planté, a vécu et prospéré sur le sol d'Afrique, à
deux pas du Berber; il n'a rien senti, rien compris,
n'a pas été entamé, pas même effleuré.
Il s'est âprement défendu, hargneux, grondant et
farouche, comme la bete sauvage qui se raidit sous
l'étreinte qui l'écrase, et mord dès qu'elle se re-
lâche. Il a combattu follement, sans plan ni but, un
Mil. l5
222 MARS-AVRIL 1899.
peu pour rindépendance, beaucoup pour le butin;
il a mené sans souci , sans peur et sans pensée , la
belle vie de combat qu'il aime. Ses légers escadrons
ont harcelé, exaspéré et rompu les cataphractaires
byzantins, puis se sont évaporés au galop fébrile de
leurs petits chevaux. Ils laissaient derrière eux le vide
et, par terre, les débris dune civilisation vieille de
mille ans et plus.
La mobilité, Tinstabilité, le désordre, la verve
batailleuse du Maure , la régularité , Talignement mé-
thodique et la précision compassée du Grec s étaient
heurtés chaque fois plus violemment sans jamais
pouvoir se concilier. Les hommes, les caractères, les
esprits et les âmes différaient trop.
L'esprit grec est vaste, lumineux et précis; il ne
recèle pas de coins sombres où le doute se gîte, d'où
l'eiTeur et l'ignorance s'élancent; il est équilibré et
stable, perçoit vite, porte loin, conçoit droit et
juste, pense sans défadlance, calcule sans hésita-
tion , imagine avec précision et construit avec logique.
C'est un tout harmonieux qui connaît son harmonie
et s'y complaît , la veut porter partout et l'imposer
à tout, il taille délibérément dans la masse informe
des observations l'abstraction sobre et brillante,
étend sur le monde entier le réseau régulier de son
système, échafaude avec amour les conceptions géo-
métricpies, élève pièce à pièce, posément et sensé-
ment, son édifice de logique et jette sur lui les teintes
délicates d'une sensibilité exquise et raffinée.
On connaît la société que conçut cet esprit.
LES PREMIERES INVASIONS ARABES. . 225
L*homme y est classé, enregistré, inséré, comme
un manuscrit est catalogué dans la bibliothèque
d'Alexandrie; son rôle est prévu et mesuré; son ac-
tion est régularisée, suscitée ou réfrénée, ses devoirs
sont impérieusement dictés, ses droits constatés et
délimités; il marche dans un chemin rectiligne,
étroit et plat. Sa vie est monotone et laborieuse :
agriculteur, il remue un champ aux bornes précises ,
arrache à la terre une récolte soigneusement pré-
parée, emmagasine Thuile de ses olives et le blé de
ses moissons, engraisse des troupeaux et les accroît,
plante des arbres et élève des maisons , se fixe en un
coin du sol, le transforme et y enfouit tout son être,
Tempht de souvenirs et l'embellit d'espoirs. Com-
merçant, il calcule et combine, discute et suppute,
brasse des affaires, escompte des résultats, prévoit
des bénéfices, guette de bonnes opérations, et, lente-
ment amasse de Tor. Soldat, il médite ses marches,
arrête un plan délibéré et sûr, s avance avec méthode,
voit toujours derrière la bataille le but politique à
atteindre, négocie autant qu'il combat. Magistrat,
il scrute la confusion des causes, pénètre leur ca-
ractère intime, rarnène leurs aspects ftiultiples à
quelques faits simples , détermine le point de droit
et tranche net la question litigieuse. Tous ont tou-
jours une idée dans la tête; une pensée supérieure
les domine , les éclaire et les guide : accroître le pa-
trimoine de la famille, augmenter la prospérité de
la cité, défendre et étendre le sol de la patrie, affer-
mir, améliorer, simplifier le gouvernement. Tous se
i5.
224 MARS-AVRIL 1899.
sentent vivre pour autre chose de meilleur, de plus
grand , de plus stable qu'eux-mêmes : la famille, la
cité, la pjatrie. Ils se savent dépositaires de destinées
qui ne sont pas les leurs, mais quil faut préparer,
artisans de choses futures quils ne verront jamais,
mais qu'ils soupçonnent et qu'ils ébauchent avec
confiance. Leurs volontés se tendent dans un effort
commun pour défendre, grandir, glorifier VÉtat. C est
leur intérêt, et ils y mettent leur orgueil; l'Etat les
protège, leur assure la justice, le calme, la sécurité,
les heures fécondes du labeur et les loisirs de la ré-
flexion ; il est doux , judicieux et tutélaire ; il est , aussi ,
puissant et redouté; l'éclat de sa majesté rejaillit sur
cliacun des citoyens. Ceux-ci lui ont abandonné peu
à peu des prérogatives , cédé des droits, confié des at-
tributions; il les exerce au nom et pour le plus grand
bien de tous; son administration est nombreuse, sa
compétence illimitée , son action permanente et h'-
résistible. L'immense mécanisme est lancé d'un
mouvement rythmé, placide, inexorable et muet;
l'homme suit d'un œil satisfait et craintif la marche
qu'il ne saurait plus arrêter. Une machine ne rai-
sonne pas : elle assiniile ce qui plie, broie ce qui ré-
siste.
La machine byzantine, transportée en Afrique,
essaya de broyer le Berber; mais elle était vieille
alors, un peu déjetée , mal équilibrée et édentée. Ce fut
le Berber qui la brisa. Tout le heurtait chez le Grec :
l'esprit trop net de l'Aryen concevait trop de choses
que lui n'entrevoyait même pas; sa méfiance d'igno-
LES PREMIERES INVASIONS ARARES. 225
rant et de naïf s'éveillait au contact de pensées trop
profondes ou trop fragiles, dont le sens intime lui
échappait. 11 ne comprenait ni la complexité de Tad-
ministration, ni la régularité de la vie, ni la stabi-
lité des institutions, ni le rythme méthodique de
l'ensemble. Il ne saisissait que l'aspect extérieur, la
réglementation tatillonne et taquine, la discipline
sévère; il voyait surtout s'approcher trois hommes
qu'il honnissait : le collecteur d'impôts qui réclame
de l'argent, le soldat qui exige qu'on lui livre les
armes et, derrière eux, l'administrateur qui impose
des parcours , découpe les terres , broyé la tribu et
garrotte chaque homme sur un coin du sol , entre le
tribunal et la prison. Pour se faire Grec, il lui fallait
devenir un autre homme; il ne le voulait ni ne le
pouvait; il tint tête et demeura libre, trop farouche
pour se soumettre, Irop maladroit et trop indécis
pour jeter l'étranger à la mer.
Ces faits valent la peine d'être médités, aujour-
d'hui plus que jamais. Nous sommes Aryens comme
le Grec et, sur plus d'un point, Byzantins. Le Maure
n'a pas changé.
226 MARS-AVRIL 1889.
IV
LES ARABES.
I, Apparition de l'islamisme. Mohammed et les premières vic-
toires.
n. Les conquêtes. Invasion de la Syrie. Causes de Texpansion
musulmane.
m. Le Pays. Aspect de l'Arabie. Son isolement; il assure à la
race son homogénéité. Importance de celle-ci. Pauvreté du
pays. Instabilité de l'homme. Les routes vers l'extérieur.
IV. L'homme. Influence de la nature sur son moral. Vivacité et
vigueur des impressions. Sens du monde extérieur. L'intel-
ligence. Médiocre faculté d'abstraction. Défaut d'imagina-
tion. Conception de l'art et de la poésie.
V. L'Esprit. Sa structure; ses procédés de raisonnement. Forme
du discours. Construction de la langue.
VI. Le caractère. Passion. Défaut de nuances. Bravoure. Cru-
auté. Générosité. Orgueil. Instabilité. Insubordination.
VII. La religion et la guerre sainte. Le Prophétisme. Moham-
med et s^ doctrine. L'enthousiasme rdigieux. La guerre
sainte. Les armées et la tactique arabes. Organisation des
conquêtes et traitement des conquis.
Vni. La législation et le gouvernement. Caractère de la loi. Les
différences essentielles d'avec la loi romaine. Caractère du
pouvoir et sa dévolution. Les gouverneurs et l'administra-
tion. Les impôts. Les révoltes.
IX. Conclusion. Le monde gréco-latin et les Arabes au vn* siècle.
I.
En Tan 61 2 de notre ère, Héraclius étant empe-
reur de Byzance, etChosroës, Roi des Rois, régnant
sur l'Iran, un chamelier arabe eut, au fond de la
LES PREMIÈRES INVASIONS ARABES. 227
solitude oii il aimait à se retirer, des visions de lau-
delà : il entendit des voix et sentit passer en lui ua
esprit surnaturel. C'était un homme ignorant et
simple, né dans la pauvreté et quun heureux ma-
riage avait mis dans laisance. Chef de caravane , il
avait visité, pour les besoins de son commerce, les
villes de Syrie et en était revenu sans avoir, semble-
t-il, beaucoup observé ni bien compris ce qu'on y
voyait. Il savait à peine lire les caractères primitifs
que ses frères traçaient sur des omoplates de cha-
meaux ou des feuilles de palmier, et les imitait mal-
aisément; le plus clair de sa science consistait en lé-
gendes, en traditions si vieilles que les lèvres des
conteurs les avaient usées en même temps que leur
ignorance les déformait, en récits véridiques peut-
être, sûrement embellis de fiction, recueillis dans la
demi-somnolence des veillées autour du feu mou-
rant, sous le ciel à peine refroidi et scintillant
d étoiles, quand tout dormait à l'entour. Récits, tra-
ditions, légendes avaient fermenté dans cet esprit in-
quiet, surexcité, surchauffé comme la nature qui
Tentourait , et un obscur travail de réflexion latente ,
ignorante d'elle-même, d'imagination maladroite et
puérile, délia et étendit à la lumière Tâmé repliée et
sombre du chamelier. Il conçut lunité divine,
comprit la bonté du Créateur et reçut de lui la foi
qu'il fallait suivre et l'ordre de la communiquer aux
hommes; il devint prophète de Dieu.
Mais Mohammed était faible et sa voix ne portait
pas bien loin. Il enseigna d'abord ses proches, en
228 MARS-AVRIL 1899.
reçut quelque encouragement , recruta d autres
adeptes encore, en petit nombre mais fidèles, qui
faisaient profession de se confier à Dieu et, à cause
de cela, se nommaient Moustimouna (Musulmans).
La masse de la nation restait sourde à ses appels.
Elle obéissait à la puissante tribu deQoraïch, mai-
tresse de la Mekke , gardienne des lieux saints , atta-
chée par tradition et par intérêt au culte des idoles.
Bientôt persécuté , le prophète s enfuit de la Mekke
avec son fidèle Abou-Bekr et gagna Médîne; des
Qoraïchites le suivirent dans fexil; il fit, dans son
lieu de refuge, de nouvelles recrues et continua
sa prédication. Les Mohadjériens (on appela ainsi
les Mekkois qui s'étaient joints à lui) et les Ansariens
(ce fut le nom qu'il donna aux habitants de Mé-
dine qui embrassèrent la nouvelle religion) étaient
de purs Arabes, desprit exalté mais de sens pra-
tique, très fervents mais très près des biens de ce
monde, ardents à propager la foi mais soucieux aussi
de leur fortune. Les Mekkois étaient de gros com-
merçants dont les caravanes passaient près de Médine
pour gagner la Syrie. En s emparant de leurs convois,
on faisait œuvre pie et on arrondissait son bien. Les
expéditions commencèrent aussitôt. *Abd Allah ibn
Djahch, à la tête de huit musulmans, s'embusqua
à Nakhla, entre la Mekke et Taiëf, et pilla une ca-
ravane qoraïchite dont il tua le chef. C'était un bien
petit commencement, le premier coup de sabre
donné par le bras musulman , bras qui se reposa ra-
rement, sabre qui retrouva difficilement le fourreau.
LES PREMIERES INVASIONS ARABES. 229
Peu après, le Prophète lui-même marcha à la re-
cherche de la grande caravane qui revenait de Syrie.
Il avait, en tout, sous ses ordres 3i3 hommes,
presque tous gens de pied, car la petite armée ne
possédait que 70 chameaux et 3 chevaux. Il ne ren-
contra pas la caravane, mais se heurta aux Qoraï-
chites venus pour la secourir et les vainquit h Bedr.
La lutte continua, le plus souvent heureuse , et bien-
tôt Mohammed put rentrer à la Mekke et détruire
les idoles qui souillaient la Ka^bah sainte. Les
Qoraïchites subjugués embrassèrent Tlslamisme, et
presque aussitôt celui-ci déborda de l'Arabie sur les
pays voisins.
IL
Ils partirent quatre -vingt ou cent mille pour
conquérir le monde, allant droit devant eux, vers
les villes de la Syrie, la vallée du Nil, celle de TEu-
phrate, là où il y avait de Teau, de Tor, des pâtu-
rages à tondre et des soldats à combattre. Tadmor,
pleine d'effroi, les vit, un jour, sortir poudreux,
hâves, altérés et terribles du désert de Djof, que
nulle armée avant eux n'avait traversé. Durant cinq
jours de soleil torride et de mirages ils avaient mar-
ché, sans presque faire halte, n ayant pour boisson,
hommes et bêtes, que le lait des chamelles et leau
que recelait l'estomac des dromadaires égorgés.
On les avait vus jadis, caravaniers paisibles et
indifférents, passer par petites troupes, derrière
230 MARS-AVRIL 1899.
leurs bêtes de somme, s arrêter aux portes des villes
et attendre patiemment un nouveau chargement
pour regagner le sud. Ils pariaient peu et n'étaient
point curieux; on ne connaissait pas leur pays; on
disait qu ils vivaient pauvrement, sous la tente, du
croit de leurs troupeaux. Us revenaient maintenant
en grand nombre et grand tumulte; ils montaient
des chameaux rapides et des chevaux bondissants
que nulle étape n effrayait et qui , du lever au cou-
cher du soleil, traversaient la plus vaste plaine. Us
semblaient sortir de terre au milieu du tourbiUon
de poussière soulevé par les sabots de leurs mon-
tures, et, tout à coup disparaissaient au fond de
l'horizon, comme emportés par le vent qui les avait
amenés. Us avaient des vêtements grossiers comme
ceux que revêtent les pâtres, mais leurs armes étaient
brillantes et affilées, et leurs batteurs d'estrade pous-
saient dans la nuit chaude, pour s'appeler l'un
l'autre , de grands cris gutturaux , longuement espa-
cés, qui faisaient frémir de crainte les Syriens der-
rière leurs murailles. Ces cris appelaient d'autres
hommes qui, le lendemain, envahissaient la plaine
avec les rayons du soleil, et les paisibles cultiva-
teurs des bords del'Oronte etdu Yarmouk n'avaient
plus d'espoir que dans l'armée byzantine, qui seule
pouvait délivrer leurs terres de ce fléau.
Les troupes grecques étaient solides, les soldats
étaient de beaux et fiers hommes, bien payés et
bien armés; leurs habiles stratèges avaient tenu tête
à tous les barbares et vaincu le Roi des Rois, Chos-
LES PREMIÈRES INVASIONS ARABES. 231
roès le Perse. Armée et généraux, dernière sauve-
garde de l'empire, marchèrent au-<levant de Ten*
vahisseur. Ce fut une lutte gigantesque que jamais
rOrient ne revit. Les lignes byzantines étalent iné-
branlables, les assauts des Arabes ne cessaient pas,
et, quand la nuit tombait, les soldats restaient à
leur place tout armés pour le combat du lendemain.
Les rangs des Grecs s'éclaircissaient et les Arabes
étaient fauchés comme moisson, mais ils revenaient
toujours, caries femmes, devant leur camp, frap-
paient au visage ceux qui tournaient le dos à Ten-
nemi ; les blessés couraient à de nouvelles blessures
et recevaient la mort avec des cris de joie et , dans les
yeux , une extase qui faisait songer, sous leurs casques
de fer, les soldats de TEmpereur. Lacier lui-même
s'émousse, et quand les épées byzantines ne purent
plus trancher, après trois jours de lutte, le barbare
inlassable brisa la ligne de bataille; Tannée byzan-
tine se retira aux chants de victoire des Arabes.
Ceux-ci marchèrent alors contre les villes; leurs mu-
railles élevées et bien défendues les arrêtèrent; ils
demeurèrent à leurs pieds, flairant la proie pro-
chaine qu ils ne pouvaient saisir et guettant laven-
ture qui la leur livrerait : la fatigue de l'assiégé , la
ruse de l'assiégeant , la famine ou la trahison ouvrirent
toutes les portes j mais les hommes du désert, dé-
daigneux des gens de l'argile, restèrent au dehors,
sous leurs tentes , en mettant garnison dans les châ-
teaux.
Les populations venaient maintenant en masse
232 MARS-AVRIL 1899.
implorer la paix et offrir de splendides rançons qui
saccumulaient sous les tentes des nomades. Elles
s'approchaient avec crainte de ces hommes basanés
et superbes qui, le combat fini, reposaient pares-
seusement sur le sol , pensifs et préoccupés de
quelque chose d'invisible. Elles cherchaient en vain
parmi eux celui qui les commandait; si elles de-
mandaient le chef, on leur montrait un homme
vêtu comme les autres, et, comme les autres,
accroupi près de son cheval et de sa lance fichée
en terre. 11 n'avait pas d'habits brodés ni d'armes
de prix , et tous s'approchaient de lui sans fléchir
le genou ni baisser la tête; le dernier des soldats
l'appelait par son nom et celui de son père, et lui
parlait comme à un compagnon d'armes, et les
hommes qui entendaient leur langue disaient qu'ils
n'usaient jamais, en s'adressanl à lui, des formules de
respect et des locutions adulatrices que la hiérarcliie
sait si bien composer, mais qu'ils le tutoyaient sim-
plement. Tous ces guerriers semblaient très fiers. Si
quelque Syrien plus hardi leur demandait pourquoi
ils étaient sortis de leur pays et faisaient ainsi cam-
pagne, et comment ils remportaient tant et de si
foudroyants succès, ils répondaient qu'ils avaient
reçu un ordre d'En Haut, que leur vrai maître était
le Dieu unique, qui leur avait envoyé un prophète et
ordonné par sa bouche la conquête du monde, et
que c'était Dieu qui combattait pour eux et leur don-
nait la victoire. Quand l'Arabe parlait de ces choses,
son œil s'allumait et l'on y voyait passer le reflet
LES PREMIÈRES INVASIONS ARABES. 233
fauve (le ses déserts et la lueur dun feu intérieur
qu'attisait une grande passion. Le Grec comprenait
alors ce que signifiait le cri Allah Akbarl « Dieu est
le plus grand! » qu'il lui entendait rugir au milieu du
cliquetis des épées quand Tattaque commençait, et
qui flottait encore, après le combat, sur les lèvres des
mourants. Toujours curieux des choses de lau-delà,
il interrogeait encore et apprenait que le Dieu unique
ordonnait d être compatissant aux faibles etbon pour
les misérables , de faire faumône et de garder son âme
des souillures du péché , de le prier souvent et de
mener une vie pure pour aller au jour du jugement
dans le Paradis qu'il réserve à ses fidèles. Prier, don-
ner aux pauvres, jeûner au mois prescrit, faire le
pèlerinage des lieux saints et payer la dîme, il n en
fallait pas plus pour gagner le céleste séjour. Mais
le plus sûr moyen dy parvenir était de trouver la
mort dans le combat contre les infidèles. Pour deve-
nir musulman , il suffisait de confesser l'unité de Dieu
et de reconnaître Mohammed pour son prophète.
Celui qui faisait cela entrait dans les rangs des Arabes ,
était considéré par eux comme leur frère et prenait
part au butin. Beaucoup de Syriens prononcèrent la
formule et partirent avec l'armée. Ceux qui demeu-
rèrent chrétiens ne furent pas maltraités. Ils payèrent
l'impôt et restèrent libres de pratiquer leur culte ,
mais les musulmans les regardaient comme des su-
jets et ne leur accordaient aucune considération. Les
uns après les autres, ils confessèrent la foi pour se
mêler aux vainqueurs.
234 MARS-AVRIL 1899.
Cependant ils avaient relevé leurs villes et obéis-
soient à des gouverneurs que nommait un prince
puissant, successeur du Prophète, qui régnait dans
le pays des Arabes. C'était lui qui ordonnait les
expéditions, conquérait TElgypte, menaçait l'Asie
Mineure et détruisait TEmpire perse« On apprit un
jour que ce souverain venait visiter Jérusalem, la
ville sainte, et le peuple, patriarche en tête, se porta
à sa rencontre. Il vit venir du désert un pauvre
homme monté sur un chameau et vêtu de grossiers
habits avec , à la ceinture , un fouet qui pendait , et à
Tarçon de sa selle, un petit sac de dattes et une
outre d*eau. Les Arabes rappelaient par son nom ,
qui était Omar, et le tutoyaient comme ils faisaient
avec leurs chefs, mais lui témoignaient cependant
beaucoup de déférence et lui donnaient le titre de
KhaUfe, c est-à-dire successeur du Prophète. Cet
homme fit reproche aux officiers arabes des riches
habits qu'ils portaient et de leurs armes précieuses ,
visita les lieux saints, ordonna d'y construire une
mosquée et retourna dans son pays comme il était
venu.
Les gouverneurs que le Khalife nommait étaient
des hommes simples, grands guerriers et piètres
administrateurs qui n'amenaient point de scribes
avec eux et n'avaient pas de bureaux affairés. Ils
rendaient eux-mêmes la justice aux musulmans ou
la faisaient rendre par des hommes sages et versés
dans la Loi. Les Zimmi gardaient leurs magistrats ;
on ne leur demandait que le payement de l'impôt
LES PREMIERES INVASIONS ARABES. 235
et l'observation de la paix. Si quelqu'un d'eux trou-
blait celle-ci, il était puni sévèrement, mais la loi
nouvelle n'était pas plus arbitraire ni plus cruelle
que rie l'était la byzantine , et elle était plus simple
et plus expéditive.
Peu à peu, ceux des Arabes qui n'avaient pas
suivi leurs compagnons dans les expéditions loin-
taines ou qui en étaient revenus quittèrent leurs
tentes pour habiter les maisons de la ville. Ils se
rencontrèrent tous les vendredis dans la mosquée
avec les indigènes, chaque année plus nombreux,
qui avaient embrassé l'Islamisme; ils épousèrent
leurs filles et les admirent au milieu d'eux, si bien
que cent ans plus tard il eût été difficile de distin-
guer le descendant du vainqueur de celui du vaincu.
Ces hommes qui étaient venus , poussés par un vent
d'orage et semblaient devoir aussitôt repartir, avaient
fondé une société nouvelle, si bien assise qu'elle
dure encore après douze siècles ; ils firent de même
dans bien d'autres pays et ils continuent aujour-
d'hui. Telle fut la conquête musulmane.
Le récit de cette expansion rapide, irrésistible
confond notre raison d'Occidentaux. Son premier
succès ne nous étonne qu'à demi , accoutumés que
nous sommes à considérer l'Orient comme une ré-
gion vouée aux débâcles soudaines et aux brusques
détours d'une histoire sans préparation et sans len-
demain; mais la durée de ses conséquences, la
continuité de ses effets nous émeuvent et nous ne
sommes point éloi^és de voir là une grande erreur
236 MARS-AVRIL 1899.
de la Providence, une défaillance de notre race, un
malentendu de Thomme avec la destinée. Pendant
longtemps , le Musulman a été , à nos yeux , le fléau
de Dieu, le païen sacrificateur d'enfants, finfidèle
qui souillait de sa présence nos lieux saints , Thomme
sans foi, sans loi, sans mœurs et sans conscience
qu'il fallait combattre à mort, massacrer sans pitié,
balayer de la surface de la terre. L'horreur et la
crainte quil nous inspirait alors expliquent assez ce
sentiment. Nous connaissons mieux maintenant son
caractère et sa religion ; il ne nous effraye plus ; nous
le jugeons plus sagement ; et cependant bien des
choses chez lui nous étonnent encore, et plus d'un
point de son histoire nous parait inexplicable. Il faut,
pour comprendre tout cela, savoir quel mobile
l'anima, de quelles ressources il disposait, quels
étaient ses movens d'action, son caractère et son
esprit. Son expansion s'explique par la charge élec-
trique qu'accumula dans ses membres une religion
nouvelle ; son succès se conçoit si l'on considère la
forme de son gouvernement; religion et gouverne-
ment se déduisent de la tournure d'esprit et de la
manière de vivre, esprit et manière de vivre décou-
lent de la nature intime de l'homme et du pays
qu'il habite.
Notre étude nous entraîne en des considérations
lointaines qui nous retiendront longtemps; nous
faborderons d'un esprit très large qui admette qu'on
peut penser autrement qu'il pense, croire à autre
chose qu'à ce qu'il croit, aspirer à un autre but
LES PREMIERES INVASIONS ARABES.
237
qua celui qu'il vise; nous tenterons, par un eftbrt
soutenu de volonté, de nous imaginer qu'il peut
y avoir des hommes qui, quoique d'tme appa-
rence physique semblable à la nôtre, sont d'tme
complexion mentale si différente, que les compren-
dre soit difficile et que les juger soit pénible. Effa-
çant douze siècles d'histoire, oubliant Charlemagne,
Louis XIV et Napoléon, la merveilleuse expansion
de notre nation et le prodigieux épanouissement de
notre pensée, faisant abstraction du monde qui
nous entoure, des traditions de famille, des préju-
gés (le race et des préventions religieuses , voyons
ce qu'était l'Arabe au vu® siècle de noire ère.
[La suite au prochain cahier.)
\\\\.
16
MPBIMF.BIR **TIU\*l.r
338 MARS-AVmiL 1899.
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LE
TRAITÉ SUR L'ASTROLABE PLAN
DE SÉVÈRE SABOKT,
iCMT KV Ylf 8ISCU O^APRES DBS S0URGB8 GRECQUES,
ET FUBUB POUR U PBEMIÈRI FOIS P'APRÈS UN MS. DE BERLIN ,
PAR
M. F- NAU.
(suite.)
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LE TRAITÉ SUR L'ASTROLABE PLAN. 239
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240 MARS-AVRIL 1899.
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LE TRAITÉ SUR L'ASTROLABE PLAN. 241
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242 MARS-AVRIL 1899.
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LE TRAITÉ SUR L'ASTROLABE PLAN. 243
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244
MARS.AVRIL 1899.
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LE TRAITE SUR L'ASTROLABE PLAN.
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LE TRAITÉ SUR L'ASTROLABE PLAN. 247
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248 MARS-AVRIL 1899.
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LE TRAITE SUR L'ASTROLABE PLAN. 249
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LE TRATTK SUR L'ASTROLABE PLAN. 257
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258 MARS-AVRTL 1899.
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LE TRAITÉ SUR L*ASTROLABE PLAN. 259
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^ Le texte renvoie à la marge où l'on a )^>0id. — *
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260 MARS-AVRIL 1899.
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LE TRAITÉ SUR L'ASTROLABE PLAN. 261
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262 MARS-AVHIL 1899.
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• ^LOjf ^01 lio^O ^fOl httJ&^dP 90lt iuid ^LiM
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^ Jlfto f*3 w» DIS. — ^ ooi ms. — •"* Lire ^. — * Lire y^Âki. -
' i-jHfcal ms. — " Ms. addit âë. — ' Adde lia»». — * ma mt.
LK TRAITE SLR L'ASTROLABE PLAN.
263
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' o*df ms. — ^ Médoâot, — * I
, cf. IV.
I ms. — * Adde
26/i MARS-AVRIL 1899.
• JLKa^ jViiNn ^i><v>)
. *> a\rt>fc jofi Il^I^ • Mi»; jjauo
.l^Jbûb^
^JL^9o| ""^^f ^a-Jo> «xoVa.^ A.JD9 l^>iA ^o^^lt
^■;s.cH^ ^oC^o |;.^h ««ôi ' Ifo^ )iJ»h i^^l JLâOA,
• ILûû^L ^ ^i*v>f JI.VI N f» oôii jUJt^
^ Lire sans doute : ^L )?,mS^ ^A.flaft vie . — * i^MAf v«Jleid|t
ms. — ^ liojo . J^} nis.
LE THAITÉ SLR L'ASTROLABE PLAN. 265
» » •> ^a>>» VI
J09l U — a^— «h • ^^-»? AIoUjD
Jofi ^ — toi ^ I * I VI »l oô».^ ô) il) ;..^o) JLa3W^
JLûfo) ^f "^i^ • ^o-oJLtoh
^ jlâÊsjd w»| JLd
90>
( fol. 9() r")
JLJ(s.sL3 jn*a»f <xo?ato Jbû^fo jl:^ JD ^o> ^ «.«2^
jf^-««.-JD9 U-â»^| liJLdfl ^^1 >o; '^v» ^ JLJ^^ "^^o
t^,iVi ^ ^JLb jooM ^i*v>f Jl*^oriO oôi JL^«:^ • Wa^I
liol Jl VI 0 x> g'V oV)v-a Jbo^t ^JU»o .JLâOA.
^ Lire J^SL^ J|. — - Lire ^. — "' Adde yx^. — * )l->{>o*> ooit
»?oao ms.
266 MARS-AVHIL 1899.
<^| |\n o^ IfolbOd^ ^iti'^av» j#>Mj>in ^JUfoJLd o{^
*NoQ^ ^^ y^^ot lu) ^ jliol} JLd9oJLdf (fol. 96 v'j
oj^oi,^£ù\ ^ ^«:^0k!^ jofi U^^h «OLd; AIoUjD
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LE TRAITÉ SUR L'ASTROLABE PLAN. 267
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268 MARS-AVRIL 1899.
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LE TRAITÉ SUR L'ASTROLABE PLAN. 269
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XTII. i8
larKimckiK ntTiuNtLa
S70 MÀES'AVRIL 1800.
(fol. 97 ¥<*) (^oLo • I > I Vi »l Of^mS.
i^»Jii I, » iV>)t ^**êi <nf>o fi > ^X»j) ôi ywiol ^ JLJ^^ 00»
ftlw«ia ^Oj iff^fMD JLdûA. ibX«ld:^ JUe«X «JUjUfeto
' M» ms. — - »o» ms. — ^ ..o»,^ ms. — * 1^^ ms. — * Lire
peut-éti'e - ^ -Q>^^^i^>l , Q-epivos rpoTnxôt,
LE TRAITÉ SUR L'ASTROLABE PLAiN. 271
• «£d9Qu^ o^ «AoL »£pa ft * ^uPf JL^) JLwDfetet «*o«
JLd^ ^ )i^»paAa«| ô) 1^L9 r^ «£d9a>o )J(^*.^Mjd
^ loT7fAep<i>o$ Tpoirixd;, le manuscrit Técrit en deux mots, le
second est «ado^^o*». — * Deest ms. — ^ )J^mj^«»J ms. — * Deest
ms. — * Xef/xepivo$ rpo-ntxôs ; ^Noad .... ms. — ^ r»l "^'*'' —
' ktilpopéfios. — ® i(w)LtofM ms. — • ApxTfxd;. — *® J^ ms. —
" Item. — •* kmapHxtxés»
18.
272 MARS-AVKIL 1899.
• JLfWfio^ **o»aju9 ^omH ^^«aa.«£Of ^ujoottte ^o»<>ift>t
^ J^\w >V.I ^JLdOft '^i^oeitte (fol. 98 r^) 3h "ooi
JlvaoN x»^'^^^ y.a^&riSi J^}i U^^h «OiâJ AIClUD
â|o JLJl OM^h **ô« JL*4W^d? oêi '^JLfof; «£d9adUjj
JLââA. Nv Ai'vt ^i^t^h
]LLa«) *^io^SS. Uâoi ^<^o» JCL*d^ «£d9adUj) ^0»
' IfiDoJ ras. — * i«aâ*«» nis. — ^ ^ooiJ^sd nos. — * Locam /ta-
Aen5 pour w^^Uf . Le ms. porte i>o^t. — '' )«r*oft ms. — ^ L»JW ms.
«'
LE TRAITÉ SLIK L'ASTROLABE PLAN. 273
• ^a-^9ol OOI9 «£d9adUj) ^ju;^| ^oC^ ^^^! ^Joio
• )m «£090..^ Jba.â^9 iiJLofJLd) oô« «£090^9 Jbu<
|oo)L JLILdi*i |9a-^9 Jl v»»iV JliJLdf) ^ii>nrs.o>v> (^oLo
%fi09a-^ ^i^i^mJ^^o «JliJLdfl^ «AdVoâoi U'>o«<.v> <*^o«
274 MARS-AVR[L 1890.
TRADUCTION.
IL USAGES DE L'ASTROLABE.
I. Trouver dorant le jour, à l'aide de l'astrolabe y
l'heure solaire; puis trouver pour cette heure le degré
[du zodiaque) qui se lève, celui qui se couche, celui qui
est au milieu du ciel [au méridien) et celui qui est sous
la terre\
Nous regardons d'abord (dans les tables) la posi-
tion vraie du soleil et dans quel signe du zodiaque il
est ; puis , à rheure que nous cherchons , nous diri-
geons tout Tinstrument en face du soleil jusqu'à ce
qu un rayon passe à travers les deux ti'ous percés en
face lun de Tautre dans la dioptre. Il est évident
que si nous plaçons une tête de la dioptre , nommée
((index», sur le quadrant, c est-à-dire sur le quart
de cercle divisé en 90 degrés, nous verrons de
combien de degrés Tindex se déplace sur le qua-
drant. Nous notons le nombre ainsi obtenu (c'est la
hauteur actuelle du soleil), puis nous retournons
Tastrolabe sur Tautre côté et faisons tourner le cercle
du zodiaque qui est au milieu de Taraignée sur le
climat dans lequel nous sommes et sur les inter-
sections des parallèles, c'est-à-dire proches l'un de
l'autre , jusqu'il ce que le degré où se trouve le soleil
* Ce problème est posé et résolu de manière anidogue chez Ma-
carius Hieromonarhus [Rhein. Mns,, t. VI, p. iSg).
LE TRAITÉ SUR L'ASTROLABE PLAN. 375
soit sur Tintersection de ces parallèles au degré même
où nous Tavons observé , à Taide d'un rayon solaire
traversant les deux trous de ladioptre ^ Noiis regar-
dons alors sous la terre, quel est le degré diamétra-
lement opposé au soleil sur le zodiaque , et dans quelle
heure se trouve ce degré parmi les heures écrites
au-dessous. Cette heure est celle que nous cher-
chons. Nous trouvons dès lors facilement le degré
(c de vie » , celui « des noces » , celui du milieu du ciel
et celui de dessous la terre, car le degré et le signe
qui se trouve sur Thorizon est de notre climat à
rheure observée sera dit être « à la vie », celui qui
est diamétralement opposé sur Thorizon ouest sera
dit « aux noces » , celui qui est à sa plus grande élé-
vation dans ce climat , c est-à^ire sur le méridien , est
« au milieu du ciel » et celui qui est diamétralement
opposé sous la terre est dit « aux pères ».
Par exemple, supposons que, dans le quatrième
climat, Tindex de la dioptre ait été sur le 3o* degré
et que le soleil soit dans le premier degré du Can-
cer. Tournons Taraignée jusqu'à ce que le premier
degré du Cancer soit sur l'horizon est, puis conti-
nuons à tourner Taraignée vers le haut jusqu'à ce
que le premier degré du Cancer soit sur le 3o' pa-
rallèle de hauteur où était l'index, puis cherchons
le degré du zodiaque diamétralement opposé au
^ Le soleil étant ainsi placé dans sa position vraie, il en est de
même de tous les astres et de tous les cefcles. Lft fâ<j6 de râstroUbé
représente donc la position du ciel à ce Moment et, il tuffit de la
regarder pour avoir Theure, le signe qui est à l'hofiiOti, ttc*
270 MARS.AVR[L 1899.
Cancer, qui est le premier degré du Capricorne. Ce
degré se trouve sous la terre dans la troisième heure.
Telle est Theure du jour.
Je dis que Ion trouve ensuite facilement les quatre
centres ; on les trouve en cherchant leurs places pour
le quatrième climat. Au levant . on trouve le 5" de-
gré du Lion; au couchant, le même degré du Ver-
seau, au méridien, le 2 4* degré du Bélier et sous la
terre , le même degré de la Balance. Pour connaître
les ascensions' depuis le commencement du Bélier
jusquau point qui se Jève à cette heure, nous regar-
dons où se trouve Tindex de laraignée qui est le
commencement du Capricorne, puis nous comptons
les degrés depuis le milieu du ciel (le méridien)
jusqu au point où se trouve le commencement du
Capricorne, et nous trouvons i i 2 degrés pour ces
ascensions dans le quatrième climat'^. Nous trouvons
aussi que le Lion se lève et que le Verseau se couche
' Cf. i/i/ra, IX.
* Ce chiffre (en nombres ronds) est exact. Il faut résoudre le
triangle suivant :
Tare 7II représente les ascensions cherchées (v. I\); la latitude
du quatrième climat est de 36° et Tare d'édiptique qui s*étend du
Bélier au 5* degré du Lion est de 12 5°.
LE TRAITÉ SUR L'ASTROLABE PLAN. 277
dans le 5* degré. Quand nous portons ce nombre
sur la sphère droite, nous trouvons que le Bélier
est au milieu du ciel dans le 2 4' degré : il est évident
que la Balance est sous la terre dans le même de-
gré. Depuis la première heure jusqu'à la sixième, le
soleil est sur les parallèles (la partie des parallèles)
qui précèdent le milieu du jour; de la sixième jus-
qu'à la douzième, il est sur les parallèles qui suivent
le milieu du jour. On reconnaît la position du soleil ,
s'il est avant ou après midi, à l'aide de l'index. Si les
degrés indiqués par l'index augmentent (pour deux
observations successives) le soleil monte vers le mi-
lieu du jour. Si les degrés diminuent, le soleil des-
cend après le milieu du ciel. Il en est de même
pour un astre quelconque.
II. Trouver Vheare darant la nuit à l'aide des
étoiles.
On cherche d'abord à l'aide de l'instrument en
quel degré (de hauteur) la dioptre nous montre l'une
des étoiles fixes désignées sur l'araignée, comme on
l'a déjà fait pour le soleil. Puis faisons tourner l'éloile
observée et plaçons-la sur le degré que nous avons
trouvé à l'aide de la dioptre , regardons ensuite sous la
terre dans quelle heure tombe le degré où se trouve
le soleil : nous dirons que telle est l'heure nocturne
avec ses fractions. Il est évident aussi que nous con-
naîtrons dès lors le degré « de vie », celui du milieu
du ciel, et ceux qui leur sont diamétralement op-
posés.
278 MARS*AVRIL 189Q.
IIL Trouver l heure durant la nuit, à l'aide de la
lune.
Il faut d'abord chercher avec soin (à laide des
tahles) dans quel signe et dans quel degré se trouve
la lune. Quand nous le savons, nous cherchons,
comme nous Tavons fait pour le soleil (par une
observation de hauteur), en quel degré du quart de
cercle se trouve la lune ; puis nous tournons Taraignée ,
c'est-à-dire le lieu xtslx de la lune, jusqu'à ce qu'il se
trouve dans les parallèles (de hauteur) sur le degré
où la dioptro nous a montré que la lune se trouvait.
Nous regardons ensuite sous la terre en queUe heure
se trouve le degré où est alors le soleil; cela nous
indiquera les heures déjà écoulées. Mais, de jour ou
de nuit, il faut avant tout savoir sî le soleil, la lune
ou Tétoile considérée sont avant le méridien; on les
cherche alors sur les parallèles qui précèdent le milieu
du jour, ou , après le méridien , sur les parallèles qui
suivent le milieu du jour. Il est évident qu'ici encore
nous connaissons « les centres » dont nous avons
parlé.
IV. Trouver, à taide de l'astrolabe , téTto/^tf, c est-
à-dire la station du soleil.
Pour trouver la station du soleil nous dirigeons
rinslrument, un peu avant la sixième heure ^, de
^ 11 s^agit de trouver la liauteiir méridienne ou la culmination
du soleil, c'est-à-dire le point où le soleil cesse de monter au-dessus
de l'horizon pour redescendre. Chez Jean Philoponus : U&t (h^tm
LE TRAITE SUR L'ASTROLABE PLAN. 279
manière qu'un rayon de soleil traverse les deujt trous
de la dioptre (du dos de lastrolabe) ; puis , peu à peu ,
à mesure que le soleil monte, nous élevons aussi la
dioptre de manière que le rayon de soleil traverse
toujours les deux trous; quand nous voyons que le
soleil ne monte plus ) mais commence à redescendre,
nous disons que c est le milieu du jour. Nous regar-
dons alors sur quel degré du quadrant se trouve
Tindex de la dioptre; puis, retournant Imslrument,
nous faisons tourner la zone du zodiaque; et le degré
du zodiaque, que nous voyons coïncider avec un
certain nombre de Tintersection intérieure de ces
parallèles, égal au degré observé à laide de la dioptre
quand le rayon du soleil la traversait, nous fait
connattrc dans quel signe et dans quel degré se trouve
le soleil pour ce jour-là. Nous dirons que le soleil
est dans ce degré et dans le signe qui le contient.
Mais avant tout, il faut savoir dans quelle saison
nous sommes, afin de ne chercher que dans les trois
signes qui correspondent à cette saison, et d'éviter
toute erreur.
V. Trouver, à l'aide de r astrolabe y téiroxffy (^'^^^t-à-
dire la station de la lune et des cinq planètes \
Nous prenons d'abord Tune des étoiles fixes mar-
eôpsTv èx Tov Spydvov riiv roQ ijMov ^iro;^ify * ^i^ ^ ^h¥, vUs éfo7i
Aa^cTi» TÔ xaB* ixdal'nv •fifiépav roC "fiUov fiiytolop Cf^^a.
^ Le titre désigne, (oinme dans l'article précédent, la hauteur
méridienne, bien que ce ne soit pas spécifié en dessous*
280 MARS-AVRIL 1899.
quées sur Taraignée et ciierchons sur le quadrant
(à I aide dune observation) quel est son degré (de
hauteur). Nous tournons l'araignée jusqu'à ce que
rétoile arrive sur le même degré de rintersection
intérieure des parallèles; nous fixons alors l'araignée
dans cette position. Nous cherchons ensuite à l'aide
de Tindex de la dioptre en quel degré (de hauteur)
se trouve la lune , puis nous retournons l'instrument
et cherchons sur les parallèles le même nombre que
nous a donné la dioptre : le signe et le degré qui
correspondent à l'intersection du parallèle égal au
degré de la dioptre nous donnent la position de la
lune pour cette nuit (ou plutôt : le degré du zodiaque
qui a même hauteur). On opérerait comme on vient
de le faire pour la lune , si Ion voulait trouver Xinoy(i{,
cest-à-dire la station des cinq planètes.
VI. Trouver les changements^ d'ascension et de
descente, cest-à-dire la latitude de la lune.
On peut connaître les drgrés d'ascension, c'est-à-
dire la latitudo de la lune, de la manière suivante :
Nous cherchons, comme d'habitude, l'heure noc-
turne à Taide des étoiles fixes; puis nous cherchons
soigneusement, comme nous l'avons dit*-^, les degrés
' Mot à mot : « les rétrofçradations ». Mais il ne s'agirait alors
que de trouver le maximun et ie minimum de la latitude de la
lune , tandis que la démonstration semble donner le sens de la lati-
tude à une époque quelconque.
' Cf. chapitn^ v.
t
LE TRAITE SUR L'ASTROLABE PLAN. 281
de la lune^ Si les deux temps sont égaux, nous dirons
que la lune est au lieu des éclipses , c est-à-dire dans
le (plan) diamétral du zodiaque. Si le temps donné
par les étoiles est moindre que le temps donné par
la lune et que celle-ci soit au méridien , nous dirons
que la lune est au nord de Técliptique. Si le temps
donné par les étoiles est plus grand que le temps
lonné par la lune "^ et que celle-ci ne soit pas encore
irrivée au méridien , ce sera l'inverse : si le temps
lonné par les étoiles est moindre, nous dirons que
a lune est au sud de Técliplique : si le temps donné
)ar les étoiles est plus grand, nous dirons que la
une est au nord de Técliptique, c'est-i'i-dire au nord
du plan qui passe au milieu de la zone du zodiaque.
VIL Vérifier si l'astrolabe est bien oa mal construit.
Supposons , par exemple , que nous sommes dans
e quatrième climat et que le soleil est dans le pre-
mier degré du Bélier, nous tournons alors laraignée
de manière à amener ce premier degré du Bélier sur
l'horizon oriental : nous regardons en même temps
combien de degrés marque l'index qui est sur l'arai-
gnée. Supposons qu'il soit alors au milieu du ciel.
Tournons ensuite l'araignée (avec l'index) jusqu'à ce
que le degré opposé à celui du soleil, qui est le premier
degré de la Balance, arrive aussi sur l'horizon. Voyons
^ C'est-à-dire le degré du zodiaque qui a même hauteur.
^ Le parallélisme semble demander ici le membre de pbrase :
( nous dirons que la lune est au sud de Técliptique ».
882 iMARS-AVRlL 1899.
le nombre des degrés d'équateur que l'index de
Taraignée a parcourus du milieu du ciel, depuis le
moment où le premier degré du Bélier était placé sur
l'horizon est jusqu'à celui où le point diamétralement
opposé au degré du soleil y est arrivé, on en trou-
vera ici 180 (si l'astrolabe est bien construit), et
écrivons-les sur un côté^ Après cela, multiplions
par 1 2 heures le nombre des temps *^ d'une heure qui
est écrit en face du premier degré du Bélier sur la
tix)isième table pour le quatrième climat dans le
canon donné par Ptolémée, et ajoutons le nombre
des ascensions placé en face du degré du soleil pour
ce même quatrième climat, dans la seconde table.
Si le nombre tiré du canon est égsd au nombre donné
par l'index de l'araignée, l'astrolabe est bon; s'il y a
une différence de deux ou trois degrés on voit par
cette méthode que l'astrolabe est mauvais.
Nous pouvons le savoir aussi à l'aide du canon
fait par Ptolémée pour la sphère droite. En effet»
la quantité dont s'est éloigné l'index de l'araignée,
depuis le degré ou le signe du milieu du ciel , est
égal au nombre des levers sur la sphère droite de
ce degré du milieu du ciel. Nous pouvons connaître
^ Il s*agit d'évaluer directement les ascensions d'un certain
nombre de signes, puis de comparer ce nombre , donné par iutro-
labe, à celui que donne une table construite par Ptolémée, dit
Tauteur, et analogue sans doute à celles que Ton trouve dans VAl-
maijeste au livre 11 , eh. vu.
^ « Les temps d'une heure » sont les degiH^s d*équateur qui corres-
pondent à une heure, on les obtient en divisant par dooie; l'arc
d equateur compris entre les points du lever et du coucher du s(Ml.
LE TRAITÉ SUR L'ASTROLABE PLAN. 283
cela pour un signe et un degré quelconques. Et
quand nous cherchons ainsi les levers d'un signe
quelconque* et les levers de la sphère droite, il est
évident que si nous faisons tourner laraignée jus-
qu'au point diamétralement opposé à celui que nous
cherchons, et si nous regardons en même temps de
combien l'index de Taraignée s'éloigne du milieu
du ciel, puis que nous comparions le canon à l'as-
trolabe et que nous ne trouvions pas le même
nombre, nous devrons en conclure que le canon
ou bien l'astrolabe est mal fait, et nous contrôlerons
les deux, car le canon de Ptolémëe est fait d'après
l'astrolabe.
VIII. Comment on pourra vérifier si l'index est
exact et bien construit.
Dans tout climat, il faut d'abord savoir en quel
degré et dans quel signe est le soleil ; alors nous pla-
çons la tablette relative au climat qui nous occupe ,
puis nous tournons l'araignée jusqu'à ce que le degré
du signe où est le soleil soit au milieu du ciel (on
note alors sa hauteur). Puis, vers la sixième heure,
nous regardons le soleil à travers les deux trous de la
dioptre jusqu'au moment où le degré indiqué par
l'index n'augmente plus , mais commence à diminuer ;
et , si le nombre indiqué alors par l'index de la dioptre
est le même que le nombre obtenu quand nous
avons amené le soleil au milieu du ciel (à l'aide de
l'araignée), nous dirons que l'index est bien fait, si-
non, nous reconnaîtrons qu'il n'est pas exact.
284 MARS-AVRIL 1899.
IX. Comment, à laide de tout l astrolabe, on peut
connaître quelles sont les ascensions de chaque signe
dans un climat quelconque^, soit au centr'e de vie, soit
à celui du milieu du ciel, et quelles sont les « descentes^ »
au centre « des noces i» et à celui qui est sous la terre^.
Nous regardons quels sont les degrés de vie et
^ On appelle ascensions [àvalfopai) au centre de vie (sur Thori-
zon est) qui correspondent à un signe, le nombre des degrés de
réquateur qui montent au-dessus de Thorizon pendant que ce signe
lui-même monte tout entier au-dessus de l'horizon. (Cf. Ptolémée,
Composition matkématiciue , 1. II, ch. vu, et Bar Hébréus, Cours
d'cLstrononiie, 1.11, ch.iii, sect. i, a, 3, 4.) Le mouvement de l'arai-
gnée reproduit le mouvement diurne; les degrés d'équateur sont
notés sur le bord de Tastrolabe. Voir au ch. i en note , le triangle
à résoudre pour trouver les ascensions.
* xara^opa/, par opposition aux «ascensions» dva^opai,
^ Voici la signification de ces quatre centres; on peut lire : i** à
rhorizon est; 2° au méridien supérieur; 3** à Thorizon ouest, et
4' au méridien inférieur. Ces quatre lieux appelés centres par
Sévère , furent aussi appelés pivots , ce qui est la traduction du mot
cardines ( geniturarum ) employé par Firmicus Matemus II. xiii.
On divisa encore en trois parties chacun des intervalles , ce sont
les douze loci de Firmicus II. xvii, ou les douze^ maûons de Sévère,
car chacun de ces lieux loge un signe du zodiaque et quelque pla-
nète. Le premier lieu [i^j yow^oo) commence à Thorizon est et se
prolonge vers le méridien inférieur jusqu'au trentième degré tin
hoc loco vita hominum et spiritus continetur F. M. II. xvn. 2 ». Le
quatrième ]^i] J^ij ^ ou |loih»lt commence au méridien inférieur
« Quartus locus , id est imum cœlum,... ostendit nobis parentes,
patrimonium. . . F. M. IL xvii. 5.» Le septième )!^Li»f J^ com-
mence au méridien ouest « appellatur occasus a nobis , a graecis vero
èiiats* . . Ex hoc loco qualitatem et quantitatem quaeramus nnp-
tiarum F. M. IL xvn. 8 ». Le dixième )Lâa*, JB^^^t commence au
méridien supérieur «a nobis médium cœlum, u Grœcis fie<rovpd'
vrifia appellatur F. M. II. xvn. 1 1 ».
LE TRAITÉ SUR L'ASTROLABE PLAN. 285
ceux du milieu du ciel dans le climat où nous sommes ,
puis nous plaçons en conséquence Tindicateur des
degrés de Taraignée, qui se trouve sur les degrés
d'ascension. Après avoir mis le commencement du
signe qui nous occupe sur riiorizon est, nous lui
faisons décrire un parallèle et, pendant que ce signe
s'élève, nous comptons les degrés d'ascension que
décrit l'indicateur des degrés de l'araignée depuis
que le commencement du signe était sur l'horizon
jusqu'à ce que tout le signe se soit levé : le nombre
obtenu nous donne les ascensions de ce signe pour
ce climat.
Supposons, par exemple, que le premier degré
du Bélier soit sur l'horizon Est, qui est le centre de
vie , l'index de l'araignée , qui est le commencement
du Capricorne, se trouvera alors au milieu du ciel;
et, quand tout le Bélier se lèvera dans le quatrième
climat , l'index de l'araignée dont nous avons padé
s'éloignera du milieu du ciel d'environ trente degrés ;
telles seront les ascensions du Bélier dans le qua-
trième cUmat. Et si nous voulons connaître les as-
censions du Taureau, nous compterons le chemin
parcouru par l'index de l'araignée depuis l'endroit
où il se trouvait d'abord jusqu'au moment où tout
le signe du Taureau a monté au-dessus de l'horizon
est : ce sera le nombre des ascensions du Taureau.
Nous en ferons autant pour les autres signes.
Nous opérons encore de même sur la sphère
droite, pour le signe et les degrés que nous voulons
connaître. Nous plaçons alors au milieu du ciel (sur
Mil. 19
286 MARS-AVRIL 1899.
le méridien) le commencement du signe dont nous
cherchons les ascensions, puis nous le faisons passer
tout entier au milieu du ciel ; et ia quantité dont
Tindex de i araignée s'éloigne du point où ii était,
quand nous avons placé le commencement du signe
qui nous occupe au milieu du ciel , nous donne les
ascensions de ce signe sur la sphèi*e droite, c'est-à-
dire au milieu du ciel.
Après avoir écrit quel est le nombre des ascen-
sions au degré « de vie » et au milieu du ciel , pour
tout signe et pour tout climat, nous devons parier
«des descentes» à l'occident, c'est-à-dire au degré
« des noces » et à celui du milieu de ia terre (sur la
moitié inférieure du méridien). Plaçons le commen-
cement du signe qui nous occupe sur l'horizon ouest,
puis notons où se trouve l'index et faisons tourner
l'araignée jusqu'à ce que tout le signe descende
(sous l'horizon); l'index a parcouru im certain es-
pace depuis que le signe a commencé à descendre
jusqu'au moment où il a été complètement couché;
si nous comptons alors les degrés ainsi parcourus
par l'index , ils nous donnent « les descentes » de ce
signe dans le climat qui nous occupe. Nous opére-
rons de même pour trouver « les descentes » au mi-
lieu de la terre , c'est-à-dire au centre « des pères » ,
puis nous tournerons l'araignée vers l'horizon est
jusqu'à ce que tout le signe ait passé par le centre
du milieu de la terre, et le nombre des degrés par-
courus par l'index de i'araignée durant ce temps
LE TRAITÉ SUR L'ASTROLABE PLAN. 287
nous donnera le nombre « des descentes » de ce
signe au milieu de la terre.
X. Trouver combien il y a d'ascensions depvds le
commencement du Bélier jusc^n an degré, [du zodiaque)
qui se lève, c'est-à-dire jusqu'à l'horoscope.
Si nous voulons savoir combien il y a d'ascen-
sions depuis le conunencement du Bélier jusqu'à
rhoroscope, c est-à-dire jusqu'au degré du zodiaque
qui se lève à l'heure considérée, soit de jour soit de
nuit, nous plaçons le degré (l'horoscope) qui nous
occupe soit de jour, soit de nuit, sur l'horizon est;
puis nous comptons de combien de degrés l'index,
qui est au commencement du Capricorne, est
éloigné du milieu du ciel : nous dirons que le nombre
ainsi trouvé donne les ascensions depuis le commen-
cement du Bélier jusqu'au degré qui se lève à cette
heure.
Nous pouvons aussi trouver les ascensions en
prenant, dans la table de Ptoléniée, le nombre écrit
dans la seconde colonne en face du degré qui était
sur l'horizon est, et pour, le climat qui nous occupe ^
Ce nombre des ascensions se trouve aussi dans la
table pour la sphère droite.
XI. Comment on peut connaître y à l'aide de l'astro-
^ Dans VAimayeste, livre IJ , rh. vni, on trouve les ascensions
des signes du zodiaque, de lo en lo degrés pour les divers cli-
mats.
288 MARS-AVRIL 1899.
labcy la composition des heures dajour ou de la nuit,
ou la longueur et la brièveté du jour et de la nuit qui
nous occupent ^ cest-à-dirc [la plus ou moins grande
distance) du degré « de vie » ou du degré « des noces ».
Nous avons donné des régies pour trouver les as-
censions; ii convient maintenant de chercher les
heures (équinoxiales) et les degrés d^équateur d'une
heure (temporaire) pour tous les climats. Pour
trouver la longueur et les degrés d une heure d'un
certain jour, nous plaçons le degré du (zodiaque où
se trouve alors le) soleil sur l'horizon est, puis nous
notons l'endroit où se trouve l'index de l'araignée.
Nous faisons ensuite tourner le degré du soleil au-
dessus de la terre sur les parallèles jusqu'à ce qu'il
arrive sur l'horizon ouest; après quoi nous comp-
tons de combien de degrés a avancé l'index de l'arai-
gnée pendant que le degré du soleil se déplaçait de
l'horizon est jusqu'à l'horizon ouest. Si nous cher-
chons les heures (équinoxiales du joiu*) nous divi-
sons ce nombre de degrés par i5, et, si nous
cherchons les degrés d'une heure (temporaire) nous
divisons ce mêir.o nombre par 1 2 ^.
' On distingue deux sortes d'heures : i** le^ heures temporaires,
âpas HaiptHas. Il y en a toujours douze du lever au coucher du so-
leil; elles sont donc plus ou moins longues selon la saison; a** les
heures équinoxiales , celles-ci correspondent à quinze degrés de Téqua-
teur ; elles sont donc égales entre elles , mais les jours en contiennent
plus ou moins, selon la saison. Cf. Bar Hébréus, Cours d^astrono-
mie , 11, ch. v, sect. i.
* O passage a été altén*. On l'a restitué d'après son pariditt-
LE TRAITÉ SUR L'ASTROLABE PLAN. 289
Si nous cherchons à connaître les heures et les
degrés dune heure de la nuit, nous plaçons le de-
gré (du zodiaque) opposé (au soleil) sur Thorizon est,
puis nous le faisons tourner jusqu'à ce qu'il arrive
sur rhorizon ouest. Evaluons la marche de Findex
de Taraignée, comme nous Tavons dit; puis si nous
voulons les heures, divisons ce nombre par i5 et
nous aurons les heures équinoxiales de cette nuit; si
nous cherchons les degrés dune heure, divisons
par 1 2 , et nous aurons les degrés d'une heure pour
le point diamétralement opposé au soleil. Si nous
retranchons les heures du jour de celles de la nuit,
le plus petit nombre du plus grand, le reste nous
donnera Texcès de la nuit sur le Jour ou du jour sur
la nuit.
On peut encore procéder de la manière suivante
pour trouver avec plus de facilité le nombre des
heures et les degrés d une heure : Quand nous au-
rons trouvé, par la méthode indiquée ci-dessus, les
heures et les degrés d une heure qui correspondent
ou bien au degré du soleil , ou bien au point diamé-
tralemenl opposé, c'est-à-dire à partir du degré de
la vie, ou bien du degré des noces \ nous retranche-
rons de vingt -quatre les heures que nous aurons
trouvées soit pour le jour soit pour la nuit, et le
lisme avec le suivant. L'auteur a pu vouloir dire aussi qu'après avoir
divisé par i5, ce qui donne les heures équinoxiales du jour, s'il
reste quelques degrés , on obtiendra les minutes équinoxiales qu'il
faut ajouter aux heures, en multipliant par !\, ces degrés qui restent.
* Cela signifie que l'on évalue le temps mis par le soleil pour
passer de l'horizon est à l'horizon ouest et vice versa.
290 MARSAVRIL 1890.
reste nous donnera les heures de la nuit ou du jour
pour cette journée. Quant aux degrés dune heure
(équinoxiale), nous retrancherons de 3o' les degrés
de l'heiu'e de jour ou de nuit (jue nous avons trouvée
pour le soleil ou pour le point diamétralement op-
posé, et le reste nous donnera les degrés d'une heure
de nuit ou de jour.
Xni. Comment on peut connaître ^ à r aide de l'as-
trolabe, quelle est la plus boréale et la plus australe de
deux villes considérées.
Quand le soleil est au premier degré du Bélier,
nous cherchons à la sixième heure, à Taide de la
dioptre, quelle est sa hauteur méridienne. Nous
lisons les degrés de cette hauteur sur ie quadrant
(qui est au dos de lastrolabe), puis nous allons dans
lautre ville que nous voulons comparer à la pre-
mière et à la sixième heure , quand le soleil est dans
ce même premier degré du Bélier, nous prenons
de la même manière sa hauteur méridienne. Si, en
passant de la première ville à la seconde Tindicateur
des degrés du quadrant (du dos de Tastrolahe) in-
dique un nombre plus fort, autant il a ajouté de
degrés, autant la seconde ville est plus australe que
^ C'est exact, car si le parallèle décrit par le soleil a n degrés
au-dessus de Thorizon , comme à ces n degrés correspondent douze
heures temporaires du jour , chaque heure de jour comprendra _ÎL de-
grés. Mais le môme parallèle aura 3 60 — n degrés sous l*horizon
auxquels correspondront douze heures de nuit. Chaque heure de liuit
comprendra donc 3^°" degrés ou, comme le dit Sévère, 3o— A
1» n •
LE TRAITE SUR L'ASTROLABE PLAN. 891
la première; et s'il indique moins de degrés» la se-
conde ville est d'autant plus boréale que la pre-
mière. Il n'est pas nécessaire que le soleil soit dans
le Bélier; il peut être dans la Balance ou dans un
autre signe quelconque. On peut encore se servir
des étoiles fixes, en opérant comme nous l'avons
fait pour le soleil. Nous prenons, à l'aide de la
dioptre, la hauteur méridienne de l'étoile, et, quand
l'index indique plus de degrés, la ville correspon-
dante est plus méridionale; quand il indique moins
de degrés, la ville est plus boréale. Nous trouvons
aussi de celte manière en quel climat nous sommes.
Nous pouvons encore, à l'aide d'une autre mé-
thode , arriver au même résultat : Prenons un style
de fer, ou de roseau, ou de bois, ou d'une autre
matière quelconque, et, quand il est exactement
six heures dans la ville où nous sommes, cherchons
combien de pieds a l'ombre du style que nous avons
élevé; puis nous en ferons autant dans l'autre ville,
le même mois, le même jour, à la même heure (^vec
un style de même longueur); quand le nombre de
pieds sera plus grand, nous dirons que la ville cor-
respondante est plus boréale ; quand ce nombre sera
plus petit, nous dirons que la ville est plus australe ,
car l'ombre est d'autant plus grande que le soleil est
plus éloigné de nous vers le midi, et d'autant plus
courte qu'on est plus près de lui ^
' Cette dernière méthode est classique , mais n;a aueun rapport
avec l'astrolabe; la prc^rédente, si l'on se sart du toieil, tuppoM un
292 MARS.ÀVRIL 1809.
XIV. Comment on peut cormaitre la longitude Jtaae
ville par rapport à une autre : quelle est la plus orien-
tale et quelle est la plus occidentale^
On peut connaître ceci par les éclipses de lune
ou de soleil. Nous prenons, à Taide de Tastrolabe, le
(degré du zodiaque qui est au) milieu du ciel dans
les deux villes, au commencement, ou à la fin, ou
durant tout le temps de Téclipse ; puis nous envoyons
(le résultat. trouvé sur) lastrolabe dune ville dans
l'autre dont nous voulons connaître la position rela-
tive, orientale ou occidentale. Nous avons dit plus
haut comment on prend le degré du milieu du ciel
dans les deux villes , puis nous comparons le degré
de la dioptre trouvé (au même instant) dans les deux
villes. Quand le nombre indiqué par la dioptre est
plus grand, nous disons que la ville correspondante
est plus orientale que l'autre pour laquelle Tindex
indique un nombre plus petit',
XV. Comment on peut trouver la différence des
midis dans deux villes.
Nous trouvons ensuite de la manière suivante la
différence des midis dans deux villes. Nous retran-»
chons le plus petit nombre de l'indicateur des degrés
de la dioptre du plus grand et nous divisons la diffé-
intervalle de six mois entre les deux observations, d'après Texposé
qu'en donne Sévère.
^ En effet, les degrés des signes du zodiaque vont en croissant
de l'occident vers lorient.
LE TRAITE SUR L'ASTROLABE PLAN. 293
rence par i5: le nombre obtenu représente des
heures équinoxîaies , et nous dirons que la distance
dune ville à lautre, à lorient ou à l'occident, est
égale au nojiîbre de ces heures. Il sera d abord midi
dans la ville qui est plus orientale.
Ainsi, quand il est trois heures à Carthage, il en
est six à Arbelles, parce que la diflférence des midis
entre Carthage et Arbelles est de trois heures et cette
dernière ville est de trois heures plus orientale que
la première. En effet la longitude d' Arbelles est de
80 degrés et celle de Carthage de 35 degrés^; dès
lors, si nous retranchons le plus petit nombre du
plus grand, il nous reste 1x5 degrés qui, divisés
par 1 5 , nous donnent trois heures équinoxiales*
XVI. Comment on peut chercher les ascensions de
la sphère droite dont a écrit PtoUmée.
Nous cherchons pour chaque climat le signe et
le degré qui nous occupent, puis nous multiplions
le nombre des degrés d'une heure qui est écrit en
face de ce degré par les six heures qui vont du degré
ft de vie » au milieu du ciel. Nous ajoutons ensuite
' Ces longitudes sont comptées à partir de Tile de Fer, et sont
même un peu exagérées. — On comptait aussi les longitudes à
partir du continent qui était à 1 o degrés à l'est de l'île de Fer ( cf.
Bar Hebréus, Cours d'astronomie, II, chap. 1; sect. 1). Ceci nous
explique comment la longitude du Caire pouvait être de 55 degrés,
comme le soutenait M. Marcel , bien qu'elle dût être de 65 degrés ,
selon M. Sédillot (Mémoires de l'Acad. des inscr,, t. I, i8di»
p. 59]. Les deux nombres sont exacts, Torigine seule dv>s longi-
tudes est différente.
a04 MARS^AVRIL 1800.
les asoanaions écrites en face de oe signe sur la se
conde tabla, et obtenons ainsi les ascensions sur la
sphère droite.
Ainsi dans le quatrième climat, en faoç du premier
degré du Cancer, sont ticrits las degrés dWe heure,
à savoir : 1 8 degrés et 7 minutes. Si nous lês mul-
tiplions par 6 heures, nous obtenons 108* /ia'; puis,
si nous ajoutons les osoensions écrites en face, qui
sont ya" ^^'\ nous obtenons 180 degrés^ pour la
sphère droite, au premier degré du Cancer, dans
notre climat.
Nous procéderons de marne, avec la même xni^
thode, pour les autres climats et pour un signe et
un degré quelconques. .
XVII. Comment on peut connaître en t/ael climat on
est y à l*aiàe du soleil ou de l'une des étoile» fixe».
Nous observons le soleil h Taide de la dioptre
jns({u'à ce ({u'il ne monte plus, au moment où il
atteint le milieu du jour. On écrit alors le degré que
marquait è la sixième heure Tindex de la dioptre.
On prend alors le degré du soleil (dans les tables),
et on l'amène au méridien en tournant Taraignée
sur le troisième climat. Si le degré du soleil coupe
sur lo méridien le cercle de hauteur correspondant
au nombre indiqué par Tindex, nous dirons que
' On peut fléduii'e re nombre des rhiflIVes donnt^ par Ptoltoéi^
dan» V Alinaffette , pour \v parallèle de THellespont (Ed. Halma,
p. 106).
* En réalité 181" V.
LE TRAITÉ SUR L'ASTROLABK PLAN. 295
nous sommes dans le troisième dimat, sinon i]
faudra chercher dans le quatrième climat ou dans
le cinquième, ou dans lun des autres jusqu'à ce
quil y ait coïncidence. Quand cela arrivera, nous
dirons que le climat correspondant est le nôtre.
XVni. Comment on peut trouver la latitude des
sept climats,
La latitude commence au sud sur la sphère droite
(Téquateur); elle est donc divisée en 90 degrés,
c'est-à-dire la moitié des 180 degrés qui sont au-
dessus de rhorizon du ciel. Nous tournons Taraignée
dans chacun des climats, jusqu'à ce que le premier
degré du Bélier soit au méridien ^ Nous lisons alors
le degré écrit sur les parallèles du milieu du ciei (te
degré de hauteur) qui correspond au premier du
Bélier, puis nous Iç retranchons de 90 degrés et
nous disons que le reste est la latitude du climat
qui nous occupe à partir du sud (de Téquateur),
XIX. Comment on peut connaître» à l'aide de t as-
trolabe, la longitude et la htitude des étoiles fixes;,
* Le premier degré du Bélier étant situé sjir l'équateur, sa hau-
tour donne la colatitude de l'endroit correapondant. Il ne s'agit
ici , on le voit , que des pays pour lesquels ont été construites les
tablettes de l'astrolabe. Celte règle est donnée par Macarius Hiero-
monacbus [Hhein, Mus., p. lôg). Mais celui-ci ne suppose pas que
le premier degré du Bélier est indiqué sur Tastrolabe. Il dit donc
que l'on observe le soleil au moment où il est au premier degré du
liélier ou de la Balance et qu'on prend sa hauteur méridienne. Ici
l'astrolabe n'est d'aucune utilité. On ne se sert que de la dioptre.
296 MARS-AVRIL 1899.
Pour ccnnaître la laliludo des étoiles fixes ^, on
fait tourner laraignée jusqu'à ce que Tétoile qui nous
occupe arrive sur le côté sud du méridien. On re-
garde alors de combien de degrés de latitude cette
étoile est distante de la zone du zodiaque vers le
nord ou vers le sud. Pour la longitude
(// manque ici un feuillet,)
chacune de ces étoiles fixes , et quelle est sa
distance en latitude jasq a aux étoiles fixes , à laide de
tastrolabe.
Pour la latitude, nous tournons l'araignée, comme
nous Tavons dit plus haut, jusqu'à ce que l'étoile qui
nous occupe se trouve au milieu du ciel ; puis nous
regardons sur quels parallèles se trouvent cl la zone
du zodiaque et l'étoile qui nous occupe. Nous pre-
nons la distance des zones du zodiaque aux étoiles
et obtenons ainsi celle de notre étoile à la zone du
zodiaque, soit au sud, soit au nord. De la même
manière, en nous servant toujours du zodiaque et
en plaçant (l'étoile) sur l'horizon est, nous trouvons
sur quel degré de la longueur de la zone et avec quel
signe se lève et tte étoile. Nous trouvons en plus par
ce moyon si l'étoile apparaît^ à l'orient ou à l'occident
* H ne s'agit encore que des étoiles figurées sur raslrolabe; eMt»s
sont en petit nombre, une trentaine au plus. Cf. Sédiiiot, loc, cit,,
p. 167.
* Sur jn««aA, cf. Bar Hebréus, Traité d! astronomie, p. 77.
LE TRAITÉ SUR L'ASTROLABE PLAN. 2^7
du soleil. Une étoile est visible quand elle est à
a 5 degrés à lest ou à Touest du soleil.
XXII. Commenta à l'aide de l'dstrolabe , on peut
connaître Vinclinaison de tout signe da zodiaqae sur la
zone de Véquatear^ au nord et au sud pour cha/fue cli-
mat , et en quel endroit se trouvent les trois zones tropi-
cales.
L'inclinaison des signes sur la zone de Téquateur
se trouve de la manière suivante : Nous prenons
TinsliTiment et tournons Taraîgnée jusqu à ce que le
premier degré du Bélier^ soit au point de dessous
la terre (sur le méridien inférieur); nous connaissons
alors la position de Téquateur en quelque climat que
ce soit: il nous suffit de regarder dans quel degré
des parallèles se trouve le premier degré du Bélier
et dy faire une marque; puis nous tournons Tarai-
gnée jusqu'à ce que le premier degré du Cancer
vienne au méridien au milieu du ciel, et nous pre-
nons le degré des parallèles où se trouve le premier
degré du Cancer ainsi que le degré des parallèles
noté précédemment; nous retranchons le moindre
du plus grand , et les degrés qui restent nous donnent
l'inclinaison du Cancer sur l'équateur du côté sud,
c'est-à-dire la zone d'hiver. Cette même recherche
nous donne a Ix degrés pour l'inclinaison du Cancer
' U s'agit , je crois , de la déclinaison des degrés du zodiaque , ce
que Bar Hebréus appela JLùo*.o I^* (Cours d'cLstronomie , p. 17-18).
^ Le premier degré du Bélier marque toujours Téquateur.
298 MARS-AVRIL 1899.
au nord, c est-à-dire de la zone d'été sur Téqualtiir^
On trouvera de la même manière a 4 degrés pour
Finclinaison du Capricorne du côté sud ou de la zone
d'hiver sur le premier degré du Bélier ou Téquateur.
Nous en ferons autant pour tout degré et pour tout
signe que nous voudrons, et trouverons ainsi son
inclinaison sur Téquateiu* au nord ou au sud; on en
ferait autant pour le soleil , comme nous allons le dire.
XXin. Comment on peut trouver VincUnaison du
soleil sur l'é(fuateur au nord et au sud dans tout signe
et dans tout degré.
Nous tournons l'araignée jusqu'à ce que le degré
du soleil, en quelque signe qu'il soit, arrive au mé-
ridieti, puis nous regardons quel degré des paral-
lèles^ occupe le degré du soleil. Si ce nombre est
moindre que celui qui correspond à Téquateur, nous
dirons que là différence indique finclinaison du so-
leil sur l'équateur vers le sud, qu'il monte ou qu'il
descende. Si ce nombre est plils grand que celui qui
^ L'auteur prend un nombre rond pour l'obliquité de l'édip-
tique, ou bien il emprunte ce chiffre à un auteur extrêmement
ancien. Car ce fut au temps d'Aristote qu'Ëudemus représenta cette
obliquité par un côté d*un polygone à i5 faces (Letronne, Les
écrits et les travaujc (tEndoxe de Cnide, ap. Journal des Savants,
i84o-i84i). Si Ton divise 36o par i5, on trouve qu*à un coté du
polygone à 1 5 faces correspondaient 2 i degrés. — Il est remar-
quable que Jean Philoponus , décrivant l'astrolabe plan d'après des
sources analogues à celles de Sévère , prend aussi s 4 degrés pour
l'obliquité de Técliptique (p. i55).
^ Il s'agit encore des parallèles de hauteur.
LE TRAITÉ SUR L'ASTROLABE PLAN. 299
correspond à l^équateur, nous retrancherons Je se-
cond du premier et dirons que le reste représente
Tinciinaison du soleil au nord de Tëqnateur, qu'il
monte ou qu il descende. Le soleil monte du Capri-
corne au Cancer et descend du Cancer au Capri-
corne.
XXIV. De la mesuie en latitude de la demi-sphère,
cest-à-dire des 180 degrés [qui s étendent) du nord
au sud. Division et distance relative des diverses zones,
La latitude de la sphère se mesure du nord au
sud de la manière suivante ^ Nous mesurons, comme
nous Tavons dit, à l'aide de l'astrolabe sur le méri-
^ En réalité la latitude semble rapportée, dans te premier para-
graphe, au zénith de l'observateur. Je vais en rendre compte sur
la figure suivante :
PP' est l'axe du monde; EE' l'équateur; ee' Técliptique ; Z'Z la ver-
ticale d'un lieu du quatrième climat; ff/f l'horizon du même lieu;
AH' le cercle polaire antarctique ; e'e' le tropique du Capricorne.
300 MARS-AVRIL 1899.
dien à partir du premier degré du Cancer qui est la
zone d'été jusqu'au go"" degré (jusqu'au zénith dans
le quatrièrncî climat) ; nous trouvons i a degrés. Et
de i'équateur jusqu'au même 90* degré, on trouve
36 degrés ^ Du même 90* degré jusqu'à la zone
d'hiver, qui est le lieu du premier degré du Capri-
corne , on trouve 60 degrés^. Et jusqu'à la zone du sud
appelée « antarctique » qui est constamment cachée,
il y a 90 degrés^. Et depuis Textrémîté nord de la
zone appelée « arctique «qui est constamment visible
jusqu'au point qui est le centre, c'est-à-dire le pôle
nord où passe l'extrémité boréale de l'axe (du monde),
il y a 36 degrés*. Et de ce centre (pôle nord) dont
nous venons do parler jusqu'à Texti^émité sud (op-
posée de la zpne arctique), il y a encore 36 degrés^.
El de la zone constamment visible, c'est-à-dire arc-
tique , jusqu'au milieu du ciel (zénith) , il y a 18 de-
grés*. Ces (derniers degrés additionnés) ensemble
donnent 90 degrés, car si l'on ajoute à la double
(largeur de la zone arctique) la distance de celte
zone qui est constamment visible jusqu'au milieu
du ciel (zénith), on trouve 90 degrés'', et depuis le
milieu du ciel jusqu'à la zone australe constamment
^ Ze = 1 2*; puis zE = ze + cE = 12°+ 2 4*» car on a vu que
Sévère prend 2.\ degrés pour l'obliquité de l'écliplique.
* Ze" = ZE + Ee" = 36" + 2/1^
5 zH = ze" + e"H = 60° + 3o°.
• AP = 36".
' Pli' = 36".
« AZ= 18°.
' irP + PA + AZ = 90".
LE TRAITÉ SUR L'ASTROLABE PLAN. 301
cachée, c'est-à-dire antarclicqbe, on trouve 90 de-
grés^: donc toute la latitude donne 180 degrés.
Il existe une autre division en cinq zones faite
par le philosophe. La première zone appelée « arc-»
tique » est froide et inhabitable; sa latitude est de
36 degrés du pôle nord vers le sud. La seconde est
appelée « tropique d'été » et compte 3o degrés, La
troisième est appelée « tropique équatorial » et compte
48 degrés (dont ilx degrés) au nord de Téquateur
et les i[\ autres (au sud). La quatrième est appelée
« tropique d'hiver » et compte 3o degrés, La cin-
quième est appelée « antarctique » et compte aussi
36 degrés, à savoir depuis son extrémité jusqu'au
pôle austral: en tout j 80 degrés.
Il y a encore une autre division faite par l'astro-
nome Ptolémée. D'abord la zone arctique de 36** 9'.
En second lieu, la zone d'été de 3o degrés. JEn troi-
sième lieu, lazoneéquatoriale,qui est de 2 3**„5i' au
nord (de l'équateur) et autant au sud^. La quatrième
est la zone d'hiver de 3o degrés. La cinquième est la
zone antarctique de 36° 9'. Cela fait en tout j 80 de-
grés; il est évident qu'ici encore ce philosophe nous
apprend à mesurer la latitude depuis le pôle nqrd
jusqu'au pôle sud.
Les pôles sont des points ou des positions sur les-
quels on conçoit que sont situées les dèiix extrémîtA^î
ï ZE + EH = 9o".
* Dans ÏAlmaijeste, 1. 1, ch. x, Ptolémée dit que la distance des
deux tropiques est comprise entre 47° ko' et 47" 45'. Si Tori prend
47" 42' on obtient 2.^51' pour l'obliquité de Técliptique.
xni. 20
lUi'Riur.niF \.\Tio\.\i.r.
30i MARS'AYRIL 1890.
de Tajie que Ton imagine mené obliquement du haut
en ba«, c'eat-à-dire du nord au Mid , 6n passant direc-
t^nent au milieu du centre de la terre qui est aussi
placé également au milieu de la sphère.
XXV. Gomment, en tout ctimat, on peat trouver les
ascenrions da signe ffui est à Varient et qu'on appelle • le
signe de vie * , et celles du signe gui est au ndlieu da ciel
Nous prenons les ascensions du degré de vie
comme nous lavons déjà exposée Nou3 plaçons
d'abord le degré de ce signe sur lliorîzon est et le
degré occidental sur Itorizon ouest. Nous regardons
alors à quel degré se trouve Tindicateur des degrés
de Taraignée , puis nous faisons monter tout le signe
au-dessus de rhorizon et regardons de combien a
avancé Tindicatem^ des degrés. Nous regardons alors
les degrés du mouvement de Tindicateur des degrés
delaraîgnée, etceux{qu*il marquait au commence-
ment) de ce signe, nous retranchons le plus petit
nombre du plus grand, le reste nous donne les as-
censions de ce signe, et de la même manière son
pouvoir sur le nombre des années ^.
En opérant jusqu'au milieu du ciel, nous trou-
vons combien un signe met d'heures pour aller au
milieu du ciel , parce que les divers signes ne mon-
tent pas de la même manière au-dessus de l'horizon
est et à la position de la sphère droite. Par exemple,
» Voir IX.
^ Cf. Firm. Mal. IL \\v. De distributione temporu m.
LE TRAITÉ SUR L'ASTROLABE PLAN. 303
lorsque dans le quatrième climslt, iioUs prenons les
ascensions des degrés des levers, comme on la vu
précédemment, on îrëgërde ettsUite de combien de
degrés a avancé l'indicateur des degrés de l'araignée;
puis on tourne laraignée jusquà ce que le degré de
vie soit sur le méridien et on regarde de combien de
degrés a avancé rindîcâteUr des degi*és de 1 araignée ,
on retranche les degrés de vie des degrés du milieu
du ciel, et dans le reste on trouve les degrés dune
heure ^ pour le point de vie.
Fin du traité sur tastrotdbe composé par l'abbé Mar
Sévère de Nisibe, cest-à^dire Sabokt. Priez pour celui
qui a écrit.
' Voit XI.
20.
304 MARS-AVRIL 1899.
SPECIMENS
DE
LA LITTÉRATURE MODERNE
0
DU TURKESTAN CHLNOIS,
PAR
M. F. GRENARD.
Au cours du voyage que j'ai accompli en Asie centrale
sous la direction de Dutreuilde Rhins, je me suis beaucoup
occupé de rechercher des spécimens de la littérature popu-
laire du Turkestan chinois. Un grand nombre des chansons et
des contes que j'ai recueillis des lèvres du peuple de Khotan ou
de Kéria, avaient déjà été publiés par M. Radlof dans ses
Spécimens de la littérature populaire des Tarantchi, ou par
M. Pantoucof dans son Becueil de chansons tarantchi, La
langue et les traditions des Tarantchi sont en effet semblables
à celles des habitants de Kàchgar ou de Khotan. C'est une
opinion généralement admise dans le Turkestan que si ces
derniers sont plus habiles musiciens que les Tarantchi , ceux-
ci ont plus d'imagination , plus de goût littéraire et produisent
un plus grand nombre de nouveautés. Quoi qu'il en soit,
cette littérature populaire n'est pas une littérature orale;
j)resque toutes les chansons de M. Pantoucof se retrouvent
dans des livres anonymes répandus dans le Turkestan, tels
que : Ahmed et Youçouf, et la Légende ^' iVific/ira^. Les seules
poésies f|iie je n'ai vues écrites nulle part sont ces kouchak
LITTERATURE MODERNE DU TURKESTAN CHINOIS. 305
ou rhapsodies sur les événements contemporains dont j'ai
publié quelques spécimens dans le troisième volume de mon
ouvrage sur la : Mission scientifique de la Haute-Asie, De même ,
les contes populaires sont empruntés le plus souvent à des
livres qui circulent dans tout le Turkestan, et qui sont en
général traduits du Persan, tels que le Chah nâmeh, VIs-
kander nâmeh, le 'Ali nâmeh, le Kitâb-i-létâif, le Chah touti,
le Tchahar dervîch, le Bûkhtiâr nâmeh, Ferhâd ou Chîrîn,
Hamzah, DU Avâm, Mais ordinairement la forme est sim-
plifiée et les ornements de rhétorique, chers aux écrivains
persans, sont réduits au minimum dans l'adaptation turque.
Quelques contes cependant n'ont point de modèle persan
connu , et peut-être sont-ils originaux , autant du moins qu'un
conte populaire peut être original. Car les conles du Tur-
kestan présentent les mêmes caractères de merveilleux naïf
et de farce grossière que dans tous les pays du monde , les
motifs en sont à peu près les mêmes , et les bonnes vieilles
plaisanteries que nos paysans se lèguent de père en fils sont
également familières aux paysans du Gobi.
Aux six contes qui sont insérés dans mon ouvrage , j'en
ajoute ici un septième plus long que les autres et offrant
l'avantage , quelle que soit son origine , d'avoir une saveur
locale bien marquée.
Très répandu parmi le peuple du Turkestan chinois avec
des variantes diverses , il a été rédigé sous sa forme présente
par un nioUa de Khotan qui a reproduit assez exactement le
langage parlé des personnes de cette ville qui parient bien.
Toutefois il a laissé subsister quelques expressions persanes
trop recherchées , qui ne sont jamais employées dans la con-
versation ordinaire, et qui sont probablement des vestiges
d'un original persan.
C'est un chapitre de ce recueil célèbre en Orient sous le
titre de ^^Li; JC«, dont les indigènes disent qu'il se développe
incessamment sans qu'on en puisse jamais voir la fin. Le
recueil de ce nom , traduit du turc osmanli par M. Decourde-
manche, ne contient pas de conte semblable à celui-ci. Je n'ai
30A MA KS AVRIL 1800.
rien change à Tortliographe dn molU khotanau, qui dittere
sur certains points de celle que j*ai adopUle dam mes travam
précédents. La particularité la plus importante en est la sub-
stitution du c> au y.
La littérature historique a de tout temps été fort pau^Te
dans le Turkestan chinois. Je donne ici an fragment et le
résumé d*un opqscule sur le fds cadet de Ya'koub Bek. C'est
une contribution utile à Thistoire de TAtalyk Gh&d dont nous
ne possédons pos encore de version complète. Il en existe une
cependant dont je n*ai pu trouver que les premiers feuillets.
J*ai rapporté de môme des fragments d'une chronique de
Sâdik Bek. Il serait intéressant d*avoir des exemplaires en-
tiers de Tun et Tautre ouvrage. En dehors de ce que je viens
de mentionner, je ne sache pas qu il ait été rien éorit dans
le Turkestan chinois sur le temps de Ya'koub Bek , si ce n'est
les dernières pages du livre du moUa Bilâl , intitulé : yà ï\yà
^jti^ wîLU , et une chronique de la ville de Khotan au temps
de Habiboullah et de Niàz Hàkim que je me suis procurée
et cpii présente d^autant plus dlntérét qu^dle a été écrite à
un point de vue local, c'est-à-dire hostile aux Andidjanais
et à Ya'koiib Bok.
Le fragment que je pi|blic est extrait d'un manuscrit mis
à ma disposition par M. Pétrovsky, consul de Russie à Kâchgar.
Ce manuscrit de i 1 5 pa^^es est l'œuvre d*un serviteur de
confiance de Hak Roui Bek. L'auteur, qui écrit dans le dia-
lecte andidjanais, est un iionune d'instruction et d'intelli-
genct^ moy(^nncs; son style est très simple et son orthographe
n'est pas toujours correcte. J'ai cru devoir rectifier quelques
erreurs d'orthographe, principalement dans les mots arabes
et persans, ot j'ai partout substitué pour le génitif la forme
wîLuj à la forme j que notre auteur emploie presque toujours
conformément à l'usage de Kachgarie, usage qui a sa raison
d'être dans la prononciation vulgaire. Au point de vue his-
torlcpie la relation de la mort do Va'koub Bek, que contient
ce petit livre , doit être exacte , mais elle n'est pas complète
parce que l'autour, qui n'était pas attaché à la personne de
TÉRATURE MODERNE DO TURKESTAN CHINOIS. 307
lîr et qui venait seulement d'arriver à Koutcha, n'était
au fait des intrigues qui se tramaient autour du Bëdaoulet.
arait établi que celui-ci a ëté empoisonné par Niâ^ Çàkim,
verneur de Khotan, qui se savait gravement soupçonné
rahison et craignait pour sa vie. Lorsqu'il vint à Koutcha ,
idé par Ya*koub Bek, il Ait fort mai reçu et se résolut
>itôt à prévenir les mauvais desseins de Témir. Il gagna un
serviteurs qui approchaient Ya1|,oab de plus près et lui
lit sa bague , dont le chaton contenait un poison mortel,
homme mêla ce poison au thé do son maître , qui mourut
de temps après. On remarquera que le récit de notre
mr n'est nullement en contradiction iivec cette versiou,
éralement adoptée par les personnes les mieux informées
^urkest^^ oriental.
308 MARS-AVRIL 1899.
^^ ^ Jpj\ JU ^V) ^U-jî :iL
^>->- J-^j\ ^y^ Jt^jT ^^Jj^^ J^J^ «^^J?
On conte quun jour entre les autres il y avait
dans la ville de Khotan un marchand qu'on appelait
MoHa Tokhtâch Bay. Il avait un fils simple d'esprit,
qui grandit avec le temps et parvint à sa majorité.
Chaque jour il allait de tous côtés cherchant une
femme, et aucune fiHe ne lui convenait. Un jour
Molla Tokhtâch Bay, sortant lui-même, vit une fille
extrêmement jolie et intelligente. Elle agréa à MoUa
Tokhtâch qui prépara de grandes noces et la donna
à son fils. Quelques jours après, Molia Tokhtftch
LITTÉRATURE MODERNE DU TURK.ESTAN CHINOIS. 309
f'\:>y^ j^jj)y. jJ\ j\j>l> cA4 (t^j^ ^ jci>5 cf^
^ L*auteur commence par une tournure persane et finit par une
tournure turque sans s'embarrasser qu'elles se contrarient Tune
Tautre. En turc correct on supprimerait ♦p -^il ^^. — ^ Exac-
tement : « mange ton argent en le faisant marcher, c'est-à-dire tra-
vailler».
Bay dit \\ cette fille : « Ma fiUe, j aiun fils qui est un
grand sot, qui n'entend rien aux affaires et na pas
de dispositions pour le commerce. Jl faut que vous
soyez femme la nuit, mais homme le jour. » Telles
furent ses instructions. Cependant, un certain temps
s'étant écoulé, le marchand devint malade. Un jour
il appela son fils et lui dit : « Mon fils, je suis tombé
malade et je suis devenu vieux; ma vie touche à son
terme. Après moi ne restez pas sans rien faire ; faites
marcher votre fortune. Quelque conseil que vous
310 MÀRg-AVRIL 1800.
jUyjdU ^Oij e^3 J^ VJJLÎ^^ ^ f^'^^'* /^
cJOjJ i^\i <.^.*^J J.U jj/^ V^^^jj-^ Jî^' Cj^.^
cChuI -^-H^ t:i-i<H*l ft^^^^^ ¥^ t')^^ /Mî
donne votre femme , suivez-le. » Peu de temps après
avoir fait connaître ainsi ses dernières volontés, il
rendit son âme à Dieu. Ensuite le fils prit l'argent
qu avait laissé son père et se mit & le faire rouler
dans la rue en disant : « Mon père m'a dit de faire
marcher ma fortune , et voilà ce qu'on appelle faire
marcher. »
Un jour que sa jambe s'était enflée, il alla au
pied d'un mur et s'assit pour se reposer.
Or deux hommes , jouant à quelque jeu de hasard ,
étaient assis derrière la muraille. Voyant cela, le fil»
de Tokhtâch Bay leur demanda : «Frères, quelle
affaire est-ce là?» -^»- * C'est, dirent-ils, ce qù*oh
LITTÉRATURE MODERîVE DU TURKESTAN CHINOIS. 311
appelle faire marcher l'argent 5 ce faisant nous obéis-
sons aux dernières recommandations de notre père. »
Le fils du Tokhtâch Bay se dit : « Voilà qui est facile ,
je vais m'asseoir aussi et faire marcher mon argent ».
Il ouvrit donc sa bourse et se mit à jouer avec les deux
compagnons. Toutes ses pièces de monnaie passèrent
du côté de ceux^i. « Pourquoi , dit-il, ne passent-elles
pas de mon côté ?» — - « C'est que vous les avez beau-
coup maltraitées, répliquèrent les deux hommes,
elles se sont fâchées ; aussi ne se mettent-elles pas de
votre côté. Si vous allez chercher leurs compagnes
restées chez vous , en les voyant , elles passeront dans
vos mains , entraînant à leur suite notre propre argent.
312 MARS-AVRIL 1899.
^\j>\j ^a_fij Jj^j\ ^\ ^cf^J Jj5^ Vj!;? jW^
Aussitôt le fils de Tokhtâch Bay s en alla chercher
1 argent qui restait chez lui et le perdit également au
jeu. Il ne lui resta rien et il s'en revint très marri à
la maison. « Oii avez-vous été mettre l'argent .^ », lui
dit sa femme. Le fils de Tokhtâch Bay répondit : « H
y a une chose qui consiste à faire marcher largent en
restant assis; comme je m'étais assis moi-même pour
faire marcher mon argent, il atout passé de l'autre
côté. » — « Imbécile ! dit sa femme, c'est ce qu'on
appelle le jeu , tu as perdu ton argent au jeu. » Et
elle fit grand tapage. Enfin, à bout de ressources,
elle dit à son mari : « Maintenant tu as réduit à rien
l'argent qui te restait de ton père. Il nous faut de
LITTÉRATURE MODERNE DU TURKESTAN CHINOIS. 313
^r^^^- jj^J' v*^ <-^^j^ ù^ ^j^ ôj^ àLÀJ
àj^j> ca^t^ ^-4^j^ JJ^ Jyj\ c?-^.»^ >::;jjj^j^
JLjljU v-^^i-^ ^.)^.j\ Jljjy v!^ v^-»^ J^
quoi vivre, n'est-ce pas? Eh bien! écoute-moi, je
vais te donner un conseil, si tu le suis nous nous
ferons des ressources de cette manière , et nous pas-
serons notre vie heureusement. » — Quel que soit le
conseil, dit le fils de Tokhtâch Bay, je Taccepterai.
— « Je vais me parer et m attifer avec soin et me
rendre au bazar; s'il s'y trouve un fils de marchand,
je ferai la coquette devant lui pour le séduire. S'il
me demande si j'ai un mari, je lui répondrai que
non , que mon mari est parti il y a quinze jours pour
Aksou. S'il me dit : Est-il j^ossible d'aller coucher
chez Aous ? je lui dirai que oui, qu'il monte un bon
cheval, revête de beaux vêtements, ceigne sa tête
314 MARS-AVRIL 1899.
^LjjVjteÛL^i-^ cU-JLï j«Jjj^ v^ij* (Ji'^îJ^^
\ j-ij\ V' .ï ^ ^ O^-- ^-^^y vj?y vj^y'^. ^j?
d un turban ^ et qu'il se rende chez moi son» prétexte
qu'il vient d'Aksou avec une lettre de mon mari<
Puis je me retirerai en lui montrant le chemin. QuAnt
à vous, asseyez-vous sur la terrasse de la maison.
Notre homme venu , je mettrai en lieu sûr son cheval
et ses vêtements , et le ferai coucher. Quand je frap
perai le foyer avec une bûche , descendez du toit ,
heurtez à la porte et faites-moi avertir par les dômes*
tiques que le maître de la maison est de retour.
Lorsque j aurai caché Thomme quelque part, vous
entrerez el vous assiérez dans la chambre. Si yovt&
demandez : Qu'est cela? je répondrai, et suivant ma
LITTERATURE MODERNE DU TURKESTAN CHINOIS. 315
.U«^\ t^oLi Jjiiu J^jl fjJ>\ >^ùji»jjji 0\ij\
•W V^jî? <^^j Vt; V^ J^-t^ '^^ C-^ ^
t5^ J-^} «r^py^O^ "J^ S-*^^ i^Ui ÙJ^J^
\j^y
^ Àliat <Mf^'= ^^-
réponse, nous jouerons quelque tour à l'homme, qui
s'enfuira tout nu. Son argent, ses effets et son cheval
nous resteront et nous en userons pour parer à nos
besoins. » Ces paroles agréèrent au fils de Tokhtâch
Bay.
Alors sa femme sépara et s'attifa avec soin, revêtit
de beaux habits et se rendit au bazar. EUe se présenta
devant le fils d'un négociant, marchanda de la soie
brodée et, pour se montrer, découvrit son visage en
riant avec une grâce coquette. Le cceur du fils du
marchand s enflamma ; transporté d'amour, le jeune
homme dit : « Madame , où demeurez- vous? avez-vous
316 MARS-AVRIL 1899.
jVL«,U ^^ojijj^j^^^ j.L«|V> ^a>j \up\j JU^ p^j\
<^^«— A-->
Ci^iw^
' S'écrit ordinairement 3 t,!p ou ^51^^ et signifie «mari» aussi
bien que « liancé » , comme sponsus en latin. La prononciation kirou
est kazak.
un mari?» — «Mon mari, répondit-elle, s'en est
allé à Aksou. » — « Connnent vous appelez-vous,
demanda le jeune homme P » — « Mon nom est Kul-
soun Khan , répliqua-t-elle , ma demeure est au Jardm
du Nord. » — « Puis-je y aller? » — « Si vous venez,
montez un bon cheval, revêtez de belles robes, et
présentez-vous comme porteur d une lettre de mon
mari afin que personne n ait de soupçon. » Le fils de
marchand après avoir dit la deuxième prière de l'après-
midi, enfourcha un bon cheval, revêtit de beaux
habits , mit sur sa tête un turban de châle , et tout
pimpant alla au rendez-vous.
LITTÉRATURE xMODERNE DU TURKESTAN CHINOIS. 317
Jd ^s^y \^»\^V) c^lw àSj\j6j jà^ J<}
^^J^y, ^iS^} vL^ ô^ji*^ opU^ vjjrb^
Aussitôt les domestiques prirent son cheval de ses
mains et l'attachèrent dans un coin. La nuit venue,
la femme fit déshabiller le jeune homme, mit ses
vêtements dans un coffre et le fit coucher. Elle frappa
avec une bûche sur le foyer et son mari, descendant
du toit, heurta à la porte. Son domestique annonça
que le maître était venu. Le galant s'écria : « Cachez-
moi d'abord et ensuite vous ouvrirez la porte.»
Aussitôt la femme le fourrja dans un sac et le déposa
sur l'escalier. Le mari entra et s'assit. Une heure
après, comme il regardait de côté et d'autre, il de-
manda : «Qu'y a-t-il dans ce sac?» Sa femme lui
répondit : « J'ai balayé la maison et j'ai mis les
xin. 2 1
IMPIIIHEHIB NATIORALE.
318 MAHS-AVRIL 1800.
4^a-»\ 45L) ^jj-*A ^.aH|\ cjjjy 4^1 AéjU ^'^1
J\;«5^jU^V> AiU-»^\ aLrtj\ v««i«^ V«i^ *è.f,^\
v»î^ cTU*^ ùî"*trij^ ^^ 5}**^- '^'^ t^^i*^^
balayures dans ce sac. » — « H n*est pas bien , dit le
mari , que les ordures traînent dans la maison d*un
marchand, il faut les emporter sur le toit et les jeter
derrière la maison. » A ces mots, soulevant avec le
sac le jeune homme, il alla le jeter du haut du toit
par derrière. Le fils de marchand, n osant pas rentrer
chez lui tout nu, s'en alla demeurer au milieu des
derviches.
Le lendemain , la femme s'étant de nouveau parée
et attifée , se rendit au hazar. Or il y avait un fils de
boucher qui était fort riche. Elle se présenta devant
lui , examina la viande et, pour se montrer, découvrit
LITTÉRATURE MODERNE DU TURKESTAN CHINOIS. 319
dLàil ^yii*3»-U OjJjJ ^*^J-*^ j) \3a-w IJLPU Ju*** »j*j1
^ s écrit ordixvairement J^^ei se prononce ^focA; o comme dans
poche, mais très prolongé.
son visage en riant aux éclats et en lançant une cml-
lade. Le fils du boucher perdit la tête, et sur-le-
champ, il tira une moitié de mouton, Tenveloppa
dans une serviette et en chargea un homme. « Ma-
dame, où demeurez-vous? demanda-t-il, avez- vous
un mari? » — « Mon mari est parti pour Aksou, je
demeure au Jardin du Nord. Vous pouvez venir
déguisé en marchand, monté sur un bon cheval,
vêtu de beaux habits, en disant que vous apportez
d' Aksou une lettre de mon mari. » Le fils du boucher
21*
320 MABS-AVRIL 1899.
\^yj^ i^/tOû,> i^^AA^LoJ i/j'^»^ <— *ïï^*^y <^>^a3uv C»,wy
(-i-A-Klj A^_j\ '^j^j^y J>àCj\ J4^ tjUai ^^i*».
S^^} Cr^ ù^j j^>? r^*^^ "-^^ O^ s^
•^yy d!.-="Jj^ <^^ (^-ÎJJ^ -UiU-ji J Jjïj^ vi^ »/lî^
JU^ signifie exactement «enterrer».
acheva aussitôt de vendre sa viande et ferma sa bou-
tique; puis il mit dans sa ceinture les recettes qu'il
avait en caisse, enfourcha un cheval de cinq cents
tengas, et, tiré à quatre épingles, faisant caracoler
son cheval , il se rendit au Jardin du Nord. La femme
Taida à descendre de cheval , l'introduisit dans la mai-
son, lui offrit rhospitalité, puis, le soir venu, lui fit
ôter ses habits, quelle mit dans un coffre, et le fit
coucher. «Je vais couvrir le feu, dit-elle, et je me
couche. M Elle heurla une bûche contre le foyer, et
son mari , descendant du toit , frappa à la porte. Son
domestique annonça que le maître était arrivé. Le
LITTÉRATURE MODERNE DU TURKESTAN CHINOIS. 321
J<jL> ^jjj-ï ypj-? J^W\ H;j5 c?^y c-):i^pV>
jj^ a^ir^» j^y ^«^ù!^-^ (r<^iS^]jJ^ J^.^ jy^
fils du boucher s'écria : «Madame, cachez-moi
d'abord , vous ouvrirez ensuite. » Aussitôt elle en-
traîna le fils du boucher dans Yayvân, elle l'attacha
par la cuisse gauche à une des colonnes. « Restez ainsi
à quatre pattes, dit-elle; lorsque j'aurai endormi mon
mari, je viendrai vous voir et je rendrai votre cœur
content. » A ces mots elle ouvrit la porte, son mari
entra et, s'étant assis, demanda à sa femme : « Qu'y
a-t-il là dans l'ay van P » Sa femme lui répondit : « C'est
le veau qu'a mis bas notre vache. » - — « Nous allons
opérer ce veau , dit le mari, et en faire un bœuf; jr
3i2 MARS-AVRIL 1899.
v4-Sjjj VJJJ^J J!^^^ ^ V^ cJ^j^^
>• (/^J ^j> ^^> (5-4» oW ^Jtf. J-^j ù'^j^
ferai de lagriculture. » H sortit donc avec un rasoir
afin de châtrer ie taureau. Le fils du boucher voyant
ce qui le menaçait, réunit ses forces, rompit ses
liens et ^enfuit. H alla demeurer également parmi
les derviches. Il y reconnut le fils du marchand qui
le reconnut lui-même, tous deux se rapprochèrent,
s'informèrent de leurs af&ires et se racontèrent lun
à lautre ce qui leur était advenu. « Puisqu'il en est
ainsi, dirent-iis, nous allons nous joindre ensemble,
nous procurer une chemise et porter plainte au
Kâzi de la ville en déclarant que nous avions vendu
des marchandises à cette femme, et qu'étant allés
réclamer l'argent, elle nous a battus et nous a
arraché nos vêtements et nos chevaux. Le kâzi punira
LITTÉRATURE MODERNE DU TURKESTAN CHINOIS. 323
t-Aj
"^^^-^"^ r*^^ >^ I^c^«>Îj>**' ^j^ J^jy S^jôî f ^
^ En Kachgarie, un cheikh oul-islâm n'6st qu*iiii petit officier
de police.
cette femme et nous fera rendre nos habits et nos
montures. »
Cette résolution prise, ils allèrent présenter letrr
plainte au kâzi qui fit appeler un cheikh oul-islâm et
lui donna l'ordre d'amener sur-le-champ (la personne
accusée). Le cheikh oul-islâm partit et au moment
où il communiquait Tordre du juge, la femme lui
dit : « Je m'habillais justement et j'étais prête à me
rendre moi-même auprès du kâzi. » Et, sa toilette
faite, elle alla, suivie du cheikh oul-islâm, se pré
senter au kâzi , le salua et se tînt debout devant lui.
Le juge lui demanda : « Où sont leii vêtements et
324 MARS-AVRIL 1899.
j^ s-ijW^ v^y J)"^ v^-^ 0^3 c^]) jVxLî
jio^i^y^ ^^^ s^ ^-*tïi^ ^^^o^ jôy^
^ Terme de politesse dont on se sert très couramment quand on
s'adresse à un supérieur.
les chevaux de ces hommes ?» — « Monsieur
le juge, répondit la femnie, ces gens me calom-
nient. Mon mari était parti pour Aksou; ces gens,
me voyant seule, sont vena<5 chez moi, mais j*ai
refusé leurs propositions et je les ai chassés de la
maison. C'est pour cela qu'ils me calomnient. » Ce
disant, elle se découvrit le visage en regardant le
kâzi et en riant avec coquetterie. Le kâzi , transporté
d amour, déclara que les deux inculpés étaient vrai-
ment des calomniateurs et les jeta à la porte. Il fit
entrer la femme dans la chambre des hôtes et, lors-
LITTÉHATUKE MODERNE DU TURKESTAN CHINOIS. 325
qu'il en eut fini avec ses procès , il alla la voir : « Ma-
dame, demanda-t-il , si je vais chez vous, me don-
nerez-vous Thospitaiité ? — « Je ne jette pas les yeux
sur un étranger, monsieur ! dit-eile ; si vous venez ,
comme mon mari n'est pas à la maison , vous pourrez
peut-être vous présenter sous la figure d'un marchand
en inventant une histoire quelconque. » — « C'est,
bien » , dit le kàzi ; et , après avoir reconduit la femme
et terminé ses affaires, à l'heure de la prière du soir,
il se déguisa en marchand, rapetissa son turban, mit
cent tengas dans son bissac de cheval , et s'en alla au
Jardjn du Nord. L'ayant vu venir dé loin, la femme
alla à sa rencontre, l'aida à descendre de cheval,
326 MARS^AVRIL 1809.
c^-^JU. ààijA^ vjjj^^ ^^3 ô^ iS^jy^. ij^
^^^)\ ^j ôyj\ ^.'^ 0^^^. vr/iib^ W** (^
jtelv^>.LjK jjj J«j\jj^ vj-^y ùî^îjÇ^ c5^ c^-ÎW^
6M^ or^ "^^ ^^^ 0*-"^^ vjjr^y^^. ^ JJ^
JL>.j^ ^aj|\ (^^^y t^Vî J^^ Aii^j) ^^jl ^^
^ eL^\ a*>U j>>\ ja^y ,^^^ éâ^y^ j^
rintroduisit dam la maison et lui donna lliospttalîté.
Une heure après, elle le fit coucher et <|uitt6r ses
habits qu elle enferma dans un coffre. « Je couvre le
feu, dit-elle, et je me couche. » Elle frappa sur le
foyer avec une bûche. Le mari descendit dn toit et
heurta à la porte. Un domestique, entrant, annonça
.que le maître était arrivé. «Madame, dit le kâzi,
cachez-moi d abord , ensuite vous ouvrirez la porte k
votre mari. » La femme avait trouvé pour le kâzi un
berceau qu elle avait placé (dans la chambre). Aussi-
tôt elle empaqueta le kâzi dans le berceau, puis elle
ouvrit la porte à son mari. Celui-ci entra, s'assit et
demanda à qui était Tenfant qui était dans le berceau.
LITTÉRATURE MODERNE D[] TURKESTAN CHINOIS. 327
âHt-*-H;j^ J^ j»^ (5-*^ j<^»^^ 4^ ve** ùr^^
vHi'^ j^^-y vr-r*' (ir-^ "^^^ ^"^^ ^"^^ vyy
La femme dit r « Le soir avant de partir pour Aksou,
n'as-tu pas couché avec moi. Voilà deux mois que
j'ai accouché. >» — « Dieu soit béni ! » s'écria le mari
qui surJe-champ se leva et s'approcha de son enfant
afin de l'embrasser. En l'embrassant, ia moustache
du kâzi le piqua à ia lèvre ainsi qu'une lancette et
lui ôta une pinte de sang. Aussitôt il alla prendre
des pinces en disant : o La moustache et la barbe de
mon enfant ont déjà poussé, il faut les arracher
(prendre et jeter), car demain si les gens du quartier
viennent nous voir ils diront que l'enfant est plus
barbu que le père , et ils nous en feront honte. » A
ces mots il arracha barbe et moustaches, et rendit
328 MARS-AVKIL 1899.
'^ t?-^» '^/jt^^ vj^y- Jb)^- «J^ s-*i"=>jj^
* Orthographe ordinaire : *5l5^ /rerAa.
le kâzi glabre. « Cette nuit, dit-il encore, je me cou-
cherai en tenant mon enfant dans mes bras. » 11 se
mit à défaire les liens qui maintenaient le kâzi dans
le berceau, et il vit que les deux jambes du juge
dépassaient. « N*est-ce pas une honte, dit-il, que les
jambes d'un enfant ne tiennent pas exactement dans
un berceau et quelles soient trop longues? Je vais
les couper aux genoux et je les ferai égales à la lon-
gueur du berceau. » Il sortit donc avec une hachette,
plaça les deux genoux du kàzi sur le seuil de la porte
et se mil à aiguiser la hache sur une pierre. Le kâzi ,
voyant la situation où il se trouvait, pensa quii avait
déjà perdu sa barbe, ses moustaches, ses vêtements ,
LITTÉRATURE MODERNE DU TURKESTAN CHINOIS. 329
^.^eJU-^ ;j^ ^^j^fà4 s^V> o^y ^AiUw
son cheval et sa dignité de kâzi et que maintenant,
si on lui coupait les jambes, il perdrait beaucoup
de sang et mourrait. Aussitôt, il prit le berceau à
ses hanches et s'enfuit en courant. Le fils de Tokhtâch
Bay rappela en disant : « Mon enfant, pardon ! arrête-
toi ! M L'autre ne voulut rien entendre et courait tou-
jours. Il alla dans un coin se débarrasser du berceau
et, s'enveloppant les hanches avec les couvertures,
il alla coucher dans la maison des derviches. Quel-
ques jours après, ne pouvant, par honte et par res-
pect humain, rentrer chez lui, il se retira dans les
bois. Cependant Rulsoun Khan et son mari vendirent
cheval, vêtements, objets divers, et se procurèrent
ainsi de quoi vivre le reste de leurs jours.
330 MARS-AVRIL 1809.
La ruse des femmes est un arbre à cent racines et
met le ciel même en souci.
Voilà ce qu on rapporte. Fait dans le mois de
Ghaouai 1 3 1 1 .
LITTERATURE MODERNE DU TURKESTAN CHINOIS. 331
c^^j jj^Uj tj^y cjlu) ^jaj Jî^jajtjVjl pL^^
^ Bek Batcha, nom donné aux fils d*émir9, B s'agit ici du
deuxième fils de Ya'koub Bek , Hak Koui Bek qui venait de se rendre
auprès de son père aprèi ia prite de Davantchin par loa Chinois.
Davantchîn est à mi-chemin entre Ouroumtchi et TourfiLn.
RECIT DE LA MORT DE YA*KOUB BEK.
Bek Batcha m ordonna de m'asseoir à lentrée de
la salle de réception. Ayant quitté le prince , je m assis
à la place qu'il m avait désignée. Les gens du Bédaou-
let allaient et venaient de côté et dautre. Quand
je demandais à lun deux où était son maître, il
me répondait qu il était malade et couché. La nuit
venue, le jeune prince se rendit à la prière au lieu
de son père et s assit à la place réservée à celui-ci.
Après la prière khoptan, un certain Kérîm Akhoun,
332 MARS-AVRIL 1899.
cj\aJ\ c.^\ ojjy jioJy J:i^ Jj\ J!^^ (i^^^ ^
•jJjV>^y^^ ^^^ji' J^^^V^' àé'^W^y.Miù ^— *^^
attaché à la trésorerie, sortit de 1 appartement du
Bédaouiet. Je le pris par le bras et lui demandai
dune manière insinuante où était le Bédaouiet. Il
me répondit qu*il était couché dans son appartement.
Je ne me contentai pas de cette réponse, et j'insistai
pour savoir la vérité. Alors il me dit que le Béda-
ouiet avait trépassé. « De quelle façon ? » lui deman-
dai-je. « Hier, répliqua-t-il , après avoir envoyé Ahrâr
Khan Toura auprès de Bek Koul Bek, il se rendit à
la prière pichîn et, en revenant, il se mit à table. Le
repas fini, les domestiques sortirent et le Bédaouiet
LITTÉRATURE MODERNE DU TURfCESTAN CHINOIS. 333
vi/^*-4- ji/^ ^^ k. -^*^ '^y" o*-"^^ j^.-J^
jJ Cri-^^ »^'^fj*' J>^ ^•Sj'J vjjy ' S'^V Jy
j^ A^ ^ -uJfVy JJjjW ^yi J^^ eUV/'
' Les domestiques observent l'attitude traditionnelle de l'inférieur
vis-à-vis du supérieur, qui consiste à se tenir debout, la tête un
peu inclinée, le corps légèrement pencbé en avant, les mains croisées
sur le ventre à la manière d'un prisonnier qui a les menottes aux
poignets et la chaîne an cou.
resta seul. Ensuite il fit mander Mohammed ^\lî,
préposé aux magasins, et prit le thé avec lui, tandis
que quarante ou cinquante domestiques se tenaient
debout, les mains croisées sur le ventre. Il appela
lun d'entre eux, un homme de Kourla, l'attira à
lui et lui dit quelques mots à Toreille. Le domestique
caressa son menton et sa barbe de ses deux mains en
disant : Allah akbar ! et il sortit.
Au bout de deux ou trois heures le même domes-
tique revint et rendit compte au Bédaoulet de la com-
mission quil avait accomplie. «Que dis-tu? s'écria
xin. 12
IMI>lllllEniE ?IATIOXAL«.
334 MAhS-AVRIL 1899.
jLCL/'v,^^ J^\ ^\i J^j\ Jijy- J^ ^j^
jL;^ V-.J. \ t<^f^ ^} ôf o4)y J^^ ^^-•^
j^ Vp>^ ^ c^W f^j^ c5^^ và£jrjj\ J^')k^jj\
JV-^c-^ ^jj-fi-* »^^ Jy^ ^*^jjy ^^ ji*^^ J^
le Bédaoulet, qu'est-ce que tu viens de faire?» Le
domestique, n ayant pas compris les paroles que iui
avait adressées son maître, avait fait autre chose que
ce qui lui avait été commandé. « Fils de prostituée ,
dit le Bédaoulet, quand je t'ordonne de faire une
chose tu en fais ime autre ! — Battez-moi ce coquin ! »
Les domestiques présents s'approchèrent et battirent
le malheureux au point qu'il resta comme mort.
L'extrême irritation ressentie par le Bédaoulet lui
échauffa le sang. En ce moment Mirza Kémâl entra.
A sa vue la colère du Bédaoulet éclata. « Quelle af-
faire t'amène?» dit-il à Mirza Kémâl. «Seigneur,
LITTÉRATURE MODERNE DU TURKESTAN CHINOIS. 335
jyw Ai-JL* àjuiJ\ i£^ ^ b\^ :iLo viLji* ^ t^
^^j_^^ o\j_^ J^-^ î;/^ (5-4*^ ^.Aî^
répondit celui-ci, je vous apporte la copie que jai
fait faire de la lettre au Sultan. » — « Misérable !
perfide ! tu es avec moi depuis le temps où j'étais
gouverneur à Aoulia Ata, comment ne connais-tu
pas mon caractère? Quand deux hommes ont été en-
semble pendant deux ou trois mois, cela suffit pour
quils se connaissent l'un lautre, et toi qui me suis
depuis vingt-cinq ou trente ans, comment ne me
connais-tu pas ? » Et il ajouta : « Quel ordre t'avais-je
donné? et quas-lu fait?» Mîr/a Kémâl répondit :
« Je vous apporte la copie que j ai fait faire de la lettre
32.
336 MARS-AVRIL 1899.
j-W\j>- jj J-» j^ J^ »JL:iû J^w tfjiu j^I;u*îUj\ cJ^i^l
j^ tlij^ S^^ Vyy ùi^*^^~ JÎ^^^W^ ^»t»-*PT^
au Sultan. » — « Coquin , suis-je d'humeur à écouter
cette lecture? ne vois-tu pas qu'en ce moment je n'ai
pas Tesprit libre? Apporte-moi ta lettre qiiand je
serai dans de meilleures dispositions, alors tu me la
liras , je retrancherai ce qu'il y am^a de trop , et j'ajou-
terai ce qui manquera. » A ces mots sa colère éda-
tant, il s'écria : « Qu'on batte ce fds de garce! » Les
valets, s'approchant , le battirent. LeBédaoulet, im-
puissant à maîtriser son irritation , saisit Mirza Kémâl
au collet, et le frappa au point de le faire tomber
sans connaissance; puis il le traîna par sa fourrure
LITTÉRATURE MODERNE DU TURKESTAN CHINOIS. 337
jteCJ jUJLv J^ <^-'^^ j^ c5^^ ^^ bj^
JjJL) ^5^Ui^* jj-^ (5-J^J-^. V^^ '^y^' J^ )jj-ï^
* L'auteur écrit v^U^**.. — * Iskendjibil ou sikendjibil, mé-
lange de jus de raisin et de sucre que l'on boit additionné d'eau.
jusqu'à la chambre du trésor, et de nouveau le frappa
et le fit tomber. Ne se possédant plus, il prit un sabre
à la ceinture dun huissier et en porta un coup à
Mîrza Kémâl. Gomme il avait frappé avec le dos de
la lame, Mîrza Kémâl tomba évanoui, mais sans
blessure. LeBédaoulet, altéré, entra dans la chambre
de son trésor privé et dit : « De l'eau tout de suite! »
Kal Heit , le trésorier, lui apporta une tasse de siken-
djébil. Le Bédaouletbut, puis se lava les mains sans
quitter la place où il s'était assis. Agité et les yeux
égarés, il n'adressa la parole à personne. Alors une
338 MARS-AVRIL 1899.
•^W^ jrt^j-» 0^ é^ J^. jrt^j-w tj-ïj*» vy-y ^
jj-»W»- jrtJj.*? i^_^ itiar* ^ a^ à^ tjaJy 2^^
^ On appelle cAim les larges pantalons de cuir brodé dans les-
quds on renferme les vêtements de dessous (les vêtements de ville
comme nous dirions). D'usage très rare en Kachgarie, ces panta-
lons sont très employés par les Kyrghyz. — * Le nom ordinaire de
cette prière est J^ ;W« se dit quelque temps aviint le coucher du
soleil entre Ia prière pic^m et la prière du soir.
servante du nom de Bakhti Khan, sortant des appar-
tements intérieurs, se trouva face à face avec le
Bédaoulet. Celui-ci Fappela d*un signe en lui mon-
trant son pantalon de cheval. Bakhti Khân, s*appro-
chant, lui retira ce pantalon, lui dénoua sa ceinture
et lui mit un coussin sous la tête. Le Bédaoulet se
coucha , et Bakhti Khân , prenant un pan de la che-
mise de son maître, se mit à Téventer.
Cependant il était Theure de la deuxième prière de
Taprès-midi ; tous les grands étaient réunis à la mos-
quée, n*attendant que Tarrivée du Bédaoulet. Tous
LITTÉRATURE MODERNK DU TURKESTAN CfflNOIS. 339
^^\r^/0^ j%> yii^ yj\ j^p ^^j\j^^
c5^j^) cr^Vi JjUj ^yJ^^J^j^S. ^ùj\ ^\y \jj^
^J J>? ^>**' ji^\ tî-^Jî èi4>y^
(J^-^ lT
^5^j^ (5^ jW Cr^ d^^j))^^ Vi;t^4• J«5^
ignoraient l'état où se trouvait celui-ci, sauf Moiihi
ed-dîn Makhzoum et Mohammed KérimdeKàchgari
cjui étaient au courant de la situation. Mouhi ed-din
était chef du secrétariat, et Mohammed Kérim pre-
mier chambeHan. \près s*être consultés, ils firent
savoir aux autres que le Bédaoulet , saignant du nez
sans interruption, restait couché, et ils leur conseil'
lèrent de lire la prière sans 1 attendre. Les grands,
après avoir pris connaissance de ce message, lirent
la prière. H en fut de même pour les deux prières
du soir. Alors les deux fonctionnaires susdits firent
340 MARS-AVRIL 1899.
^ (5;^ i.^ t?^-'^ ^yj^ ^J^ c5-^
^ Littéralement «autrement».
venir Haçan Djân Bay. Celui-ci, voyant dans quel
état se trouvait ie Bédaouiet , s'approcha de lui et lui
passa ia main sur le visage en disant : Seigneur! Il
l*appela ainsi trois ou quatre fois sans que le Béda-
ouiet soufflât uiot. Alors il renvoya dans les apparte-
ments intérieurs la servante qui était près de son
maître. Puis les trois hommes tinrent conseil :
« L'état du Bédaouiet a empiré ; que ferons-nous ? »
Haçan Djân Bay envoya im domestique chercher
Timâm Sâlih Kâry. « Récite les prières pour le Béda-
ouiet M dit-il à Timâm lorsqu'il fut venu. Sâlih Kâry,
stupéfait, récita les prières sans pouvoir proférer un
LITTERATURE MODERNE DU TURKESTAN CHINOIS. 341
c» <^
L^(_o,\j a*),^AjI:;>. JUuiaiw jb JLujLw
J)-- ^j^ «^j J^ J\^^ j^.t)i^ V^-^ Jj*^ vjjy
son. Quatre heui'es se passèrent ainsi. Le souffle du
Bédaoulet s'affaiblissait de minute en minute. Aucune
amélioration ne se produisit. Les personnes pré-
sentes se consultèrent et décidèrent d'informer égale-
ment Niâz Hâkim Bek qui, comme chef de Tarmée,
devait donner son avis. Mouhi ed-dîn dit alors : « Ce
matin le Bédaoulet s*est fâché contre Niâz Hâkim :
« Tu es aussi vendu aux Chinois , lui a-t-il dit , tu en-
tretiens une correspondance avec eux. » Or, si un
domestique va lui dire que le Bédaoulet le mande,
Mii MARS-AVRIL 1899.
j^->W^v^j^- t/!ly- '^^ *^J^- r;^ ^r^.^jj^y^
t^iyj <-À»\j «OjXij j\Cl/'jA JU. ^,a,\ l . J*M.A>\jl&y
»-^ (rt=^j-*? </'t^'»;r^ ù>'»^^^t>- jr»jJ^. t^âUj».
* j(jli^^ = j(jU. (^Lfyi*. Cette dernière expression est piaf
usuelle.
la peur lui brisera le cœur. Il faut imaginer une ruse
pour le faire venir. » Ilaçan Djân Bay répondit :
« J'étais chez lui (tout à l'heure) dans son salon et ii
était déjî\ informé de ce cpii se passait. » Alors il or-
donna à Kal lleït d'aller dire h. Niâz I lâkim de venir.
Kal [loït se rendit auprès de Niaz Hâkim et lui dit
que le Bédaoulet le faisait appeler. Le cœur comme
brisp par la peur, Xiâz Hâkim se leva à la hâte, cei-
gnit sa ceinture et partit. En route il demanda à
Kal Heït : « I^c Bédaoulet est-il toujours en colère?
LITTÉRATURE MODERNE DU TURKESTAN CHINOIS. 343
V^-^-*-^ ^a^lï àéy^ ^jO) J^J^ 0->- vXs^-*^
(^aLs ^\.^*\ Siy>? jI^Aîï^ïv* c>4»> ù^jrf ^W^ u) vJ^aa;
>? j^joj ^jU ^^ ô^-JJ j)^^J O^J^
Pourquoi me fait-il appeler à pareille heure ? » Kal
Heït répondit : « Comment serait -il en colère contre
vous ? il est lui-même couché et près de mourir. »
— « Si tu dis vrai, dit Niâz Hâkim, je te donnerai
cent pièces d'or » , et , reprenant courage , il se rendit
au palais. Il y vit Haçan Djân Bay qui lui raconta
en détail ce qui s'était passé. Voyant dans quel état
se trouvait le Bédaoulet , il se mit à verser quelques
larmes. Puis on ouvrit Tavis d'aller prier Hak Koul
Bek de venir. Tous se rangèrent à cette idée sauf
Niaz Hâkim, qui dit : «Si nous faisons venir Hak
344 MARS-AVRIL 1899.
s^' \^L. j^^4 c5^^y ^ ^ jW p^.^^
Koul Bek, il est à craindre que si le Bédaoulet se
rétablit au matin, il ne nous fasse tous mettre à
mort. » Tout le monde en tomba d*accord. Il y avait
une heure ou deux qu ils étaient assis lorsque le
Bédaoulet poussa le dernier soupir et rendit son âme
à Dieu. « Nous sommes à Dieu et nous retournerons
à lui. » Alors Haçan Djân Bay, Mouhi ed-dîn Makh-
zoum , Mohammed Kérîm , Sâlih Kâry et Niâz Hâkim
Bek pleurèrent abondamment.
Voîci en abrégé ce que le même auteur rapporte dans In
suite de son récit :
Un peu avant de mourir, le Bédaoulet avait fait
écrire à son fils aîné Bek Koul Bek, qui résidait à
LITTÉRATURE MODERNE DU TURKESTAN CHINOIS. 345
Kâchgar, de lui envoyer de 1 artillerie. Cette lettre
ne fut prête quaprès sa mort. Hak Koul Bek
ordonna néanmoins de l'expédier. Bek Koul Bek,
ignorant ce qui s'était passé , obéit et fit partir les
canons demandés ; mais le gouverneur de Koutcha ,
qui avait appris la mort de Ya*koub Bek, arrêta le
convoi et le renvoya à Kâchgar. Cependant Hak
Koul Bek avait été nommé pâdcJiâh à Kourla et avait
distribué aux officiers présents des robes d'honneur
et divers cadeaux. Mais deux jours après, il déclara
qu'il allait porter lui-même le corps de son père à la
mosquée de Hazret Apâk. On le laissa partir, puis
les principaux personnages restés à Kourla offrirent
le titre de pâdchâh à Hâkim Khân Toura, qui ac-
cepta. Dans une conversation que l'auteur eut quel-
que temps après avec lui, ce prince, à la fois hypo-
crite et faible, lui dit en pleurant qu'il n'avait accepté
qu'à son corps défendant , mais qu'il n'avait pu faire
autrement , qu'au demeurant il était animé des meil-
leurs intentions pour tout le monde, et en particu-
lier pour les fils du Bédaoulet. Hak Koul Bek, qui
n'était accompagné que d'une escorte très faible, fut
attaqué en route par les Kyrghyz Kiptchak , partisans
de Hâkim Khân, et tous ses bagages furent pillés.
En ces fâcheuses circonstances, il s'arrêta à Aksou
d'où il écrivit à son frère qu'on avait voulu le nommer
pâdchâh, mais qu'il avait refusé, que, parti pour
Kâchgar afin d'enterrer leur père à Hâzret Apâk, il
avait été pillé et que des secours Jui étaient néces-
saires. L'auteur alla porter cette lettre à Kâchgar, où
346 MARS-AVRIL 1899.
il vit Bek Koul Bek très irrité contre son frère. H
essaya de le calmer, lui expliqua que Hak Koiil Bek
ne nourrissait aucune mauvaise intention, que sa
lettre relative à lartillerie avait été préparée sur
Tordre de Ya*koub Bek après la prise de Davantchîn
par les Chinois, que si Ion avait nommé Hak Koul
hekpâdchâhy ç avait été malgré lui, qu'il avait rejeté
ce titre et qu'il venait pacifiquement enterrer son
père. Bek Koul Bek se montra satisfait de cette ex-
plication, fit apporter un Coran, jura qu'il était bien
disposé à l'égard de son frère et qu'il le verrait avec
joie. L'auteur rendit ensuite visite à la mère des deux
princes , qui lui confia une lettre pour son fils cadet.
De retour à Âksou, il raconta à son maître son en-
tretien avec Bek Koul Bek et lui remit la lettre de
la princesse où étaient écrits ces mots : « Ne venez
pas ici, car votre frère vous tuerait. » Cependant
Hak Koul Bek, confiant dans le serment de son
frère, ne sachant du reste où se réfugier, prit la
route de Kâchgar. Le deuxième jour, comme il
venait de passer Kara Kirtchîn, il rencontra quel-
ques officiers et soldats qui s'approchèrent de lui et
le saluèrent avec de grandes démonstrations de res-
pect. A peine eut-il le dos tourné que l'un de ces
hommes lui lança sa pique, qui l'atteignit à l'épaule
et le fit tomber de cheval. Puis un soldat l'acheva à
coups de fusil.
NOUVELLES ET MELANGES. 347
NOUVELLES ET MÉLANGES.
SÉANCE DU VENDREDI 10 MARS 1899.
La séance est ouverte à quatre heures et demie sous la
présidence de M. Barbier de Meynard,
Etaient présents :
MM. Maspero et Senart , vice-présidents ; Clément Huart ,
Mondon-Vidailhet , de Charencey, R. Duval, Decourde-
manche, P. Boyer, V. Henry, J. Halévy, Boell, Halphen,
Sylvain Lévi, M. Schwab, Weil, Meîllet, F. Grenard, L. Feer,
de Blonay, membres ; Drouin , secrétaire adjoint.
Le procès-verbal de la séance de février est lu et adopté.
Sont nommés membres de la Société :
MM. Bouvat ( Lucien), élève diplômé de TEcole des Langues
orientales, demeurant à Paris, 3o8, boulevard
Saint-Germain , présenté par MM. Barbier de Mey-
nard et Houdas.
Ali Kemal, secrétaire d'ambassade, demeurant à
Paris , 1 3o , rue d'Assas , présenté par MM. Barbier
de Meynard et Huart.
Sont offerts à la Société :
Par M. Mondon-Vidailhet, chargé du cours d'abyssin à
l'Ecole des langues orientales, la Grammaire de la langue
abyssine, qu'il vient de publier, Paris, E. Leroux, 1898.
Par M. C. de Harlez, Les entretiens familiers de Confacias
(Kong-tze Kia-yu), traduits du chinois, in-8", Paris, Lou-
vain, 1899. ■
348 MARS-AVRIL 1899.
Par rimprimerie catholique de Beyrouth (Syrie) Arabic-
English Dictionaiy, par le P. J. G. Ha va de la Société de Jésus,
in-S", Beyrouth , 1 899.
Par M. E. Senart, le tirage à part de son article qui a
paru dans le Joamal asiatique sous le titre : Le manuscrit
Kharosthi Dutreuil de Rhins, qui forme la vii* série de ses
Etudes épigraphiqaes.
Par M. Pognon , consul de France à Alep , les deux pre-
miers fascicules de son Etude sur les inscriptions mandaites des
coupes de Khouahir, Paris, 1898-1899.
Par Lady Meux , de TheokaId*s Park : un exemplaire de Tour
vrage intitulé : Lives of Mahâ Seyôn and Gahra Krestos , texte
éthiopien avec traduction anglaise de M. Wallis Budge , in-4**
London, 1898, et la reproduction en chromolithographie
des dessins de deux manuscrits éthiopiens du xiv* siècle.
Des remerciements sont votés au\ donateurs.
Le Bibliothécaire est autorisé à faire don à la bibliothèque
de rUniversité de Paris (Sorbonne), des ouvrages suivants
publiés aux frais de la Société asiatique, savoir : le Maha-
vastu, texte sanscrit, 3 vol. in-8^ de M. Senart; Le KitéU) et-
Tanhih ou el-Ischrâf de MasoudI, traduction française de
M. Carra de Vaux , et les Chants afghans de J. Darmesteter.
M. Grenard fait pai*t à la Société des découvertes archéo-
logiques qui ont été faites tout récemment dans le Turkestan
chinois par une expédition scientifique russe. Cette mission
envoyée en Asie par TAcadémie des sciences de Pétersbonrg
et dirigée par M. Rlementz , a trouvé dans les environs de
Tourfân un grand nombre de grottes occupées autrefois par
des moines bouddhistes , et dans lesquelles on a découvert
des fresques , des fragments de manuscrits chinois et onïgoars,
des inscriptions ouïgoures, chinoises et indiennes; quelques-
unes de ces inscriptions sont dans les mêmes caractères que
celles de TOrkhon. En raison des résultats obtenus par ce
premier voyage, l'Académie russe a décidé d'envoyer une
NOUVELLES ET MÉLANGES. M9
nouvelle mission dans les régions qui s'étendent entre Koutcha
et Koumoul (Hami).
M. Sylvain Lévi continue sa communication sur son voyage
dans rinde , et spécialement dans différentes parties du Népal
qu'il a pu parcourir avec l'appui du résident anglais à Kati-
nandu , siège de la résidence , et grâce à la faveur de Tadhi-
ràja ou souverain de cette contrée. 11 présente aussi une série
de photographies de l'emplacement de Kapilavastu , de diverses
localités du Magadha rendues célèbres par la légende du
Bouddha, et des différents types Tûrou , Nevari , Gourkas qui
forment le fond de la population du Népal.
M. Grenard lit une Notice sur la famille chez les Taixs-
Kazaks et Kirghiz du Tarkestan chinois; il insiste particulière-
ment sur les cérémonies qui accompagnent le mariage, et
sur les anciennes croyances qu'elles supposent, cérémonies
et croyances qui rappellent celles qui existaient chez les an-
ciens peuples aryens et chez les Sémites.
La séance est levée à six heures et demie.
OUVRAGES OFFERTS X LA SOCIETE.
(Séance du 9 mars 1899.)
Par rindia Ofllce , Report on publications issued and regis-
tered in the several Provinces of British India dunng the year
1897 . Calcutta , 1 898 ; in-4°.
— Bibliotheca Indica, n"' 922-930. Bombay, 1898; in-8°.
Par la Société , Bulletin de la Société de géographie de Paris,
ICivim, 1898; in-8".
— Bulletin de l* Académie des inscriptions et belles-lettres,
nov.-déc. i898;in-8°.
— Mittheilungcn der deutschen Gesellschaft fàr Natur- and
Vôlkerkunde Ostasiens, Band vu, Theil i. Tokyo; in-8''.
— Bulletin de la Société linguistique, n" 46, déc. 1898;
in-8°.
MIT. -iTt
lUPalMCKIF SKTIII\«ll.
350 MARS-AVRIL 1800.
Par la Société ^ Zeitschrift dei- deaUchm ttiorgenlàndischen
Gesellschaft , 62 B. , 4 Hel't. Leipzig, 1898; ill-8*«
-^ Bibliothèque des Écoles françaiftes d'Athènes et de
Rome, faoc. 80 : Let archives de la chambre apostoliqae au
xtv' siècles par Joseph de Loye; l" partie : Inventaire, Paris,
i899;iii-8°.
— - Atti délia Reale Accademia dei Lincei, nov. 1898.
Roma; in-4*.
Par les éditeurs, Revue archéologique, janv.-févr. 1899;
iIl-8^
— Revae critique, n" 6, 7, avec index, 8 et 9. Paris,
1 899 ; in-8°.
— - AUMachriq, février 1899. Beyrouth, in-8*.
— Al'Zhiyâ,jejiv,-féyr. 1899. Le Caire, in-8*.
— The American Journal of the Semitic languaga and
Uteratures, Chicago 111., January 1899; in-8*.
— Bulletin archéologique, année 1898, 1" livraison.
Paris, l898;in-8^
— Revue de l'Orient chrétien, n" 1 et a , 1898; in-S".
— Analecta Bollandiana, t. XVII, faso. iv. Bruxelles,
1898; in-8'.
— Polyhihlion, parties technique et littéraire ; févr. 1899;
in-8°.
— Bollettino, n" 3i6. Firenze, 1899; in-8*.
— The Geographical Journal, March. London, 1899;
in-8*.
Par les auteurs : Ëhmann , Die Sprichwôrter and bildlichen
Ausdràcke der japanischen Sprache, Supplément. Tokio, 1898;
in-8*.
— P. Boell, Contribution à l'étude de la langne lolo. Paris,
1899; in-8*.
— M. Schwab, La Meguillath Taanith (extrait). Paris,
1897; in-8*.
— Courant, Les associalions en Chine, Paris, 1899; in-8*«
NOUVELLES ET MÉLANGES. 351
Par les auteurs : D. J. Parisot, Contribution à Vétade da
dialecte néo-sytiacjae de Tour-Abdin, 1899; in-8\
— ' Le P. Pierre Hoang, Exposé da commerce public da
seL Chang-Haï, 1899; in-8°.
— Le mariage chinois au point de vue légal, Chang-Haï,
i898;in-8%
— » C. de Hftrlez, Les entretiens familiers de Confucius,
Paris, 1899; in-8".
— Rev. Fr. J. G. Ha va , Arabie Engtish Dictionary, Beyrut ,
i899;in-8°.
— L. Bastian, Prières en langue ibo, Alençon, 1893;
iti^8".
— C, Mondon-Vidaiihet, Grammaire de la langue abys*
syne. Paris, 1898; in-8®.
— E. Senart, Le manuscrit Kharosthi du Dliammapada
(extrait), i898;in-8°.
SÉANCE DU VENDREDI 14 AVRIL 1899.
La séance est ouverte à quatre heures et demie , sous la
présidence de M. Barbier de Meynard.
Etaient présents :
MM. Senart et Maspero , vice-présidents ; Oppert , de Qia-
rencey , Schwab , Carra de Vaux , Decour démanche , R. Du-
val, Mayer-Lambert , Aymonier, V. Henry, J. Haiévy, Fou-
cher, Clément Huart, L. Feer, F. Nau, Sonneck, Bonet,
Grenart, M. Courant, membres;
M. Drouin, secrétaire adjoint.
Le procès- verbal de la séance de mars est lu et la rédaction
en est adoptée.
Est reçu membre de la Société :
M. Theillel, attaché au Consulat de France à Âlep, pré-
senté par MM. H. Derenbourg et Barbier de Meynard.
33.
352 MARS-AVKIL 1891).
8oDt oflerts à la Société :
Par M. Senart, au nom de M. Barth, le Bulletin des veli-
(jions de l'Inde (Extrait de la Revue de l'Histoire des religions,
février 1S99J;
Par M. Maurice Courant, deux brochures dont il est l'au-
teur : Les études coréennes et japonaises et Système de transcrip-
tion en lettres latines du Dictionnaire de Kang-Hi, et un articde
de M. Henri Chevalier intitulé : Cérémonial de Vachèvenumt
des travaux de Hua-Syeng (Corée), Extr. du Toung-Pao,
1898.
Par M. de Charencey , un mémoire sur les Noms des points
de l'Espace dans divers dialectes américains, (Extrait du Jour-
nal de la Société di's Américanistes de Paris, in-4*, 1899.).
1 )es remerciements sont adressés aux donateurs.
Jl est donné lecture d'une lettre de M. le Ministre de
r instruction publique annonçant Tordonnancement d'une
somme de cinq cents francs à titre de subvention pour ie
deuvicme trimestre 1899.
M. Ilalévy fait deux communications à la Société : l'une
relative à la date du Déluge qui vai*ie dans les trois textes
hébreu, grec et samaritain (>oir ci-uprès, p. 353). Dans la
seconde communication, M. Halévy traite la question rala-
li\e au mariage du prophète Osée (voir ci-après, p. 356).
M. (1 renard continue sa lecture sur les mœurs et coutumes
lies Kazak et des Kirghiz. li montre que, malgré certaines dif-
férences de fonues, dont quelques-unes sont importantes, la
fiiinilie est fondée, ciiez ces peuples, sur les mêmes principes
(jue chez les anciens Indo-européens : nécessité de pepëtuer
la famille et le cuite domestique, infériorité de la fille par
rapport au fils au point de vue religieux et, par suite, civil,
caractère essentiellement religieux de la parenté : insignifiance
(le la parenté parles femmes, régime du patriarcat et con-
fusion de la puissance paternelle avec le siiceixloce familial,
responsabilité colleetive de la famille.
M. K. Senarl communique ensuite à la Société, une no-
NOUVELLES ET MÉLANGES. 353
tice qui paraîtra prochainement dans le Journal asiatique^
sur deux inscriptions de la vallée du Svât, en caractères
kharosthi et dont il doit les reproductions photogi*aphic[ues
à une obligeante communication de M. Burgess. L une de
ces inscriptions porte la date de 3 1 8 ; l'autre , transcrite et
commentée par Bûhler, n'a pas encore été publiée en fac-
similé. La photographie de ce dernier texte permet d'identi-
fier certaines lectures et de reconnaître que la donation dont
elle perpétue le souvenir, émane d'un certain «Théodore»
et non d'un «Sthavira Nora». M. Senart, à l'occasion de
ces épigraphes, ajoute quelques observations sur l'ère de la-
quelle sont datées les différentes inscriptions connues, en
caractères kliarosthi et sur l'époque juscpi'à laquelle se serait
perpétué, dans l'Inde du nord-ouest, l'emploi de cet al-
phabet.
La séance est levée à six heures.
ANNEXE AU PROCESVERBAL DU l k AVRIL I 899.
I
La date du Déluffe d'après les textes piincipanœ.
On sait que les trois textes principaux de la Genèse dif-
férent entre eux en ce (jui concerne la durée de la vie des
patriarches antédiluviens. De ce désaccord résultent trois
dates différentes pour l'année du Déluge après la création du
monde. D'après le texte hébreu ou H , le cataclysme eut lieu
l'an i656; le texte samaritain ou S le place en i3o7, ®* '^
texte grec dit des Septante ou G , en 2262. Tous les critiques
sont unanimes à admettre que G offre une modification ré-
lléchie de H, destinée à allonger l'intervalle qui sépare la
Création de l'Exode. Au sujet de la relation entre H et S , on
avait pendant longtemps accordé l'originalité au premier
contre le second; mais depuis une dizaine d'années, la plu-
354 MAKS-AVRIL 1899.
part des critiques retournent la proposition et voient dans H
le résultat d'une spéculation qui aurait déterminé les scribes
à changer les nombres conservés intacts dans le texte sama-
ritain. Je crois que cette thèse ne peut guère se défendre ,
aussitôt que Ton se rend un compte exact des causes réelles
de ces différences. Le tableau suivant des dates relatives aux
années de la mort des Patriarches, suivant les trois sources,
suffira à éclairer cette question :
H S G
1. Adam meurt en gSo gSo gSo
2. Seth io42 io43 ii43
3. Enos ii4o ii4o i34o
4. Kénan i335 i335 i535
5. Mahaial^l 1 390 1 290 1 690
6. Jared i432 i3o7 192a
7. Hénoch 987 887 1487
8. Mathusala i656 i3o7 2266
9. Lamech i65i i3o7 2227
Le dixième patriarche , Noé , vit 600 ans avant le Déluge ,
et 35o ans après; il i'ait partie en même temps de deux
époques différentes. Tous les textes sont d*accord sur ce
point.
Quand on jette un coup d'œil sur les détails , on aperçoit
aussitôt les faits suivants :
«. Jusqu'au n° 5 , il règne un accord parfait entre H et S.
6. L'intervalle entre le n° 5 et le Déluge est raccourci de
35o ans en chiffre rond par S , qui fait mourir tous les patri-
arches dans l'année du Déluge, tandis que, «selon H, ces!
Mathusala seul qui meurt cette année-là.
r. G ajoute au contraire 100 ans aux n" a, 3, 4, 5, 6,
8 , c'est-à-dire un total de 600 , mais coïncide avec H dans
les dizaines et les unités et, comme lui, laisse mourir Mathu-
sala (le n" 8) seul dans Tannée même du Déluge, c'est-à-dire
NOUVELLES ET MELANGES. 355
dans l'espace du mois et demi qui a prëcédë la catastrophe ,
tandis que 8 entend évidemment que les patriarches Jared ,
Mathusala et Lamech ont péri dans le cataclysme comme les
autres impies de Tépoque.
Partant de Tidée que les derniers patriarches , sauf Hénoch ,
étaient des impies , S abrège systématiquement la somme de
la vie de ces patriarches et établit pour les naissances un ordre
descendant qui a égaré les critiques. La signification péjorative
des noms propres que ces savants invoquent à Tappui de leur
sentiment se borne à celui de Jared, ^l^, qui signifie bien
« descente » , mais seulement dans un sens matériel , jamais
dans un sens moral. On ne peut rien tirer de n7(^^rç dont
le dernier élément , à côté de «arme», signifie aussi « envoi ■
et «champ». Lamech ("JD^) enfin, n*a pas de sens connu.
On exagère beaucoup en considérant Tenlèvement d*Hénoch
conune indiquant la perversité de tous les contemporains, y
compris le père même d'Hénoch ; le passage de la Genèse , v,
24» ainsi que Tanalogie de l'enlèvement d*£lie, montre plu-
tôt que Dieu voulait récompenser d'une manière particulière
la piété extraordinaire de ces personnages. D'autre part, le
remaniement tardif de S résulte d^jà du fait de son accord
avec G pour les unités et les dizaines de la sonune de La vie
de Lamech, qui est chez lui; 653 en face de 768 de G et des
chiffres 777 de H. Puis , par l'expression DD^l « et il mourut » ,
jointe uniformément À chacun des patrJAl^çl^es,, Tauteur dit
assez qu'il s'agit pour tous d'une mort du même genre, sa-
voir : une mort naturelle par l'effet de la vieillesse; H et G
sont donc dans la vraie tradition, laquelle est finalement
corroborée par leur accord relativement aux unités et aux
dizaines de l'année de la mort des patriarches et à la coïnci*
douce de la mort de Mathusala seul pendant l'année du
déluge. La liste des Qaïnites , où figure aussi le nom de Hénoeb
(Genèse, iv, 17), prouve dé plus que les noms propres n'ont
pas de caractère fatidique, comme on noiis l'affirme si decte<'
:550 MAKS-AVRIL 1899.
En résumé, l'authenticité de H est indubitable; les deux
autres codificateurs ont remanié les nombres primitifs, Tun
en ajoutant en gros les 600 ans de Noé avant le déluge,
l'autre en retranchant , pour l'amour de son système psycho-
logique, les 35o ans de Noé après cet événement. S a en
outre emprunté à G l'augmentation de 600 ans qu'il fait
subir au total de la vie des patriarches postdiluviens.
11
Le mariage d^OsSe,
Le récit relatif au mariage du prophète Osée est un des
plus éniginatiques de la Bible. Le texte porte formellement
les termes suivants : « Yahwé dit à Osée : Épouse une femme
d'adultère ( D^^UT DpH) et (tâche d'avoir) des enfants d*adul-
tère, car le pays se prostitue en se détournant de (mot a
mot : de derrière ^inKD) Yahwé (Osée,I, a) ». Le prophète
épousa alors une femme nonmiée Gomer, fille de Diblaim,
(|ui lui enfanta deux fds et une fille auxquels Diea lui com-
manda de donner des noms de réprobation : le fils aîné fut
appelé Yizreel pour rappeler la punition prochaine des assassi-
nats commis par le chef de la dynastie , Jéhu , dans la vallée de
Yizreël (Il Rois, ix, 1 5-\, 8); la fdle fut nommée Lo-rahama
« (^elle qui n'inspire pas la pitié » ; le second fds Lo-*ammi
« r(*lui qui n'est pas mon peuple ». Après avoir indiqué que
cette famille symbolise les crimes d'Israël et le terrible chA-
limeiit ({ui l'attend , Yahwé ordonna de nouveau au prophète
de traiter avec amour cette femme adultère afin de symbo-
liser l'amour que Yaliwé porte à Israël malgré sa persistance
à adorer d'autres dieux (ibid,, m). Dès lors, les noms des
enfants prennent un tour élogieux : Yizreel signifie «celui
que Dieu ensemencera» ou «restaurera»; Lo-rahama se
change en Rnhama « celle qui jouit de la sympathie de Dieu »,
et IjO-'ammt se transforme en 'Amm( « mon peujde».
Trois opinions (|ii£érentes ont été émises sur ce mariage
NOUVELLES ET MÉLANGES. 357
iDizarre. Les uns regardèrent cette histoire comme un fait
réel , et s'efforcèrent d'en atténuer le côté scabreux par des
c;onsidérations de la plus fine casuistique qu'il m*est impos-
sible d*aborder en ce lieu. Les autres, choqués de l'immo-
ralité des ordres divins et du rôle ridicule joué par le pro-
phète , déclarent hautement que ce récit n*est qu'une mise en
scène d'une fiction dramatique dépourvue de toute réalité.
D'autres enfin , admettent l'historicité du fond du récit, mais
expliquent autrement la marche des événements ; cette opi-
nion appartient aux critiques de la nouvelle école. Voici
comment la chose se serait passée. Osée ne s'est aperçu de
Tinfidélité de son épouse qu^après la naissance de son fils aîné.
Comme il aimait cette femme , il ferma les yeux et consentit
à endosser successivement la paternité des deux autres enfants
qui n'étaient pas de lui. La honte lui rendit toutefois la vie
amère , mais un beau jour, en méditant sur son malheur con-
jugal, il acquit la conviction que cet événement était pré-
destiné à figurer en petit l'état général du rapport de Dieu
avec son peuple infidèle. Cette révélation lui permit d'attri •
buer son mariage à un ordre foimel de Yahwé, d'affirmer
que Dieu lui avait également ordonné d'assigner d'abord des
noms comminatoires à ces enfants adultérins, puis à se
reprendre à aimer sa femme plus que jamais infidèle , et à
transformer les noms réprobateurs des enfants en noms glo-
rieux; tout cela afin de symboliser la brouille actuelle entre
Yahwé et Israël qui doit se terminer par une entière réconci-
liation et une affection mutuelle. Voilà en quels beaux termes
la vilaine cliose est mise. Les partisans de cette solution
doivent faire des efforts inouïs pour conserver leur sérieux
devant ce type prophétique. Cette petite malice caractérise
admirablement l'esprit de l'école en cause, et il me parait
inutile d'insister davantage.
L'explication de Ténigme dont il s'agit n'est cependant
pas difficile pour tous ceux qui se rappellent les condamna-
tions générales prononcées contre le siècle dans les Pro-
verbes , XXX , 1 1 - 1 4 , et tout particulièrement celle qui com-
358 MARS. AVRIL 189Q.
mence le Xâyiùv de Jésus dans Mathieu , xii , S9. Quelques-uns
des scribes et des pharisiens demandent un miracle, Jésus
répond : «La génération mauvaise et adultère demande un
signe , mais il ne lui sera donné d'autre signe que celui du
prophète Jonas». L'apostrophe soulignée qui se présente dans
la forme grecque : Teveà wowjpà xai fAol^aXlç tire son ori-
gine du passage d'Osée relatif à la réconciliation du prophète
avec sa femme momentanément abandonnée à cause de sa
mauvaise conduite. En ce lieu (Osée, m, 1) , le texte hébreu,
accepté par la Vulgate, offre : yn nnnx HtSfN 3njjt 1)^ l^y
DDNiÇ^ «Va encore (et) aime la femme qui est aimée d'un
ami et qui est une prostituée (Adhuc vade et dilige mulierem
dilectam amico et adulteram)» La version grecque suppose au
contraire la leçon nDK^t!^^ V"! nnU Ht^K « une femme qui
aime le mal et qui est une prostituée » : yvvalka àyvrtwrav
'OfovrjpàHûLÏ (iot)(^aXiv. Cette dernière leçon répond exactement
à celle de l'apostrophe de Jésus. Mais , outre l'intérêt de con-
cordance qui , l'authenticité du passage admise , obligera à
conclure que Jésus se servait aussi de la version des Septante ,
il est évident que la phrase en question n'est qu'une forte
métaphore qu'il ne faut pas prendre à la lettre, et qui se
pourrait , sans grande injustice , être appliquée à toutes les
générations et à toutes les sociétés humaines du monde. Le
simple bon sens recommande maintenant de comprendre dans
un sens identique l'expression «femme de prostitution, et
enfants de prostitution n du verset 1,1. Gela signifie seule-
ment que la famille que le prophète va se créer, fera partie
de la génération stigmatisée en gros comme infidèle à Dieu;
la phrase « car le pays se prostitue derrière Yahwé » exprime
exactement le motif de cette épithète réprobatrice. La pro-
phétesse et ses enfants, ainsi que tant d'autres familles hon-
nêtes qui n'ont pas dû manquer au royaume d'Israël ni aux
contemporains de Jésus, étaient des fleurs poussées sur un
fumier, et n'avaient que plus de mente de rester vertueuses.
Moins heureux qu'Osée qui voyait dans sa famille l'image
NOUVELLES ET MÉLANGES. 359
momentanément avilie , mai» bientôt ^orieuse de sa nation
le prophète Jérëmie , forcé au célibat par une intuition divine
(Jérëmie , xvi , 1-2 ), fut toute sa vie condamné à rester dans
un isolement absolu. De là la différence de leur caractère :
Osée a des assauts de tendresse au milieu de ses plus dures
admonestations ; Jérëmie demeure toujours chagrin et cassant ,
et n*cntrevoitun rayon d*espoir pour son peuple que très rare-
ment et comme conséquence des innombrables souffrances
de l'exil.
J. Halévy.
OUVRAGES OFFERTS X LA SOCIETE
(Séance du i4 avril 1B99.)
Par rindia Office , The Journal of the Bombay hranch of
ihe Royal A sîatic Society, n** LIV. Vol, XX. Bombay, 1898;
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Department, n°ccGLXii; Home Department sériai, n'* a6,
Report on the revision of the code of régulations of European
schools in the Bengal Presidency diiring the y car 1896, Cal-
cutta, 1898; iu-fol.
— Indian Antiquary, November 1898. Bombay; in-4**.
— Report of archœological work in Anuradhapura , 3 fasc,
1888, 1890. Colombo, in-folio.
— Archœological Report of Ceylon 1891-1896, Colombo;
in-fol.
— Notices of Sanskrit manuscripts, 2** séries, vol, 11 , part r.
Calcutta, 1898; in-8\
— M. A. Stein , Detailed Report on a archœological Tour,
with the Buner Fieldforce. Lahore, 1898; in-8°.
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Par la Société, Bulletin de la Société de géographie d'Alger,
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360 MARS-AVHIL 1899.
Par la Société, Comptes rendus des séances de la Société de
géographie de Pam, janv.-févr. 1899; ^^~^''*
— Royal Asiatic Society, Yearbook and Record. London ,
1899; in-8». , ,,
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— Institut égyptien, séance du 2 décembre. Le Caire,
1898; in-8°.
— Bulletin de l'Institut égyptien, 3 fasc. Le Caire, 1897
et 1898; in-8^
— Mémoires présentés () l'Institut égyptien, tome 111 , fasc. m.
Sur trois tables horaires coptes, par U. Bouriant. Le Caire,
l898;in-4^
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Association, voL XXXIX, 1898, in-8°.
— Journal asiatique , jdLuy.-îéyr, 1899. Paris; in-8''.
— Rendiconti délia Reale Accademia dei Lincei, V, VII.
fasc. 12, Indice. Roma, 1899; î'^"8°'
— Journal of the American Oriental Society, 20**" vol., firsl
half. New-Haven, 1899; in-8^
Par les éditeurs, Journal des Savants, janv.-févr. 1899.
Paris; in-4°.
— Revue critique, n"* 10-1 3. Paris, 1899; ^^'^'*'
— American Journal of archœology, September-Octoher
1898. Nordwood Mass.; in-8".
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— T'oung-Pao , octobre et décembre. Leide, 1898; in-H".
— Al-Zhiyâ, février-mars. Le Giiire, 1899; in-8".
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1899. Woking; in-8".
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Par Lady Meux, Lady Meux , manuscript n° 1. The Lioes
of Maba Sëyon and Gabra Krestos, the Ethiopie texts edited
with an English translation and a chapter of the illustrations
of Ethiopie mss,, by E. A. Wallis Budge, with 92 coloui'ed
plates and 33 illustrations. Londres, 1898; in-4°.
Par les auteurs : H. Cordier, Les études chinoises, 3' série
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mystère de Mifhra, publiés avec une introduction ciitique,
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302
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ciel et de la terre, coUrs d'astronomie, rédigé en 1^79 par
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J. Halévy, Revue xémitique, avril 1899. Paris; ill-8*.
LES CURE-DENTS DL fiUDDILI.
I . fjes cnre-dents dans Hiouen-Tksany.
Iliouen-Tlisang, dans ws mémoires, dit avoir vu dans
rinde trois arbres provenant de cure - dents que le Boddha
avait jetés après s*en être seni, et qui, ayant pris racine,
avaient donné lieu à une puissante végétation. Comme les
ti*ois mentions sont assez couiies , je les reproduis textuelle-
ment d'après Stan. Julien.
1. p. 5'i ;au pays de Kapira). — Au bas d'une caverne mon-
tagneux^ qui esl situt'i' au iionl ilu Stiipa appi'iê Piiousàra, il y a
une source oii liabile un dragon. Ce fut en cet endroit que Jou4àl
'le Tathài^ata reçut de l'Esprit du riz cuit et qu*a\ec les 04o-Jmu
NOUVELLES ET MELANGES. 363
il lava sa bouche et se cura les dents avec une petite branche dWer.
Jl ia planta ensuite en terre et elle prit racine. Il en est résulté un
bois touffu , qui subsiste encore aujourd'hui. Dans la suite « on éleva
en cet endroit un couvent qu'on appela Pi-to-khiu,
i, page 293 (au pays de Vaiçâkha). ^^ A côté du lieu où a été
expliquée ia loi, il y a un arbre extraordinaire qui est haut de six
à sept pieds. Malgré une longue succession de printemps et d'au-
tomnes, il reste constamment le même sans augmenter ni diminuer.
Jadis Jou-laïy ayant fini de curer ses dents, jeta le petit morceau
de branche dont il s'était servi. Cette branche prit racine et
donna naissance à cet arbre qui est resté florissant jusqu'à ce
Jour. Les hérétiques et les brahmanes viennent à l'envi pOUr le
couper et le détruire, mais il repousse aussitôt et reste fe même
qu'auparavant *.
II, page ^9 (à Râjagrha). — Dans l'intérieur de l'enceinte située
au sud-est, à environ cinquante pas des murs, il y a un arbre ex-
traordinaire , haut de huit à neuf pieds , dont le tronc est double.
Jadis Jou-laï (le Tathâgata) mâcha une petite branche de l'arbre
Yang et ia jeta à terre où elle prit racine. Quoiqu'il se soit écoulé ,
depuis cette époque, bien des mois et des années, i'arbre n'aug-
mente ni ne diminue.
Dans une note relative au premier de ces épisodes**^ mais
à laquelle il renvoie à propos des autres , — Julien dit ,
d'après un ouvrage chinois, que, dans llnde, les cure-dents
étaient faits de petites branches de Mimosa catecha, en san^
scrit Khadira (que les Chinois transcrivent JK^iV-to-?o ) , et s'ap-
pelaient Dantn-kAsiha , ce que les Chinois transcrivent Tan-
tthkia-sseAcha et traduisent Tclii-nio «dent-bois», calque du
sanscrit Danta-kâstha. Il ajoute que, le mimosa cafec/itt n'exis-
tant pas en Chine, on le remplace par l'osier (yang). Il
donne quelques détails sur le mode de curage des dents. Un
cure-dent ne sert jamais qu'une fois; on le jette après s'en
être servi.
Hiouen-Thsang ne parle du mimosa catecliu ni n'emploie
les expressions Tchi-mo et Tan'io^kia-sse-icha dans aucun des
' Cet épisode est cilé dans la Vie de Hioaen-Thsantf , p. ia3.
364 MAKS.AVRIL 1899.
trois passages. 11 dit seulement, chaque fois, que le Buddha
se nettoya les dents avec une petite branche , et deux fois ,
que cette petite branche était de «Tosiem (yang).
Trois arbres seulement nés des cure-dents du Buddha,
c'est assm'ément peu ; car il doit avoir usé plus de trois cure-
dents dans les quarante-cinq années de sa carrière boud-
dhique. D'un autre côté, si chacun de ses cure-dents était
devenu l'arbre touffu décrit par le pèlerin chinois , y aurait-
il eu assez de place pour cette sorte de végétation dans les
contrées où il a vécu ? Les trois arbres dont parle Hiouen-
Thsang doivent avoir poussé dans des circonstances extraor
dinaires. Ces circonstances, il ne les fait pas connaître; c*esl
une véritable lacune dans son récit.
2. Un cure-dent datis l' Avadanâ-Çatnka sanscrit-tibétain.
Il existe au moins un texte qui parie d'une fi*ondaison
semblable à celles que signale Hiouen-Thsang et en fournit
l'explication; c'est le récit 29 de l'Avadâna-Çataka. La scène
se passait à Çràvasti ; il ne faut donc pas y voir un des cas
notés par le pèlerin chinois.
11 est question, dans ce texte, d'un cure-dent [danta-kà-
slha) offert au Buddha qui le jette à ten'e. Le danta-kâstha
devient aussitôt un Nyagrodha touffu , et le donateur reçoit
la promesse de devenir, après treize kalpas passés dans
l'existence soit humaine, soit divine, le Pratyekabuddha
Nirmala (sans tache).
Le mot Dantakâstha revient quatre fois dans le texte, deux
autres fois il est remplacé par son équivalent Dantadhâvanam
(qui lave ou blanchit les dents); le mot khadira ne parait
nulle part. Il semble donc bien qu'il s'agisse de cure-dent.
Mais c'est un jardinier qui offre l'objet au Buddha, et les
deu\ leimes qui nous occupent désignent aussi la plante dont
se font les cure-dents. Aussi, après les avoir rendus par
«cure-dent», j'ai imalement substitué à cette traduction
NOUVELLES ET MELANGES. 365
celle de « mimosa catechu » ; car il me paraissait étrange de
faire donner des cure-dents par un jardinier ^
Notre texte nous montre le jardinier entrant dans Çrâva-
sti le mimosa catechu à la main, sans dire à quelle intention.
Un devin [naimittika) , qui se trouvait à la porte de la ville,
ayant déclaré que celui qui mangerait cette plante , ou s'en
curerait les dents (?) , mangerait des mets à cent saveurs, le
jardinier, en raison de la grande valeur de cette plante, va
l'oflrir au Buddha. Le prodige décrit plus haut se produit,
et Anàthapindada , réalisant la prédiction du devin, rassasie
le Buddha de « mets à cent saveurs^ », à la suite de la leçon
laite aux dieux et aux hommes à l'ombre du Nyagrodha qui
vient de naître.
Le jardinier se proposait sans doute de vendre sa plante à
quelqu'un qui en aurait fait des cure-dents. Mais le texte ne
s'explique pas sur ce point. Le Buddha , avant de jeter la
plante , se cura-t-il les dents ? ou peut-être y goûta-t-il à cause
de ses vertus curatives? Le texte sanscrit n'en parle pas, ma
traduction non plus. Mais, en revoyant la traduction tibé-
taine, je m'aperçois qu'elle en parle; car j'y trouve ces mots
(auxquels je n'avais pas pris garde) : gsol-to \ gsol-nas « . . .
mangea; ayant mangé. . . » (en sanscrit bhaxitavân \\ bhaxa-
yitvâ),de sorte que ma traduction devrait être rectifiée comme
suit :
. . .Bhagavat. . .prit (la plante); après l'avoir prise, il en man-
gea*; ayant mangé, il jeta à terre le mimosa catechu. . . .
Est-ce le traducteur tibétain qui a ajouté ces deux mots ?
ou avait-il un autre texte que le nôtre ? ou encore l'absence
de ces deux mots dans le texte sanscrit est-elle simplement
' Annales du Musée Guimel , t. XVI II, p. 108-109. J'aurais dû mettre une
note pour celle Iraduclion. Je l'aurais certainement mise si les passages
précités de Hiouen Thsang m'étaient revenus à la mcraoire; mais, même
sans cela , une noie clail nécessaire.
■^ Régal souvent cite dans les Avadàuas, et qui n'est pas spécial à ce
rocil.
\[n. 9^1
liili:l«rair RATIOJikl r:.
V
356 MAKS-ÂVRIL 1809.
due à une inadvertance de copiste? Je ne saurais le dire.
La phrase sanscrite trahit un embarras qui était peut-être
dans l*esprit soit du copiste , soit de l*auteur de la rédaction
sanscrite que nous avons. Quoi qu'il en soit, Temploi répété
du mot danta-k^stha (et de son synonyme danta-dhâvana)
constamment rendus avec la plus grande fidélité par le tibé-
tain sO'çià j et tout le contexte exigent la présence des mots
hhaxiiaoàn-bhaxayitvâ, si bizarre que cette manducation
puisse paraître , et semblent indiquer un cas analogue à ceux
que note Hiouen-Thsang dans les passages ci-dessus visés de
ses Mémoires.
3. Version chinoise de V Avadâna-Çataka.
Cependant la version chinoise de TAvadâna-Çataka va
bouleverser le résultat auquel nous sommes arrivé , en nous
apportant d'importantes variantes dont il est impossible de \
ne pas tenir compte ^ On sait que les versions chinoises ne
sont pas , à proprement paiier, des traductions , qu'elles ne
serrent pas le texte de très près et se donnent toujours une
assez grande liberté. Peut-être aussi puisent-elles à différentes
sources; car, plus on étudie la littérature bouddhique, et
ion peut en dire autant de la brahmanique, plus on s'aper-
çoit que la même donnée est traitée de diverses manières.
Le titre seul de notre texte (qui, par suite d'une interver-
sion, se trouve être le a 8* et non le 29*) nous annonce une
* J'ai dit {Annales du Musée Guimett t. XVIII, p. xxiii) que la traduc-
tion chinoise de rAvadâna-Çataka «manque msdhenreusenmtit à la ooBeo-
tion du TripitalLa chinois de notre Bibliothèque nationale». C'était une
erreur venant de ce qae le caractère initial du titre a, dans Tédition de la
Bibliothèque nationale , une forme spéciale qui m'avait empêché de le re-
connaître et aussi de ce que Touvragc avait été scindé , le premier fascicule
ayant été relié comme un ouvrage complet , le second mis au rebut comme
incomplet. Celui-ci a été relié depuis, en même temps que d^antres «in-
complets», et Touvrage se trouva ainsi reconstitué, mais didoqué, les cinq
premiers chapitres portant le n" BqSS , les cinq derniers le n* ^686 dans le
Nouveau Ponds chinois.
NOUVELLES ET MÉLA.NGES. 367
sérieuse différence. 11. se traduit ainsi : « Un homme pauvre ,
Pa-ti \ donne à Fo du bois à brûler ». Ainsi la version chinoise
donne un nom au héros du récit, ce que ne font pas les
autres. Elle le désigne dès l'abord comme un homme pauvre ,
ne pouvant , par conséquent , faire des dons importants ; et
le don qu'il fait est du « bois mort » ou du bois « coupé pour
faire du feu » ( tsiâo-mo) , ce cpii nous met bien loin du Dânta-
kâstha de la version sanscrito-tibétaine.
Elle dit positivememt que Pa-ti , désigné d'ailleurs comme
un jardinier ou gardien de jardin {Cheou-wei), portait sur son
dos ce tsiâo-mo à la ville « pour le vendre ». A la porte de la
ville, il rencontre un hoa-Jin « bomme transformé». Hoa est
le mot par lequel les Chinois désignent l'être qui change de
nature en transformant son corps ou en passant par la mort
d'une condition à une autre ; il traduit ici le sanscrit nirmita
« transformé ». Si Ton suppose un dérivé nairmitika qui parait
possible , il en résulterait que ce terme aurait été confondu
avec le mot naimittika « devin » du texte sanscrit. Du reste,
la confusion peut très bien s'être faite sur les mots nirmita et
naimittika. Le hoa (transformé) chinois est bien le naimittika
(tibétain Itas mkhan) «connaisseur désignes» des versions
sanscrite et tibétaine.
Le hoa jin promet à l'homme pauvre de lui faire goûter
des mets et breuvages à cent saveurs , s'il veut bien faire de
son bois mort l'usage qu'il lui indiquera. Pa-ti lui offre
son bois ; mais le hoa jin refuse et le conduit à Jetavana en
présence du Buddha. Ebloui par la splendeur de cet être
sans pareil , Pa-ti lui offre son tsiâo-mo. Le Buddha le prend
et le plante en terre [tdia-tchu ti tchong); le bois mort de-
vient aussitôt un ni-ku-t'o (nyagrodha) à l'ombre duquel le
Buddha enseigne la loi à un milhard de dieux et d'hommes.
^ Pa-ti me parait être la transcription très exacte du sanscrit pati ( Maître,
Lemaître); mais, comme pa a le sens de «arracher, extirper», et ti celui de
«soulever avec uuc seule main, offrir un don» , il se pourrait que ce fût la
traduction d'un composé sanscrit (que je ne cherche pas à découvrir) <;■
rapport avec l'acte accompli par le héros du récit.
24.
368 MARS-AVRIL 1899.
L'hoiniiie pauvre, émerveillé, fait un ta-chi-yoaen (prani-
dliàna) et obtient en retour la promesse d'être, après treize
kalpas (kie) écoulés, le Pi-tche-fo (pratyeka-buddha) Li-keou
(scr. Nintiala, tib. Dri-ma-med) «sans tache».
On voit que la version chinoise, tout en côtoyant con-
staunnent la version sanscrite, s*en écarte notablement. Il
n\ est nullement question de cure-dent ou de mimosa cate-
chu , et la difFiculté qui peut avoir été la cause de romission
signalée dans le manuscrit sanscrit de la Bibliothèque na-
tionale ne se présente pas. On n'a pas à se demander si le
lUiddha mange ou ne mange pas , mâche ou ne mâche pas
le bois (|ui lui est offert. C'est tout simplement un bois mort
(|uelconque qu'il fiche dans le sol et qui revit immédiatement.
Les mets et l)reuvages merveilleux, dont il avait d'aboixi été
question, sont ouljliés, et Anàthapindada n'a pas à se mettre
en frais pour régaler l'auteur du prodige. Ces mets extraor-
dinaires semblent n'être plus que l'image symbolique du
degré de perfection auquel il est parvenu.
(Comment expliquer ces différences? Est-ce le traducteur
chinois qui a pris sur lui de modifier ainsi le récit? Je ne le
pense pas, et, quelles que soient les libertés que prennent
les traducteui*s chinois, je ne crois pas qit'on doive ici leur
imputer ces altérations. Jl faut donc supposer l'existence
d'une vei*sion indienne qui serait reproduite par la version
chinoise. Cette autre version est-elle postérieure à celle que
donne notre manuscrit sanscrit , dirigée contre elle conune
une critique indirecte ? Ou bien est-elle la version primitive
(|ue les auteure de l'autre rédaction auraient prétendu amé-
liorer ? Je ne me sens pas en mesure de me prononcer sur
celte question. Mais il me semble qu'il y a entre les deux
récits, le chinois et le sanscrit- tibétain , une opposition qui
est l'indice d'une sorte de conflit.
Je ne m'étendrai pas sur la diversité des rédactions dont
les récits de l'Avadàna-Çataka peuvent avoii* été l'objet; et
je me borne à conchn*e des indications fournies par ce récit
vini^t-luiitiènie du Tcluran-tsi-peYouen-kintf (rAvadâna-Çataka
NOUVELLES ET MÉLANGES. 369
chinois) que Texamen minutieux de cette version est un
complément indispensable de l'étude générale de Tensemble
des légendes dont rAvadâna-Çataka est une importante frac-
tion.
L. Feer.
LES TITRES ROYAUX CHEZ LES INDO-SCYTHES.
Trois titres royaux d'importation étrangère se rencontrent
dans les documents épigraphiqucs de Tépoque des rois indo-
scythes ou kouchans de ITnde ancienne. Ces titres sont :
Devapiiira, Sliâhànashâk et Shâlii. On connaît leur sens éty-
mologique. Le premier « fds des dieux » , quoique en langue
sanscrite , n'est cependant que la traduction et la représenta-
tion du titre « fds du ciel » Tien-tzeu que portaient les Chinois
et tous les princes tartares de la Haute-Asie, Hioung-nou,
Sien-pi, Jou-Jouen , Turcs, et que les Ta*Yue-tchi avaient
apporté avec eux en Sogdiane , puis en Bactriane lors de la
conquête de ces deux contrées (vers 160 à i3o avant J.-C).
Dès leur arrivée dans ITnde , aux environs de l'ère chrétienne
ils traduisirent dans la langue du pays leur titre royal qui
devait ressembler au Tengri kvatu des Hioung-nou ou au
Tengriteg de la stèle de Kûltegin , car les Ta-Yue-tchi , comme
les Siao-Yue-tchi leurs successeurs , étaient des peuples d'ori-
gine turque. C'est ainsi que fut créé le composé devaputra qui
resta le propre des rois indo-scythes , et qu'aucun souverain
indigène ne s'est arrogé. Les deux autres titres Shâhânasliâh
et Shâhi sont , comme l'on sait , d'origine iranienne. Si on
ne les trouvait pas sur les monnaies et dans les inscriptions
des Kouchans , dès le premier siècle de l'ère chrétienne , on
n'aurait jamais pii croire que l'ancien protocole pei'se des*
Akhéménides khshàyathiya khshâyathiydnâm , fût déjà réduit
à la forme plus simple shâhânashâL C'est en effet seulement
deux siècles plus tard , sous Ardéchir I" Papekàn que ce titre
370 MARS-AVRIL 1899,
royal apparaît, et encore sous la forme hnzvaresh malkân
malkâ.
Cest Kanishka ^ qui emploie le premier sur ses monniies,'
Texpression de shâhânashâh, mais, dans ses incriptions lapi-
daires, il n*a que le titre abrégé de shâhi; de même pour ses
successeurs Huviskha et Vasushka. Ils ont remplacé Tépithète
complète shâhânashâh par les équivalents sanscrits maharaja
râjâtirâja « grand roi , roi suprême » , connus depuis long-
temps. On rencontre en effet ces formules laudatives dès les
plus anciennes monnaies bilingues des rois grecs de la Bac-
triane. Démétrius qui n*était que BASIAET2 , traduit ce titre
par maharaja» Eucratidès son successeur (qtd a régné de 190
à i55 environ av. J.-C), est BA2IAKT2 MEFAS, en indien
maharaja maMta, et sur quelques rares pièces , ràjâdivàja, qui
correspond à la formule B ASIAETS B AZIAEQN , bien qu'Eu-
cratidès n*ait pas ce double titre dans la légende grecque.
Le titre de « roi des rois » n'apparaît dans la numismatique
que sous Mithridate J" des Parthes (171 à 1 38 av. J.-C. ).
Gomme on ne trouve pas cette expression chez les Séleucides,
dont le monnayage a pourtant servi de modèle aux Arsa*
cides , il est vraisemblable que Mithridate Ta emprunté aux
Akhéménides , dont il se crut le vrai successeur, bien que la
dynastie fût éteinte depuis la bataille d'Arbelles. Aucun des
rois de la dynastie macédonienne en Bactriane et dans llnde
ne prit ce titre de BASIAET2 BA2IAEQN , mais il fut adopté
à l'instar des Arsacides par les rois Çaka du Pendjab , dont
Ranjabula et Moes sont regardés comme les fondateurs, vers
l'an 100 av. J.-C. , et, après eux, par la dynastie indo-parthe
de l'Arachosie et du bas Indus, qui fut détrônée par les Kou-
chans vers l'an 5o de notre ère , et se réfugia alors dans le
centre de l'Inde*. Tous ces princes s'intitulent, en grec, « roi
' Dans les contes chinois qu'à traduits M. Sylrain Lévi (Journal luia*
h'^tte. décembre 1896, p. A5a), Kanishka a le titre de Tcktn i*an abrégé
de Tchinastana raja «roi du pays des Tchins», appellation vague tous la-
quelle on comprenait les Touraniens , dans Tlnde comme en Perse*
■ C'est probablement de cette époque que date laTènemént de la dy-
NOUVELLES ET MÉLANGES. 371
des rois», avec le correspondant indien râjaràja et ràjà*-^
dirâja, ,
C'est à eux que Hvima Kadphisèi emprunte sa pompeuse
titulature. Par contre on est étonné de voir que KadphisèB I*'
et Kadaphès n ont pas même le simple titre de BASIÀETS :
ils s'appellent seulement Kozoulo, Koachartj ce qui ferait
croire que Kozoulo ne serait pas un nom propre , mais plutôt
l'expression d'une dignité; en tout cas, cette particularité
peut avoir son importance dans l'histoire encore si obscure
des premiers Indo-Scythes. Mais le titre de BACIA6VC BA**
CIA6(i)N (sic) reparait avec Kanishka sur les monnaies (or
et cuivre ) de sa première époque ; il est à supposer que ce
fut après la conquête des royaumes çaka et indo-parthe. On
sait que le monnayage des Turushka est unilingue, et que
les légendes sont en caractères grecs corrompus. Le titre de
« roi des rois » en grec disparait bientôt e t est remplacé sur
les monnaies d'or de la seconde période de Kanishka , par le
protocole perse équivalent, shdhdnashâh, qui devient la seule
légende monétaire s'altérant de plus en plus au point d'être
méconnaissable chez les successeurs. On en trouve des traces
sur les monnaies des premiers Kshatrapas du Saurashtra, et
de quelques autres petits princes; chez les grands KoUchans
postérieurs au contraii«, qui régnaient au Kaboul, et sur
rOxus, et qui se trouvaient en contact. ati|ç les SaS$anides,
ce titre est soigneusement conserve ainsi qnW témoignent
les monnaies d'ot de ces souverains frappées au type ftassa-
nide , qui ont été récemment découvertes.
Ce sont probablement ces mêmes monarques que Samudra
Gupla, dans son inscription du pilier d'AIlahabad (vers 36o
de J.-C), désigne soù's îé' nom de Shâhànushâhi , et qui
>
nastic des Pallavàs. Ce mot qui est le même que le pahlava ou pahîvi de
la Perse, montrerait que dès iè premier siècle de notrt ère ia transforttia-
lion phonétique de parthava s'était déjà opérée en Iran , qtiioique \a fontfe
parthicus reste longtemps la seule connue des auteurs latins* Je dois dire
toutefois que M. Nocldeke pense que la forme pahlava en pemua est d'une
époque plus récente (ii* siècle).
372 MARSrAVRIL 1899,
figurent à côté des Shâhi et des Devaputra dans la liste des
rois alliés des Gupta. Quant au litre de ShAhi, il est égale-
ment spécial aux souverains d'origine étrangère ; le mot est
écrit en brahmi sur leurs monnaies : tels sont les Kida (ou
Kirda), Kushana Shàhi des m* et iv* siècles, dont les mon-
naies sont frappées au type de Kanishka, et les Shâhi JabuWa,
Khinggila, Toramâna, Mihirakula, etc., des v* et vi* siècles,
(monnaies an type sassanide). Enfin, le titre de Shâhi reste
employé par la dynastie turque de Kaboul jusqu'à la con-
quête musulmane en 1027; le mot ne se trouve pas, il est
vrai, sur les monnaies que nous possédons de ces princes,
mais nous savons par Albirouni qu'ils se donnaient le titre
de Shahiya (que Kalhana écrit Çâhi), Avec le dernier des-
cendant des petits Yue-tchi disparait toute trace de domina-
tion touranienne, pour faire place à l'occupation turque
musulmane.
Je reviens au titre de devaputra. On ne l'avait constaté
jusqu'ici que dans les inscriptions lapidaires des roisTunishka,
mais sur aucunes monnaies de l'Inde. Or il existe au British
Muséum des pièces barbares à légendes bilingues, écrites
d'une part en caractères grecs très corrompus qui ne donnent
aucun sens, et de l'autre en lettres kharoshthi dont Ten-
semble , par la comparaison avec plusieurs exemplaires , forme
la titulature : mahàrâyasa râyarâyasa devaputrasa kuyula kara
kaphsasa. Le mot devaputrasa est écrit P lj "7 1 » ®* lemploi
de cette épithète sur une monnaie de Kadaphèsnous montre
bien que ce roi était un Yue-tchi. Cunningham qui a publié
ces monns^ies en 1892, nomme ce souverain Kuyula kara
kaphsa et en fait un personnage distinct de Kadphisès et des
Kadaphès parce qu'il n'a ni le titre de zxooy ni ceux de
Kushan et de Yavu que l'on voit d'ordinaire sur les pièces de
ces princes; mais c'est un point qu'il est difficile d'établir
quant h présent. Eki tout cas le fait de l'emploi du titre deva-
putra sur une série de monnaies antérieures à Ranishka est
intéressant à signaler. Après Vasushka (nom touranien de
NOUVELLES ET MELANGES. 373
Vasudeva) , dont le règne finit vers i5o de notre ère, le mot
disparait pendant deux siècles et on ne le retrouve plus que
dans l'inscription de Allaliabad. Il est regrettable que Samudra
Gupta ne nous ait pas laissé le nom du roi qu'il qualifie ainsi ,
comme il l'a fait pour d'autres souverains qu'il avait exter-
minés. Il est possible que le conquérant ait eu en vue les rois
kouchans postérieurs ses contemporains, qui régnaient en
dehors de l'Inde , à Kaboul et jusqu'à l'Oxus , dont les mon-
naies d'or ont été récemment publiées.
Un des successeurs de Samudra , le roi Kumâra s'intitule
sur une de ses monneiïes devajanita n engendré par les de vas»,
expression cpii est probablement empruntée aux Kouchans ,
mais (jui a été altérée à dessein. Nous la trouvons deux ou trois
siècles plus tard, vers l'an 600, sur une monnaie bilingue,
décrite bien des fois depuis Prinsep , frappée par un prince
non encore identifié qui s'intitule Vàhi tigin, roi du Kho-
râssân et de l'Arya ( ou de l'Erân) d'origine divine , devajanita ,
variante de devaputra, c'est la mention la plus récente de ce
titre royal.
E. Drouin.
BIBLIOGRAPHIE.
iS^)"^ u^; ^3 ^7^ iJ^ \^ ^v xAa y *^ ^ \
,U
. Al llie press of ihc Archbishop of Canterbury's Mission:
Llrmi, 1898, in-12, p. 2/10.
Cette petite grammaire persane, écrite pour les Syriens
d'Ourmia et du Kurdistan, est rédigée dans le dialecte néo-
syriaque parlé par ces Syriens. L'auteur (le Révérend F.
F. Iwing, de la Mission de Gante rbury établie à Ourmia),
s'est servi pour ce livre de la grammaire de Palmer, et du
manuel du capitaine H. Wilberforce Clark; il a fait aussi
374 MARS-ÂVRIL 1899.
qadqaes emprunts à la Grammaire persane de Bibenteini
Kazimirski.
Les Syriens de la Perse, qui doivent acquérir une certaine
connaissance de la langue parlée dans le payiqu'ils habitent,
trouveront dans ce manuel un guide à leur portée, d'une
étude facile. Les règles de la grammaire sont exposées avec
clarté; la prononciation exacte des mots persans est indiquée
par une transcription syriaque. La grammaire est suivie de
nombreux appendices, utiles pour la conversation et la
correspondance : noms des jours , de la semaine , des mois
et des saisons; cycle turc des années exprimées par des noms
d animaux; concordance des années de THégire et de Tère
chrétienne; phrases usuelles; formules de politesse, classées
suivant le rang des personnes auxquelles on s'adresse ; modèlea
de lettres, contrats, certificats, comptes et partages; valeur
des monnaies , poids et mesures ; enfin , un lexique des mota
néosyriaques avec leurs équivalents en persan«
Cet ouvrage , imprimé à Ourmia avec les types de la Mii«
sion anglaise , porte le modeste habit du livre scolaire. Il est
peu probable qu'il se répande en Europe, si instructif qu'il
soit même pour nos savants; le néosyriaque dans lequel il
est écrit l'empêchera de franchir les frontières de la Perse,
Cependant il était bon de le faire connaître, ne serait-ce que
par sympathie pour les dignes missionnaires qui instruisent
et protègent les humbles Syriens émigrés en Perse.
R. DUVAL.
Chàrâni, — Balance de la loi musulmane ou esprit de la législation
islamique, et divergences de ses quatre rites jurisprudentids ;
traduit de l'arabe par le D' Perron. Alger, 1 898 , P. Fontana et C^.
Longtemps on a cru, sur la foi de personnes mal infof»
mées, que le droit musulman n'était qu'un reflet incohérent
de la législation romaine. Aussi accueillait-on avec ntf kmi-
rire de pitié les travaux que dé rares orientalistes consacraient
NOUVELLES ET MÉLANGES. 375
à faire connaître au public européen les dispositions que la
loi musulmane avait formulées dans une série de digestes
dont le plus ancien remonte au second siècle de Thégire.
Aujourd'hui que les traductions se sont multipliées, tous ceux
qui ont quelque compétence en matière juridique recon-
naissentque les légistes musdimans ont fait une œuvre sérieuse ,
pleine de vues élevées, et conforme dans son ensemble aux
principes les plus rigoureux de Téquité, et tout cela avec
une originalité propre au génie arabe. Certes il y a de nom-
breux points communs entre le droit romain et le droit
musulman, mais il serait étrange qu'il en fût autrement, et
Ton ne conçoit pas bien qu'un contrat de vente , par exemple ,
ne donnât pas lieu à nombre de dispositions identiques en
quelque lieu qu'il soit pratiqué , et quelles que soient la race
ou la religion des contractants.
En dehors de l'intérêt qui s'attache aux conceptions théo-
riques du droit musulman, il convient de rappeler le côté
pratique de la question. La France surtout , qui a maintenant
sous son autorité des millions de musulmans, a besoin de
connaître dans son esprit et dans sa forme , toute cette légis-
lation dont elle a à surveiller chaque jour l'application. C'est
seulement quand elle en aura éludié le mécanisme à fond
qu'elle pourra y introduire sans inconvénient tous les perfec-
tionnements compatibles à la fois avec la religion islamique
et avec nos propres institutions. Car, s'il est un point que les
traductions des ouvrages arabes nous montrent de mieux en
mieux , c'est la possibilité de réformer le code musidman sans
se heurter à des considérations religieuses , et sans contrevenir
à des théories fondamentales de la loi. Il est fâcheux que
Ton ait si longtemps négligé ces sortes d'études, car elles
nous eussent évité bien des difficultés occasionnées par des
mesures prises sans le moindre profit, ni pour nous, ni pour
nos administrés indigènes, ou, pour être plus exact, au
grand préjudice des uns et des autres.
Toutefois il est juste de reconnaîlre les efforts que fait le
gouvernement général de l'Algérie pour obvier aux inconvé-
376 MARS-AVKIL 1899.
nients du système sui>i jusqu'à ces dernières années. Lie
traité de Chàrâni qu'il publie aujourd'hui appartient à une
série de travaux du même genre dont l'impression se fait
aux frais du Gouvernement, sous la haute direction de
M. Berseville qui n'a cessé d'encourager les membres de la
commission spéciale instituée à cet effet dans la réalisation
du but désintéressé qu'ils poursuivent.
L'ouvrage de Chàrâni, qui a pour titre La Balance (El-
Mizân), a pour objet, ainsi que l'indique ce titre, de peser la
valeur des prescriptions légèrement différentes qui se ren-
contrent chez les auteurs des quatre codes malékite, hanafite ,
chaiéite et hanbalite. Sur chaque point , où les quatre rites
orthodoxes sont en désaccord, Chàràni explique, et surtout
apprécie les raisons qui ont déterminé les imams à se pro-
noncer d'une façon différente , et il les trouve dans Tincerti-
hide que présente l'interprétation de certains hadits. Il résulte
nettement de la lecture de cet ouvrage que la loi islamique ,
malgré ses bases essentiellement religieuses , le Coran et le
Sonna, est une œuvre en réalité bien humaine et, comme
telle, susceptible d'erreurs que d'autres hommes pourront
rectifier, à la condition, bien entendu, qu'ils soient, eux
aussi , profondément versés dans la connaissance des sources
primordiales de la législation. D'ailleurs le seul fait qu'on
restait orthodoxe en adoptant des décisions différentes, ou
même contradictoires sur un même sujet, était déjà une
preuve irréfutable de la théorie indiquée ci-dessus.
La traduction de La Balance est l'œuvre du regretté
D' Perron , le premier traducteur de Sidi Khelil. Ellle a laissé
de côté une partie du texte jugée inutile , et les fragments
très nombreux qu'elle reproduit ont été disposés dans un
ordre autre que celui suivi par Chàràni. Mais, grâce au zèle
éclairé de son savant éditeur, M. Lucianl, les coupures sont
partout indiquées en même temps que les pages du texte
arabe imprimé , ce qui permet de contrôler sans peine les
passages qui paraîtraient obscurs ou douteux. Pour ma part,
j'aurais préféré une traduction complète, malgré l'insigni-
NOUVELLES ET MÉLANGES. 377
ilance, justifiée sans doute atix yeux du D" Perron, des passages
supprimés. La lecture en eût été rendue pent-étre plus ardue ,
mais les Arabes sont si peu méthodiques dans la composition
de leurs ouvrages , que bien souvent une idée neuve ou inté-
ressante se trouve noyée dans un fatras de choses sans im-
porianc€, qu*on juge inutiles dans leur ensemble, et qu'on
supprime en bloc. Ces sortes de traductions ne sont pas faites
pour le grand public; elles n*ofifrent d'intérêt que pour les
travailleurs, de sorte qu'il n'y a pas à s'inquiéter de leur
aspect plus ou moins rébarbatif. Telle qu'elle est, cependant,
la traduction de La Balance rendra les plus grands services,
et il convient de féliciter chaudement tous ceux qui ont pris
une part quelconque à ce travail impoi*tant.
O. HOLDAS.
LAo-TZE's TAO-TEH-KiNG, chiiiese-en^ish with Introduction, trans-
lation and notes by D' Paul Carus; Chicago, 1898, 345 pages.
C'est un beau livre que vient de donner au public le
D' Carus, qui s'est révélé depuis peu comme un adepte de la
sinologie; on voit qu'il publie con amore son philosophe de
prédilection. Le luxe typographique y est complet et appro-
prié ; nous devons ajouter que le travail y est fait avec grand
soin et une recherche constante de l'exactitude.
(ù'est d'abord une introduction où l'auteur explique , selon
ses vues, les doctrines de son héros et rend compte de sa
méthode et des études qu'il a faites pour accomplir sa tache.
11 s'est surtout attaché au livre de Stanislas Julien, très savant
sans doute , mais que son docte auteur lui-même n'aurait pas
tenu pour définitif.
Après l'introduction vient le texte du Tao-te-king précédé
de la biographie de Lao-tze par Sze-ma-tsien ; suit un voca-
bulaire complet de tous les mots dans l'ordre qu'ils ont dans
le texte, avec la transcription et la signification générale. Ce
378 MARS-AVRIL 1899.
lexique est suivi de la traduction et de notes Justificatives et
interprétatives.
Nous donnons volontiers nos éloges, en général, aux con-
naissances du D' Carus et à la manière dont il a exécuté son
œuvre. Mais il nous serait bien difficile de souscrire à la plu-
part de ses opinions.
Nous nous bornerons à quelques observations générales
de nature à faire comprendre nos réserves. .
Pour bien saisir le principe fondamental du Taoïsme, il
faut le rapprocher des systèmes brahmaniques. Le Tao est
réquivalent du tad indou ; c'est Tètre infmi , inconnaissable ,
et par conséquent indéfinissable et innonunable, aussi long-
temps qu'il reste renfermé en lui-même, mais qui peut être
connu et recevoir un nom dès qu'il se manifeste au dehors,
en produisant les êtres particuliers. Ce qui le fait sortir de
son essence , c'est , d'après Lao-tze , le désir ; d'après les brah-
manes , le kâma , l'amour, ce qui revient au même. Ce désir
ou amour est co-étemel à l'essence tchang. C'est ce déiir
dont il est parlé au premier chapitre du Tao-te-king, et nul-
lement celui des hommes; cette dernière supposition rompt
la chaîne des idées et introduit dans l'ensemble une notion
toute disparate. 11 n'y est question que de la définition du
Tao y le sens l'indique très dairement. « Ayant étemdlement
le désir», c'est une explication qui ne peut s'appUqœr à
l'être contingent*.
Le Tao n'est ni la raison , ni la voie , ni la parole , ni au-
cune notion abstraite' : c'est l'entité concrète par excdlence,
procréatrice de tous les êtres , le principe primordial de toute
chose , d'où émanent le ciel et la terre et qui engendre toutes
les créatures ', comme il est dit au premier chapitre. Il n'y
^ Chap. 1 , 3. «Dans sou état éternel d'absence de désir, on voit, on pov
çoit sa nature merveilleuse , mystique. En ce qu'il a rétemel dénr oa voit
son extérieur, son dehors, ce par quoi il est en contact arec les étrat qu'il
procrée. » Tchang wu yâ i kieii khi nùao ; Tchang yûen y i kien Ud kiao,
* Comment revient-on encore sur un fait aussi bien démontré?
' Tien ta tchishih, wân wvk tchi mu «cœli terrœ princi[Ham, onmium
eutium mater».
NOUVELLES ET MÉLANGES. 379
a qu'un seul mot pour rendre Tao, c'est Tao lui-même; de
même que le verbum évangélique ne peut être rendu que
par le mot « verbe » ; nous n'avons pas de terme qui corres-
ponde à Tao, C'est «le principe producteur et régidateur».
Le terme négatif wuh n'est pas le « non-être » ou « le vide » ,
mais « l'immatériel, l'imperceptible ».
Au chapitre v on ne peut pas traduire : « Le saint n'a pas
de charité ; il regarde tous les hommes comme des chiens
d'herbe » , car rien n'est plus contraire aux principes moraux
de Lao-tze. Ce philosophe prêche partout la charité et dit
même expressément au chapitre xlix : « Le saint , plein de
sollicitude , étend son aflection , son cœur sur tout , et traite
tous les hommes conune ses enfants » , ce qui , sans doute ,
n'est pas la même chose que « des chiens d'herbe ».
La négation yèi n'est pas d'une généralité plus grande que
puh, c'est la négative avec le verbe « être » sous-entendu; ainsi
au chapitre i^tfei chang tao signifie, de l'aveu général, • n'est
pas le tao éternel».
Je n'en dirai pas davantage , mais je ne pouvais parler de
ce livre sans présenter ces remarques qui témoignent seule-
ment de divergences d'opinion, bien qu'essentielles pour
l'intelligence du Taoïsme.
C. DE Harlez.
RECUEIL D'ARCHÉOLOGIE ORIENTALE
PAR M. CLERMONT-GANNEAU ^
SOMMAIRE DES MATIERES CONTENUES DANS LE TOME I (1888)
(avec 21 planches et nombreuses gravures dans le texte).
Inscriptions grecques inédites du Haurân et des régions adjacentes.
— Le sceau de Obadyahou , fonctionnaire royal israélite. — Les
^ Paris, Ë. Leroux; prix des volumes I et II, 2 5 francs; prix du vo-
lume m, souscrit d'avance et à recevoir par livraisons: ao francs.
380 MARS-AVRIL 1899.
noms royaux nabatéens employés comme noms divins. — Le
cippe nabatéen de D'meîr et l'introduction en Syrie du calendrier
romain combiné avec l'ère des Séleucides. — Mouches et filets.
— Deux nouvelles inscriptions phéniciennes de Sidon. — L'in-
scription phénicienne de Ma'soub. — Une inscription phéniciemie
de Tyr. — Une nouvelle dédicace à Baal Marcod. — Un nouveau
titulus funéraire de Joppé. — Le temple de Baal Marcod a
Deir el-Qal'a , nouvelles inscriptions. — Antiquités et inscriptions
inédites de Palmyre. — Mané, Thécel, Phares et le festin de
Balthasar. — Segor, Gomorrhe et Sodome. — Le mot chillek
« sauver » en phénicien et dans Tarahe vulgaire. — Le sceau d'Ab-
dhadad. — Inscription funéraire de Qalonié (environs de Jéru-
salem ). — Pégase et isTTfyvvfAi. — Beseph-Heç ou Resouf-Uouç et
Apollon Agyeus. — Quatre noms gréco-phéniciens : L Ahdsasam
et Apsasomos. — II. Menakem et Mnaseas, — 111. Thcràn, —
IV. Abdçed et Apsès, — La suppression des nasales dans IVîcri-
ture cypriote. — Explication d'un passage de l'inscription bi-
lingue de Tamassos. — Une pierre miliiaire arabe de Palestine
du premier siècle de l'hégire. — Inscription du calife £1-Mahdi
relatant la construction de la mosquée d'Ascalon en l'an 1 55 de
rilégire. — Explication d'un passage du traité conclu entre le
sultan Qelàoùn et les Génois. — Le clichage des estampages. —
Cœsar et le nom punique de l'éléphant. — Esculape et les chiens
sacrés. — Une intaille bilingue égypto-araméenne. — Inscription
arabe de Bâniàs. — Les seigneurs de Bâniâs et de Soubeibé. —
Le pont de Beîbars à Lidda. — Une borne miliiaire à Jérusalem.
— Sarcophage de Sidon représentant le mythe de Marsyas. —
L'inscription hébraïque de l'acqueduc de Siloé. — Sur une in-
scription bilingue du Louvre, grecque et palmyrénienne. — Le
pèlerinage de Nâseri Khosrau d'Acre à Tibériade : 1. Hattin. —
II. Les casaux Broel, Danior et Tatura. — III. La légende de
'Ain el-Baqâr et d'Adam le laboureur. — IV. Nebi Sâleh et
Nebi *Akk. — Erbed et ses tombeaux sacrés. — Légendes et tra-
ditions locales de Palestine au moyen âge : 1. Le tombeau de la
(ille de Iloscin à Tibériade. — II. Roûmé et le tombeau de
Juda. — III. Sarâqa et le sépulcre de Benjamin. — IV. Entre
Laddjoiin et Sébaste. — V. La citerne de Joseph. — Sur quel-
ques casaux de Terre sainte : [. Seingibis et Caphet. — II. Ar-
thabec, Calodie, Latine, etc. - Xazaretii, le mont Se'ir et le
Saut du Seigneur. — Deir Fâkhour, Betha])ara et les tombeaux
NOUVELLES ET MELANGES. 381
de Mo'âdli et de Abou 'Obaîdè. — Mont Gis/irt et Tell el-Djezer,
— Additions et rectifications.
SOMMAIRE DES MATIERES CONTENUES DANS LE TOME II (1898)
(avec planches et gravures).
1. Les épimélètes de la source sacrée d'Ephca à Pîdmyre. —
S 2. Un nouveau mois dans le calendrier pidmyrénien. — S 3. Les
anciens mots arabes KyyaXdaSaetd et kXe^fi, — S 4. Gemme re-
présentant peut-être le portrait d'un satrape. — S 5. L'inscrip-
tion minéenne du sarcophage ptolémaîque du Musée du Caire.
— S 6. Le waw final des noms propres nabatéens : ou ou o? —
S 7. Inscription gréco-nabatéenne de Medaba (Moabitide). —
S 8. Dédicace du dieu arabique (Djerach). — S 9. Autel de
Djerach dédié à Némésis. — S 10. Dédicace à Sévère Alexandre
et à Julia Mamasa (Djerach). — S 11. Le protocole ô x^pios fiov,
— S 12. Inscription grecque de l'église du Saint-Sépulcre (Jéru-
salem). — S 13. Lychnaria à inscriptions arabes. — S 14. La
plante et la ville de Tayibel el-ism. — S 15. L'inscription de
l'atabek Anar. — S 16. Une inscription rdative à la légion X
Fretensis Gordiana , à *Ammân. — S 1 7. Tête de statue archaïque
de Mouchrifè. — S 18. Un nouveau cachet israélite archaïque
(Yahmolyahou Ma'aseyahou). — S 19. Sceau sassanide au nom
de Chahpoûr, intendant général de Yezdegerd II. — S 20. InBcrip-
tion romaine d'Abila de Lysanias. — S 21. Inscription romaine
d'Héliopolis. — S 22. Sceau d'Elamaç, fils de Eichou*. —
S 23. Le lychnarion arabe de Djerach. — S 24. La mosaïque de
Medaba. — S 25. La géographie médiévale de la Palestine d'après
des documents arabes. — S 26. Amulette au nom du dieu Sasm.
S 27. L'apothéose de Neteiros. — S 28. Ossuaire d'Afrique,
chrétien ou juif? — S 5.9. Le dieu du Safa. — S 30. Les mon-
naies phéniciennes de Laodicée de Chanaan. — S 31. Le nom
palmyrénien de Taîbol. — S 32. Le mot arabe tmâçia». —
S 33. Le nom palmvréno-grec BôUas d'après une inscription bi-
lingue. — S 34. La formule chrétienne 0C XY 4>H TTN et
les lychnaria chrétiens. — S 35. Beitligge et les casaux octroyés
par Godefroy de Bouillon aux chanoines de Saint-Sépulcre. —
S 36. Les jardins et les irrigations de Petra. -r^ S 37. L'inscrip-
tion palmyrénienne n** 93. — S 38. Madd ed-deir et le casai de
Mondisder. — S 39. Le culte de la déesse Leucothea dans la
XIII. 25
mritlIIFJllB IIATIOIALE.
/
382 MARS-AVR[L 1899.
région de l'Hermon. — S 40. La seconde inscription de Bar-
Rekoub. — S 41. L'autel nabatéen de Kanatha. — S 42. Les
archers palmyréniens à Coptos. — S 43. Le nom palmyrénien
de Bolleha. — S 44. La grande inscription nabatéenne de Pétra.
— S 45. L'abstinence du pain dans les rites syriens, païen et
chrétien. — S 46. Le sépulcre de Rachd et le tumulus du roi
Archelaùs.. — S 47. La prise de Jérusalem par les Perses en
6id J.-C. — S 48. La carte de la Palestine d'après la mosaïque
de Mâdeba. — S 49. Épitaphes palmyiréniennes d'Alep. —
S 50. Localités arabes de l'époque des Croisades. — S 51. Le
culte de saint Mennas en Mauritanie. — S 52. De Hesbân à
Kerak. — S 53. Jethro et le nom nabatéen Ouitro. — S 54. Les
Nabatéens dans le pays de Moab : I. L'inscription de Oumm er-
Resâs. — II, III, IV : L'inscription de Mâdeba. — S 55. Ba-
catha , ville . épiscopale d'Arabie. — S 56. Les Samaritains de
Yabneh. — S 57. Le stratège nabatéen Nakebos. — S 58. La
statue du roi nabatéen Rabel I à Pétra. — S 59. Un reliquaire
des Croisades. — S 60. Les a cames » ou gîtes d'étape des sultans
mamlouks pendant les Croisades. — $61. Nouvelles observations
sur les gouverneurs romains d'Arabie. — S 62. L'ancien dieu
arabe Okaisir. — S 63. Inscription grecque de Sarephtfaa. —
S 64. Le plan de l'église du Saint-Sépulcre dessiné par Arcidphe
au vu' siècle. — S 65. Cachet Israélite archaïque au nom d'Ich-
mael et de Pedayahou. — S 66. Les tombeaux de David et des
rois de Juda et le tunnel-aqueduc de Siloé. — S 67. Une nou-
velle inscription phénicienne de Tyr. — S 68. L'ère d'Actiom
en Phénicie. — S 69. Gadara et la X* légion Fretensis. —
S 70. La basilique de Constantin et la mosquée d'Omar à Jéru-
salem. — S 71. L'inscription de Nebî Hâroûn et le «dharih»
funéraire des Nabatéens et des Arabes. — S 72. La statue du
dieu Obodas, roi de Nabatène. — S 73. Les nouvdles inscrip-
tions nabatéennes de Pétra : I. Inscription d'El-Mer. — IL In-
scription n** 1 d'El-Madrâs. — - UI. Inscription de 'Oneichou,
épitrope de la reine ChouqaUat. — S 74. I. Sur qudques noms
propres palmyréniens et nabatéens. — II. Flexion possible des
noms propres nabatéens terminés en ou, — S 75. Les mots phé-
niciens chatt «année» et chanôt cannées». — S 76. Nouvdles
inscriptions grecques et romaines de Syrie. — S 77. Gadara
)(^pri(Tlofiov(Tta. — S 78. Une inscription inconnue du calife ^Abd
el-Melik à la Sakhra. — Additions et rectifications.
NOUVELLES ET MELANGES. 383
50MMAJRS DES MATIERES CONTENUES DANS LE TOME III ( aveC planches
et gravures, en cours de publication; livraisons i à 9, oc-
tobre 1898-février 1899).
S L Le cippe phénicien du Rab Abdmiskar. — S 2. La grande
inscription phénicienne nouvellement découverte à Carthagc. —
S 3. Le mazrah et les cuviœ, colle gia ou ordines carthaginois dans
le Tarif du sacrifice de Marseille et dans les inscriptions néo-
puniques de Maktar et d'Altiburos. — S 4. Deux nouveaux Ijch-
naria grec et arabe. — S 5, Sur deux inscriptions funéraires de
Palmyre. — S 6. La Nea, ou l'église de la Vierge de Justinien
à Jérusalem. — S 7. Inscriptions des croisades découvertes à la
Khânkâh de Jérusalem. — S 8. Inscription araméenne de Cap-
padoce. 7— S 9. Amphores à épigraphes grecques , et jarre à épi-
graphe sémitique provenant d'un sépulcre phénicien. — S 1 0. L'in-
scription nabatéenne de Kanatha. — SU. Sur un poids en plomb
à légendes grecques provenant de Syrie. — S 12. Le dieu Tamoûz
et Melek Tâoùs. — S 13. Jéhovah et la déesse Qadech. — S 14.
Le «puits» des Tombeaux des rois de Juda. — S 15. L'hémi-
sphère , absida ou ciboriwn du Martyrion de Constantin et de la
Mosquée d'Omar. — S 16. Chroniques syriaques relatives à la
Syrie arabe. — S 17. Notes sur le Haurân. — SIS. Notes sur
le pays de Basan. — S 19. Les noms de la chauve-souris en sy-
riaque et en hébreu. — S 20. Les dialectes arabes vulgaires de
l'Afrique du Nord. — S 21. La stèle A de Neîrab. — S 22. Le
titre palmyrénien de kachîch «sénateur». — S 23. La Sébastè
d'après une nouvelle inscription grecque, — S 24. Le nom car-
thaginois de Sophonibe. — S 25. Nouvelle inscription hébraïque
et grecque de la limite de Gezer. — S 26. Le chapitre du Saint-
Sépulcre et l'abbaye du Mont-Sion. — S 27. L'oiseau embléma-
tique de Karak. — S 28. Le titre romain d'Odeinat , roi de Pal-
myre. — S 29. Les berqnils ou «réservoirs» des Croisés. — S 30.
Les Phéniciens en Grèce (à suivre).
Le gérant ^
RUBENS DUVAL.
m *,
• * .
JOURNAL ASIATIQUE.
MAI-JUIN 1899.
LES
PREMIÈRES INVASIONS ARABES
DANS L'AFRIQUE DU NORD
(21-100 H. — 651-718 J.-C.)
PAR
M. CAUDEL.
(suite.)
III
Et, d'abord, où habitait-il ?
La Djeziret-ePArab, r« île des Arabes», étale sa
carrure massive entre deux continents: TAfrique,
dont la sépare le fossé profond de la mer Rouge;
l'Asie, que le désert de Syrie et le golfe Persique
font bien lointaine. Les vents contraires rendent la
navigation de la mer Rouge souvent dangereuse;
les solitudes du nord sont difficiles à franchir; il
faut bien connaître les pistes pour sy risquer. Le
golfe Persique est balayé de brises soudaines qui
chavirent les barques et, encore aujourd'hui, le
\m. 26
tiirmtllK«IK lATlUAALI.
386 MAI-JUIN 1899.
marin de Mascate n y aventure son frêle bâtiment
qu après avoir interrogé les quatre coins de l'hori-
zon et consulté les augures ; au sud , TOcéan éploie
à Tinfini sa surface rutilante de soleil ; nul de ceux
qui s y aventurèrent n*en revint. Ces déserts d*eau
ou de sable enferment un autre désert. La presqu'île
est un plateau , bordé sur certains côtés de montagnes
assez hautes, doucement incliné, en d'autres en-
droits , vers la mer , bossue en son milieu de massifs
montagneux allant, d'une façon générale, en pente
du sud vers le nord , des hauteurs de l'Yemen et de
rOman vers les plaines de Syrie et de Mésopotamie,
comme pour déverser de ce côté la population qui
l'occupe. Les hommes ont , en effet , suivi cette direc-
tion et pris , dès longtemps , contact avec le monde
extérieur, sans le beaucoup pénétrer et sans se lais-
ser pénétrer par lui.
Les rois de Hira et de Ghassan ont fait la guerre
aux souverains grecs et perses, ou se sont mis à
leur solde. Les caravanes des Qoraïchites vont et
viennent entre lô centi'e de la péninsule et les villes
de Syrie; mais, quand elles retournent chez elle»,
personne ne les suit, et le monde civilisé devine à
peine ce qu'il y a derrière le désert où elle» «'en-
foncent. Jadis, les Romains avaient tenté une ex-
pédition qui, fatiguée de ne rencontrer que de»
sables et des rocs, battit en retraite. Dan» »on pay»,
l'Arabe est loin du monde; il ne craint pas les atta-
ques de l'extérieur et vit à l'aise ,8ur son domaine
qui, s'il n'est pas riche, est vaste; aucim souverain
LES PREMIERES INVASIONS ARABES. 387
étranger na pu 1 asservir ; nulle autre race n a mêlé
son sang au sien ; il est bien lui-même et il est indé-
pendant.
Cette homogénéité de la race et la parfaite unité
de caractère qui en résulte sollicitent la réflexion.
Ce sont des faits uniques à l'époque et dans les con-
trées qui nous occupent. Regardez à TOrient, vers la
Perse, ou à TOccident, vers Byzance et les débris
de son empire; longez le littoral de la Méditerranée,
d'Alexandrie à Ceuta , et revenez par la côte euro-
péenne ; scrutez les vingt civilisations qui grouillent
autour du bassin maritime d'où elles tirent leur vie :
nulle part vous ne trouvez un peuple qui n'ait été
soumis , ime nation qui n'ait été meurtrie , une race
qui n'ait été croisée , une législation qui n'ait connu
l'influence étrangère , une foi qui n'ait été traversée
de courants opposés. Partout c'est mélange, enche-
vêtrement, contradictions, et vous ne discernez que
pensées fines peut-être, élevées parfois, mais tou-
jours complexes, tourbillonnant dans des cerveaux
bâtards. Tout autour de la mer, les hommes sem-
blent des galets si longtemps rotdés par les flots
qu'ils ont perdu toute aspérité et que la vague la
plus légère les fait glisser les ims sur les autres sans
qu'ils s'opposent ou qu'ils s'arrêtent. Fixez-vous en
un point du rivage et considérez les gens que vous
y trouvez : vous serez bien empêché de dire d'où ils
viennent et quels furent leurs pères. Vous ne le
saurez qu'après avoir interrogé une histoire qui bé-
gaye et appris que beaucoup d'autres hommes,
26.
388 MAI-JUIN 1800.
venus (railleurs, passèrent par ici et y laissèrent
des leurs. Votre embarras grandira si vous étudiez
les mœurs, car vous y trouverez des réminiscences
de pays lointains et la trace profonde de mille
influences étrangères. Les lois et les religions vous
diront la même chose et vous vous étonnerez en
constatant que ce peuple, venu du Nord et mêlé
d'éléments hétérogènes , a reçu ses lois de l'Occident
et sa religion de TOrient, que ses codes lui viennent
de Rome, sa philosophie d'Athènes, sa foi de Jéru-
salem , qu'il plaide comme un Latin , raisonne comme
un Grec et croit comme un Sémite.
Au fond , ce citoyen qui n est pas un Romain , ce
philosoplie qui n est pas un Grec, ce religieux qui
n est pas un Juif, ne réunit pas les qualités et ne fond
jjas en un ensemble harmonique les caractères des
trois races. 11 penche toujours du côté où le sang
crie le plus fort ; il est plus rhéteur en Grèce , plus
mystique en Syrie, plus pratique en Italie. 11 sent
bien ce qu il y a d'emprunté et de convenu dans sa
civilisation, et entend toujours, au fond de sa con-
science nationale endormie, de vieilles traditions qui
l'appellent et le reproche d'un passé qu'il a répudié.
Cela le trouble; il cherche la vérité dans les discus-
sions et les raisonnements , ou l'oubli dans le silence
de la pensée. H est mal à l'aise dans ses habits d'em-
prunt, dont il se soucie peu et qu'il troquerait sans
remords contre d'autres plus aisés. Il faudra plusieurs
siècles pour filtnT le monde occidental, rendre au
continent qui a connu Rome quelques vagues et
LES PREMIERES INVASIONS ARABES. 389
étroites copies en plusieurs exemplaires de ce qu'il a
perdu , et mettre un semblant de vie dans le cadre
majestueux de l'ancienne civilisation latino-grecque.
Encore, bien souvent, ne sera-ce qu imitation et
sentira-t-on la maladresse du barbare singeant les
manières policées , ou la sottise de Thomme nouveau
acharné à restituer de vieilles idées et des institu-
tions mortes.
Rome, écrasée, sVst vengée du vainqueur en lui
léguant, par dérision, un héritage qui Tembarras-
sera longtemps. C'est un mal terrible dont le monde
occidental du vii^ siècle souffre et pense périr.
Il n'y a plus accord entre les institutions et les
sujets, entre les formules et les esprits, entre les
dogmes et les croyances. Les gouvernements sont
trop compliqués pour des hommes qui sont trop
simples, et, pendant longtemps, tout l'effort des
hommes tendra à saper à droite et à gauche, au
hasard , à grands coups violents et bêtes , dans un
appareil administratif qui les effraye ; et ils ne s'arrê-
teront que lorsqu'ils auront substitué à la merveil-
leuse ordonnance antique le chaos féodal ou l'atonie
de la Byzance des derniers jours. Les pensées sont
trop vastes pour des esprits trop étroits, et, jusqu'à la
Renaissance, les esprits chercheront le sens des lam-
beaux de manuscrits épargnés par le feu, comme \m
enfant poursuit la solution d'un rébus. Les dogmes
sont trop élevés pour les croyances, qui sont trop
naïves, et peu à peu la religion ira en descendant
dans une ombre toujours plus épaisse, à travers les
300 MAI.JUIN 1809.
disputes, les schismes et les hérésies, jusqu'au ré-
veil des deux réformes protestante et catholique. A
rheure qui sonne pour nous, le désordre est à gon
comble , et les corps sociaux ont juste assea de vi-
gueur pour végéter, repliés sur eux-mêmes, suant la
fièvre qui les dévore.
Considérez maintenant le peuple qui habite dans
la péninsule arabique. Il na pas subi d'invasion ; on
ne lui a jamais imposé de loi ni prêché de foi; il
vit, pense et croit comme au premier jour. Sa vie
est misérable, mais elle lui convient; il s y est fait,
il la supporte avec patience et même Taime à tel
point qu'il n'en changera que malaisément. Son
esprit est borné, peu cultivé, porté vers certaips
objets qu'il saisit bien et fermé à certaines idées
qu'il ne comprend pas, accessible à beaucoup de
passions, susceptible de sentiments très divers, peu
sensible aux raisonnements, esprit vierge façonné
par la vie que mène le corps, poussé tout d'un
côté, dans un seul sens, et grandi tout droit sans
une déviation. Le corps est agile, l'esprit est vif; le
premier répond vite à l'impulsion que communique
le second et l'ensemble forme une machine rudî-
mentaire, mais puissante, active, infatigable, qui
n^attend qu'un signal pour partir. Si, sans poursuivre
notre étude, nous devions chercher quelque part
lexplication du succès arabe, ne la trouverions-
nous pas dans cet heureux équilibre des facultés
physiques et mentales d'un peuple dont la vigueur
ne s'est point usée dans de grandes entreprises, dont
LES PREMIERES INVASIONS ARABES. 391
l'esprit ne s est point énervé, débandé en de multi"-
pies efforts disproportionnés et contraires?
Les montagnes de TArabie ne recèlent pas de
sources et leurs ravins ne conduisent à la mer que
des torrents intermittents, gonflés par les pluies
d'hiver et que dessèchent les premières ardeurs du
printemps; sur ]es hauts plateaux, dans quelques
cantons privilégiés, on rencontre des eaux vives per-
pétuelles , autour desquelles poussent du gazon , des
fleurs et quelques arbres fruitiers; mais ces coins
sont peu nombreux et bien des Arabes ne les con-
naissent que par ouï-dire. Le reste du pays n*est que
tristesse et désolation. L'ossature des rocs crève le
sol de toutes parts et, là où cesse le roc, commence
le sable; les herbes sont rares et maigres et le soleil
d'été tarit toutes les sources et dessèche tous les pâ-
turages. En certains lieux, la nature, qui ailleurs
n'était que revêche, devient horrible; dans les Ne-
fouds , le sable de gros grains rouges semble « une
mer de sang et de feui; dans le Hamma, c*est le
mirage qui flotte sans cesse devant les yeux; ailleurs
le sol se creuse en abîmes circulaires entre lesquels
la caravane ne s'engage qu'avec un guide expert;
souvent, le sable lui-même disparait et la pierre,
mise à nu . est si dure que les sabots des bétes de
charge qui y passèrent durant des siècles n'y lais-
sèrent pas de traces. Dans les régions les plus favo-
risées, la vie est difficile. Le peu d'arbres et d'eaux
vives que l'Arabe ait vus sur les hauteurs du Djebel-
(lurned le font rêver à des contrées où l'on peut'
392 MAI-JUIN 1899.
faire des journées de marche sous un perpétuel
ooibrage, et où les sources murmurent tout autour
du voyageur. Ces contrées, il voudrait bien les voir
et y vivre et, pour elles, il quittera sans regret son
âpre rocher. L'Arabe n*est point attaché au soi, il
ne sait ce qu*est la patrie et il se fixera ià où il se
trouvera bien. Nouveau caractère qu'il faut remar-
quer. Les invasions ne reculeront pas et i envahis-
seur se fera tuer sur la place , plutôt cpie de rompre
d'une semelle pour rentrer dans lenfer d'où il est
sorti. Son pays d'origine ne sera pour lui ni une
base d'opérations, ni une réserve de munitions et
de vivres. Il part avec armes et bagages pour ne
jamais revenir que lors du pèlerinage, en croyant,
qui vient adorer l'Éternel au lieu où il s'est révélé,
plus qu'en citoyen qui rentre dans sa patrie.
En montant vers le Nord, l'Arabe arrive à un
carrefour d'où partent trois routes: Tune, celle du
milieu, va tout droit au septentrion, vers la Syrie,
l'Asie Mineure et, plus loin, l'Europe; la seconde, à
gaiîche, tourne vers l'Occident et mène en Afrique;
la troisième, à droite, conduit en Mésopotamie:
c'est le chemin de l'Asie. Entre ces trois routes, il a
le choix; mais, qu'il prenne l'une ou l'autre , jamais
elles ne se rencontreront, car chacune d'elles court
à une extrémité de f horizon et nul détour ne la ra-
mène au point de départ. Voilà qui explique la dif-
fusion rapide du peuple arabe et aussi la rapide dis-
location de l'Empire qu'il fonda. Si l'autorité
centrale, établie vers lendroit où les trois voies bi-
LES PREMIERES INVASIONS ARABES. 393
furqucnt, s'énerve, les provinces situées aux extré-
uiités évoluent sur elles-mêmes et tranchent le lieu
factice qui les unissait aux autres parties de la mo-
narchie.
La nature avait fait au peuple de Mohammed
une remarquable homogénéité ; elle le poussa hors
de la péninsule et lui ouvrit sur le monde trois
routes également larges et belles. Elle avait aussi
puissamment contribué à former son caractère et
son esprit.
IV
On s accorde aujourd*hui pour admettre que la
nature influe beaucoup sur le caractère do Thomme ,
et que ce dernier se moule au sol qui le porte. Quand
bien même cette idée serait contestable pour les ré-
gions où, comme les nôtres, Tatmosphère clé-
mente, la glèbe généreuse, le ciel tiède laissent à
Têtre humain tout son ressort et aiguillonnent son
activité sans déformer son corps ni déprimer son
cerveau, il faudrait la tenir pour vraie en ce qui
concerne d'autres contrées moins fortunées, où la
nature est dure à Thomme et l'exaspère. L'Arabie
est de celles-là.
L'homme y est prisonnier entre le sable et le
soleil. S'il lève les yeux vers le ciel, l'astre l'aveugle
do ses rayons . et s'il les abaisse vers la terre , sa ré-
verbération lui brûle encore la vue; l'horizon lui-
même est embrasé. Il y a dans l'éther un excédent
394 MAI-JUIN 1800.
de lumière; les objets en sont saturés. Elle fait
vibrer toutes les teintes et les monte au ton le
plus aigu. Aucun corps ne i*absorbe, nul écran ne
Tarrête; tout le long du jour elle resplendit et,
pour échapper au cauchemar, Thomme n'a d*abri
que celui qu'il élève. Sous la toile de la tente,
il trouve un étroit carré d'ombre et s'y cantonne
jusqu'à ce que la nuit vienne; elle tombe vite et
sans transition. Lumière intense, ombre profonde :
c'est toute l'âme arabe.
Jamais de teintes dégradées et fondues qui, en
caressant l'œil , chatouillent la pensée et font rêver
à des tons plus délicats encore, A des transitions
plus molles. La lumière cuisante refoule le regard
en dedans. Sorti de son désert, l'Arabe a conservé
cette vision intérieure qui nous étonnera toujours :
son œil, noyé» dans l'ombre des cils, qu'épaissit la
cavité de l'orbite , /immobilise et s'endort; les rayong
visuels ne passent plus à travers la prunelle indiffé-
rente et, seule, la douceur du regard dénonce la
pensée intime qu'il contemple. Peu à peu, l'homme
se refuse à la vision extérieure ; observer lui est une
fatigue; suivre deux lignes paredlèles, blanches de
soleil , devient une souffrance; comparer deux objets
lui est presque impossible. Il entr'ouvre seulement les
paupières , risque à travers les cils un rapide clin
d'œil et reçoit une impression subite , très vive. La
nature envahit son entendement d'une attaque bru-
tale, lenlève d'assaut; elle ne l'enveloppe jamais
d'une lente et persuasive caresse, mais le saisit tout
LES PREMIÈRES INVASIONS ARABES. 395
entier. H ne distingue pas les détails des choses ,
mais seulement le trait principal , qui efface tous les
autres, la teinte fondamentale, qui absorbe le reste;
chez lui, vision, conception, intuition sont brus-
ques.
Chacune d'elles refoule davantage 1 ame sur elle-
même. Tout ce qui est extérieur à Tâme la choque
et Teffraye; elle ne trouA^e de calme et de repos
qu'en elle-même; partant, elle ramène tout à elle
et se fait le centre de funivers. Nulle nest plus
concentrée et plus personnelle; nulle n*est moins
capable de comprendre le renoncement et de mé-
diter le sacrifice. Toutes ses forces suffisent à peine
à la défendre contre les chocs du dehors. Comment
pourrait-elle songer à fortifier les autres et où trou-
verait-elle Texcès de vigueur nécessaire pour conce-
voir labnégation?
Sa sensibilité est constamment froissée par le
monde extérieur ; elle ne se livre à lui qu'à demi et
à regret , et se dérobe vite , car la sensation tourne
rapidement à la souffrance; mais elle a beau faire,
l'extérieur la domine et s'impose.
Aussi bien n'est-il pas toujours farouche et* re-
poussant; s'il se présente sous un heureux aspect,
l'âme s'entrouvre et l'admire; elle n'est pfas fermée
complètement au sentiment de la nature. « Ne
croyez -vous pas que 1rs cieux et la terre, dit le
Qoran, s'unissent pour publier les louanges do
l'Eternel? Les oiseaux, dans les bois, les célèbrent;'!
leur manière. Tous les êtres créés connaissent l'hom-
396 MAI-JUIN 1899.
mage qu ils lui doivent ... Ne voyez-vous pas comme
il agite légèrement les nuages , comme il les pousse
dans les airs, les rassemble, les entasse? Alors la
pluie tombe de leur sein entrouvert*. . , »
Mais ces rayonnements sont rares e*t courts j le
plus souvent, Tâme tourne sur elle-même, dans un
clair obscur qui la repose de l'éclatante lumière du
dehors; elle se nourrit de sa propre substance et
rumine de Tombre.
Une sensibilité à la fois si vive et si soupçonneuse
sert une intelligence spéciale des choses. Nous sen-
tons, nous autres, constamment et pleinement ; nos
yeux restent grands ouverts sm* la nature, et tous
nos sens recueillent avec avidité les impressions du
monde extérieur. Nous les comparons, les analysons
sans trêve ni relâche, et, d'observation en compa-
raison, d analyse en synthèse, nous arrivons, en
éliminant ce qui nous embarrasse et en ajoutant ce
qui nous complaît, à composer un tableau, à repro-
duire un ensemble dont nous imaginons une bonne
part, à construire un système du monde dans lequel
tout est mesuré et combiné, tout s'emboîte et tout
s'enchaîne. Notre intelligence est avide d'ordre,
notre sensibilité l'alimente d'impressions précises
qu'elle colore de nuances délicates.
L'intelligence arabe est toute différente. Supposez
un écran, tantôt inondé de lumière, tantôt plongé
' Qoran,XXlV. 4i-43.
LES PREMIÈRES INVASIONS ARABES. 397
dans l'obscurité. La lumière, très vive, dévore les
ombres, mêle les contours, brouille les plans, étale
sur la surface lisse une leinte presque uniforme,
éclatante, triomphante et brutale, qui fatigue et fait
désirer fobscurilé. L'illumination a été brusque;
elle s éteint soudainement et, à distance, il semble
quun peu de cette ombre soit passée sur la lu-
mière. L'analyse que peut tenter un esprit éclairé
de la sorte, par à-coups, est imparfaite, ses com-
paraisons sont fragmentaires, les mesures qu'il
prend sont approximatives; il n'a eu ni le temps
ni la curiosité de fixer les objets; il ne saisit que
leur silhouette, et ne va pas chercher, derrière celle-
ci, leur vraie nature. Cette intelligence ne discute
pas volontiers; elle accepte les impressions que sa
sensibilité lui transmet, sans tenter de les ordonner
ni de les expliquer. Ces impressions sont profondes,
impérieuses et simples ; aussi nulle intelligence n'a-
t-elle mieux su concevoir l'absolu , l'infini, l'unité.
Développée en sens inverse de la nôtre, elle doit
faire effort pour tirer d'un ensemble la complexité,
comme la nôtre se surmène pour, de la com-
plexité, déduire lunité. Elle commence par voir
simple, tandis que la nôtre voit composé; elle ob
serve un point central , irradié en nébuleuse , tandis
que la nôtre circonscrit l'objet avant d'en étudier la
nature; elle court d'abord au fait principal, sans
souci ni du temps ni de l'espace, tandis que la nôtre
ne l'atteint qu'en suivant la série des faits secon-
daires qui l'ont préparé.
398 MAI-JUIN 1809.
N*allez pas rechercher la raison de cette tournure
d esprit dans une faculté spéciale d'abstraction ; nul
homme sut moins que TÂrabe détacher, dun tout,
la partie, la quidité de Tobjet, Tessence de la nature.
Pour abstraire, ii faut observer profondément;
TÂrabe n observe quà la légère, d*un œil rapide, très
clairvoyant, mais très mobile. S'il veut peindre un
état qu il devine sans lavoir va, o*est aux images
concrètes qu il fait appel* Veut-il décrire f égarement
des infidèles : «Dieu, dit-il, a imprimé son aœau
sur leurs cœurs ; leurs oreilles et leurs yeax sont oou»
verts d un voile ^ . » Veut - il nous représenter le
réveil des pécheurs au jour du jugement, il nous les
représente «se levant, tremblanUf de leurs cer-
cueils^ » ; et quant aux justes « leurs fronts paraîtront
rayonnants de gloire, leurs regards seront tournés
vers le Seigneur. Le visage des méchants sera couvert
des ombres de la tristesse^ ». S'il conseille la justice,
il dit : «t Remplissez le boisseau, pesez avec justice^...
Pesez avec une balance juste ^.» L'image concrète
vient toujours soutenir la pensée vacillante et comme
embarrassée d'elle-même.
Peu de sens Imaginatif.
Une telle proposition semble paradoxale. Les
Orientaux passèrent toujours chez nous, i juste
1 Qopan^n, 5-6.
* Qoran, XXXIV. 5o.
' Qoran,LXXV, 22-25.
* Qoran,XI, 85.
^ Qoran.XXVI, 176.
LES PREMIERES INVASIONS ARABES. 399
titre, pour avoir une grande imagination. Les fables
qu'ils ont inventées ne cessent pas de nous divertir;
leur poésie, un peu boursouflée et mignarde, mais
souvent puissante et toujours gracieuse , nout émeut;
leurs mythes, profonds ou frivoles, ont surpris la
foi de nos pères et nous durrment encore aujour-
d'hui. Les Orientaux sont gens d'imagination, les
Arabes sont des Orientaux , les Arabes doivent avoir
de Timagination : le syllogisme s'impose. L'histo-
rien, perdu dans les récits prolixes ou confus des
annalistes, fâché de ne pouvoir, dans la contradic-
tion des faits, découvrir une ti'ame régulière, inscrit
au compte de l'imagination ce qui l'embarrasse.
C'est aussi simple que peu conforme aux règles de
la critique. Les annalistes arabes se défendent mal
contre l'accusation; notre auteur moderne, qui a de
la lecture , ne manque pas de leur opposer les Mille
et une Nuits. Allez croire des gens dont le seul ou-
vrage qui soit vraiment répandu chez nous est un
pur produit d'imagination ! L'argument est décisif;
on s'incline devant lui, et le lecteur reste convaincu
que l'Arabe est un Imaginatif, et que les annalistes
ont vigoureusement mis à profit cette faculté en
composant leurs œuvres.
Mais les Orientalistes savent que les Mille et une
Nuits ne sont pas une œuvre arabe , et voilà l'argu-
ment à terre. Avec lui s'évanouissent les conclu-
sions qu'on en tirait. Nous pouvons sans crainte
affirmer que, chez ceux qui nous occupent, le sens
imagina tif est restreint, presque atrophié. Ils ont
400 MAI-JUIN 1809.
bien Tiniagination reproductrice autant c[ue quicon-
que, ce semble; ils possèdent peu d'imagination
créatrice.
L^imagination reproductrice réveille et fait vibrer
dans notre mémoire une sensation passée; Timagi-
nation créatrice, en en suscitant une autre, et en
Tunissant à la précédente dans un rythme commun,
tire de Tcnsemble une harmonie dont Técho agite
d'autres ondes qui vont en s'élargissant. Leur am-
pleur n'avait jamais frappé nos sens, car jamais elle
ne s'était déployée dans la nature; notre esprit seul
la conçoit , la goûte , la reproduit à plaisir et la déve-
loppe autant qu'il peut. C'est l'œuvre du musicien
qui, des bruits discordants de la nature, tire des
accords rythmés et consonnants.
L'imagination créatrice évoque, à côté du monde
réel, un monde possible, plus beau, meilleur, qui
flotte à mi-hauteur, jjresque à portée de la main,
et qu'elle pense toujours saisir. La faculté de sup-
poser et de souhaiter le meilleur est la condition
du progrès social ; celui qui ne la possède pas a bien
peu de chances de l'atteindre jamais.
L'imagination créalrice, mise en mouvement, ne
s'arrête plus. Elle a supposé des choses possibles :
elle va rêver des impossibilités, entasser les hypo-
thèses, échafauder l'invraisemblable sur l'irréel et
prendre d'assaut Tidéal. Toujours déçue dans sa re-
cherche, mais jamais lassée, elle rencontre l'art qui
la soutient et la console. La faculté de concevoir, de
désirer et d'esquisser, sous une forme quelconque.
LES PREMIERES INVASIONS ARABES. 401
l'idéal , est la condition du progrès mentd. Celui qui
ne la possède pas ne pourra ni évoluer, ni renou-
veler ses destinées.
L'Arabe n'a jamais eu de mythes; jamais il n'a su
faire parler la nature, animer l'inanimé, prêter à ce
qui l'entourait ses pensées et son langage, faire dia-
loguer l'herbe avec l'arbuste. Comme tous les primi-
tifs , il a cherché ses dieux dans les choses , mais les
choses divinisées sont restées inertes entre ses mains.
Il entassa à la Mekke , dans la demeure qu'Abraham
avait construite, plus de trois cents débris informes de
bois ou de pierre , et attendit qu'ils parlassent et ma-
nifestassent leur puissance. Il attendait encore, sans
curiosité ni impatience , quand Mohammed détruisit
ce grossier panthéon.
L'Arabe ne composa pas de fables : il ne sut pas
grouper les traits de caractère épars dans vingt per-
sonnes, pour en tirer un type unique, achevé, par-
fait. Il ne sut pas déterminer, dans les lignes si-
nueuses que décrivent les actions des hommes, la
ligne médiane qu'il faudrait suivre et qui mène sû-
rement à la vérité.
Il ne connut pas plus l'art que la philosophie. Il
enchevêtra des traits rectilignes , secs et froids , ins-
pirés peut ê Ire par le réseau polygonal des gerçures
du sol, qu'on voit en certaines régions du désert, et
voilà tout ce qu'il put faire en dessin. Sa peinture
fut une marqueterie de teintes plates et criardes ; il
ne connut pas la musique : son étonnement fut
grand quand il entendit les accords que les artistes
Mil. 27
liirr.iur.air hatioxalr.
402 MAI-JUIN 1899.
grecs tiraient de leurs instruments et il ne fut jamais
tenté de les imiter. Sa poésie est enfantine : elle
décrit un objet» un animal, un homme, avec un
souci du détail qui nuit à Timpression d ensemble;
elle expose le sentiment, la passion , sans les analyser,
et reste prisonnière du temps et de l'espace sans
chercher à leur échapper.
La métaphore est brillante et toujours concrète :
La charmante nomade qui repose soiis une tente agitée
du souffle du zëphir est semblable à la tendre gazelle ou à la
perle, objet des vœux du plongeur; lorsqu'elle s'avance, on
dirait une nuée éclatante \
Souvent elle est poussée si loin qu elle nous étonne ;
la traduction trahit la pensée en rendant, dans une
avalanche de mots, ce que TArabe disait en une
courte phrase ;
La fatigue des com])ats , dit quelque part Djerir, a exténué
nos coursiers, dont les llancg sont repliés sur eux-mêmes
comme les étoiles que le marchand du Hadramaut renferme
dans ses ballots.
Elle déborde sur la prose rythmée; le Qoran est
composé dans cette prose :
La vie mondaine ressemble à la pluie que nous faisons
tomber des nuages pour féconder Jjçs plantes. E^es brillent
un instant , mais , tout d un coup des9échëes , elles deviennent
le jouet des vents *. — Celui qui exerce Taumône par os-
tentation et qui ne croit pas en Dieu et au jour dernier est
' Farazdaq.
* Qoran XVIII, 43.
LES PREMIÈRES INVASIONS ARABES. 403
semblable au rocher recouvert d'une légère couche de terre.
Une pluie abondante survient et ne laisse que sa dureté \
— Les œuvres de Tlnfidèle ressemblent à la vapeur qui s'é-
lève dans le désert; le voyageur altéré y court chercher de
l'eau et, lorsqu'il s'en est approché, l'illusion a disparu*. —
Les dieux que vous adorez ne sauraient , dans leur puissance ,
disposer de la pellicule qui enveloppe le noyau de la datte ^.
— Au moment de la mort, dit Ghozzâli, l'âme (du juste) sort
de son enveloppe , comme une goutte d'eau s'échappe d'une
outre. Mais, quant au méchant, il est plus difficile de faire
sortir son esprit que d'extraire un clou de la laine mouillée *.
Souvent cet esprit s'élève jusqu'à l'hyperbole et
y puise une puissance nouvelle pour décrire l'infini
qu'il conçoit si bien : « Dis : si la mer se changeait
en encre pour écrire les paroles de Dieu , la mer
tarirait avant les paroles de Dieu, quand même
nous y ajouterions une autre mer pareille en éten-
due^. » — « Si tous les arbres de la terre se trans-
formaient en kelams (plumes pour écrire) et que
Dieu ajoutât à la mer sept autres mers d'encre, cela
ne suffirait pas pour écrire toutes les paroles de
Dieu^. M
Toujours revient l'image concrète et toujours
s'enfle l'hyperbole, sans que l'esprit puisse se déta-
cher du spectacle de la matière et rendre, autre-
^ Qoran II, 266.
2 Qoran XXIV, 39.
' Qoran XXXV, i4.
* Ghazzâli, Ad-douna aljakliira, p. 5 de la trad.
^ Qoran XVIII, 109.
•^ Qoran XXXI, 26.
27.
404 MAI-JUIN 1899.
ment que par une comparaison prodigieuse d'invrai-
semblance, Tinfini qui! contemple.
Mais poursuivons Tétude de cette intelligence et
voyons comment, précisément, elle fonctionne.
Dans un ensemble , elle saisira d'abord le fait prin-
cipal, s'y cramponnera , et jugera le reste d'après lui,
au lieu de chercher son explication dans le reste.
Nous autres considérons de prime abord le fait
important; mais, l'observation à peine terminée,
nous nous mettons en quête de la raison ou des
raisons de ce fait. Quelque probant, absorbant,
impérieux qu'il soit, nous lui voidons des causes
et n'avons de cesse que quand elles sont trou-
vées. Ces raisons , nous ne les découvrons que par
raisonnement, et nous raisonnons toujours, c'est-à-
dire que nous classons les faits, non par rang d'im-
portance , mais par ordre chronologique : le fait an-
térieur doit forcément déterminer le fait postérieur,
et la question principale n'arrive qu'à son tour, déjà
éclaircie par tout ce qui l'a précédée. Ce qui suit
achève de la rendre nette et l'explique peut-être ; si
cela ne siifBt pas, nous cherchons ailleurs, dans la
série d'observations et de raisonnements anciens , la
clef de l'énigme actuelle.
L'Arabe a fixé d'abord le fait important; il s'y
bute ; rien ne l'en détournera plus , qu'une nouvelle
impression qui effacera la présente. Ce fait, il le
LES PREMIERES INVASIONS ARABES. 405
met en tête de son développement et , derrière lui ,
il range les autres d'après Tintérêt qu'il leur porte ou
d'après l'intensité du choc qu'il en a reçu. C'est un
classement définitif; par suite, pas de développement
logique ni d'explication satisfaisante. Peu importe
ce qui fut avant ou ce qui sera après ; le fait est là ,
en pleine lumière , au milieu de l'ombre qui lui fait
repoussoir; c'est bien l'impression brutale, l'idée
simple et impérieuse dont je paiiais tout à l'heure.
Prenons des exemples. On trouve souvent, dans
les annalistes , la phrase suivante « Mât ou qâl ...»
traduction littérale : « Il mourut, et il dit. . . », tra-
duction incompréhensible qu'il faut rendre ainsi :
a En mourant, (un tel) dit. . . » Vous comprenez
maintenant le travail psychique de l'Arabe. Un tel
est mort, voilà le fait considérable qu'il faut aussitôt
noter : « 11 mourut ...» En mourant , un tel pro-
nonça quelques paroles bien senties, qui valent la
peine d'être rapportées, mais qui, après tout, ne
sont que secondaires; nous les notons en second
lieu : « ... et il dit ».
Je trouve dans Ibn al Athir (Kamil, page 67 du
texte arabe) la phrase suivante : « La population lui
(à ^Abd Allah ibn Sa'ad) demanda la paix moyen-
nant une rançon , et à la condition qu'ils (les Arabes)
VL entreraient pas dans ce pays et n'y pénétreraient
pas. . . ,etc ». C'est encore le même raisonnement;
l'auteur a fixé d'abord l'idée qui le frappait le plus :
moyennant le payement d'une rançon , ses compa-
triotes n'entreront plus dans l'Ifriqïah; puis il a songé
406 MAI-JUIN 1800.
à la façon dont ils envahissaient le J>ay0, & leurs
rapides incursions qui s enfonçaient jusqu*aa ocEur
de ia province, et ii a ajouté qu'ils ïïb pénétreront^
et cela sous-entend : jamais.
L aspect de cet esprit nous fait déjà prévoir le
langage qu'il emploiera* Des idées simples, puis-
santes, obsédantes, s enveloppent de formules brèves,
impérati ves ; ces idées ne se pénètrent pas ; elles vivent
côte à côte, dans la conscience au repos, sans s'éclai-
rer mutuelloment , et se présentent h Tentendement,
à tour de rôle, toujours de face, sans reflet de Ttine
sur lautre. A chaque concept, il faut un nom; à
chaque idée , il faut une formule. De là une abon-
dance do mots, un foisonnement de qualificatifs que
nos langues ne connaissent pas. Cette richesse peut,
il est vrai, s expliquer, en partie, par Torigine du
vocabulaire arabe islamique , composé de termes em-
pruntés à toutes les tribus qui , aux temps de l'igno-
rance, avaient chacune leur idiome particulier. Ex-
plication insuffisante : les mots qui font double
emploi gisent au fond des dictionnaires et n'en sor-
tent pas ; laissez-les de côté , et vous avez encore un
vocabulaire d une richesse inouïe.
C'est que le mot est irréductible, qu'il ne se plie
pas volontiers aux fantaisies de la pensée , et que la
pensée no cherche pas, derrière le mot commun,
1 acception détournée cpie telle circonstance exige;
c'est que le mot ne veut dire qu'une chose et que,
pour désigner un autre objet, même très voisin,
LES PREMIÈRES INVASIONS ARABES. 407
presque sembiable, il faut forger un autre tnot; et
cette spécification va si loin que le pluriel veut une
forme spéciale , différente du singulier non seulement
par l'addition d'un affixe , mais par la brisure de la
racine même, qui prend un aspect nouveau, sonne
autrement à l'oreille et , par toute son allure , dénote
qu'elle indique quelque chose de tout à fait différent
de l'objet considéré isolément.
Les qualificatifs sont aussi nombreux et, presque
à un degré égal ^ absolus. Tout au plus, par une mo-
dification interne de la racine , par une brisure sem-
blable à celle qu'exige le pluriel , se prêtent-ils à l'idée
d'augmentation oU de diminution ; mais les points
extrêmes de leur translation ne sont pas éloignés et,
dès que l'essence qualitative changé, ils refusent le
service.
C'est encore la même chose pour le verbe : la ra-
cine verbale veut se suffire à elle-mêtne ; elle detttande
rarement à des auxiliaires l'inHexion nécessaire
pour modifier son sens ; elle s'étire dans des formes
précises, toujours les mêmes pour le même ordre
d'idées, se colore dans des modes y se nuance dans
des temps , et parvient à elle seule à exprimer le sens
qu'elle désire. Mais, là aussi, malgré la diversité des
flexions , les points extrêmes sont encore bien proches
et la racine , en se travaillant , n'évoque toujours qu'un
concept dont les modifications, prévues d'avance,
sont limitées. Le verbe se tourmente en vain : il ne
peut, pas plus que le mot, exprimer autre chose
que ce qu'il indiquait clairement et précisément au
408 MÂI-JUIN 1899.
premier abord. Par suite, une grande abondance de
verbes.
La richesse du vocabulaire ne supplée pas à la
rigidité de la phrase : une copule, le verbe, le sujet,
Tattribut, le complément; une copule, verbe, sujet
et complément, ainsi de suite à Tinfini; le discours
arabe coupe l'idée en petits morceaux ,^ la phrase
coupe le discours en petites tranches ; les incidentes
sont rares, les subordonnées courtes et maladroites;
la pensée revient , par une pente naturelle , à la forme
affirmative, impérieuse, du discours direct. Pas de
nuances , pas de réticences , cela est ou cela n'est pas.
Le concept, rapide et absolu, est frappé dans une
formule rigide. Si TArabe doute, il le dira plus loin,
dans une autre phrase très courte , ou bien il aura eu
soin de prévenir auparavant : « Un tel a dit cela » , à
vous déjuger s'il a raison^.
Cette phrase est le cauchemar de ceux d'entre
' « Jamais langue ne donna révélation plus complète d'un carac-
tère très primitif et très entier, et ce caractère est en opposition avec
le caractère aryen. Point d'analyse , point de nuances; une prédomi-
nance extrême de la sensation dans les idées , marquée par la puis-
sance de Tonomatopée, par l'emploi le plus soutenu et, dirai-je, le
plus piiysique , des métaphores dont l'acception abstraite ou idéale
n'arrive jamais à se dégager de la matière. Avec cda une puissance
de concentration extraordinaire , une sorte d'abstraction matérielle
ou intuitive qui ne ressemble pas à la généralisation réfléchie
d*où sort le raisonnement; une simplicité brute dans la liaison des
id(V^, attachées, non coordonnées à l'aide de conjonctions conti-
nuelles, toujours les mêmes; enfin la constante et énergique préoc-
cupation de la personnalité, le fanatisme du moi si éloigné de la
sympatliie aryonne pour autrui et pour la nature. » ( Renouvier,
Introd, à la phil, analvt, de l'histoire, p. 436.)
LES PREMIERES INVASIONS ARABES. 409
nous qui veulent parier la langue. Nous cherchons
toujours, en pariant ou en écrivant, à rendre notre
pensée dans tous ses détails, avec tous ses antécé-
dents et ses aboutissements; nous la voulons claire,
complète et mesurée; pour la saisir, nous la pre-
nons de loin et décrivons autour d*elle des cercles
concentriques sans cesse rétrécis , jusqu'au moment
où nous la serrons de si près, quelle ne peut
échapper. En arabe , ce travail est impossible et nos
esprits s'épuisent à la recherche de mots, de tour-
nures, de nuances qui n'existent pas. On a, depuis
longtemps, observé que les étrangers qui manient
le plus facilement la langue sont des hommes de
petite instruction et d'esprit peu cultivé, qui ne
vont pas chercher loin leurs idées et disent les mots
comme ils les attrapent. Ils s'en tirent en n'em-
ployant pas les mots qu'ils connaissent mal, et
peuvent toujours dire ce qu'ils veulent, avec un vo-
cabulaire raréfié, dans un idiome dont la phrase
rappelle, par sa simplicité, le patois français des
nègres de nos colonies.
Observez maintenant que l'arabe est la langue
religieuse , que quiconque se convertit la doit con-
naître , au moins assez pour dire ses prières , et que sa
forme vulgaire est si simple que tout homme peut la
manier, et vous comprendrez quel merveilleux in-
strument l'Arabe eut à sa disposition pour assimiler
les races conquises.
Tel est l'esprit arabe: aigu, véhément, rigide, il
410 MAl.JUIN 18«9«
saisit (iun rapide coup d*œil Taspect entier des
choses, néglige le détail, tout ce qui enveloppe,
assouplit, nuance la silhouette principale. L^otnbre
qui environne l'objet de son attention Tinquiète peu,
les causes qui Tout fait naître lui sont indifférentes,
ce qui en résultera plus tard le laisse froid. Il reçoit
une secousse plus ou moins violente, sa volonté
répond plus ou moins vivement. De réflexion, fort
peu ; d'abstraction , moins que rien ; d'imagination ,
pas Tombre ; mais une prodigieuse faculté , qui de-
vient presque un sens psychique spécial, de con-
cevoir, derrière l'éclat de la sensation ftctuelie, une
succession d'autres semblables. Action et réaction,
tout est là : de même qu'une glace placée en face
d'une autre réfléchit indéfmiment sa propre image»
l'esprit arabe, en face du monde, conçoit, sané fa^
tigue et sans relâche , l'unité , l'absolu , l'infini ^
' iSi Ion compare les Aryens et les Sémites... on reconnaît
bientôt chez les uns un esprit plus abandonné vis^-vis de la nature,
plus expansif et sympatliique vis-à-vis des hommes. On trouvé cliet
les autres plus de concentration et de personnalité. L*Afyen a bou*
vent manifesté dans toutes ses branches une vraie tendance au re-
noncement de soi-même et au dévouement à la chose publiée; il a
le sentiment de ITJniverscl et il s*y subordonne, quand le Sémite
dominé par des sensations énergiquement individudles, se fait centM
de tout. L'homme de lexpansion a « à la fois , plus d'impétuosité
et est capable au besoin de plus de discipline, mais ces quiJités se
nuisent mutuellement et d'ailleurs chacune à son revers; la disci-
pline peut conduire à la perte de la liberté comme à renvahissemeflt
de celle d'autrui , et Tardeur sympathique se change volontiers en
humeur conquérante et absorbante. » (Renouvier, Introd. à la phiL
analjt. de l'hist, p. 4di.)
LES PREMIÈRES INVASIONS ARABES. 411
VI
La nature ne suffit pas à expliquer une race et
un esprit. Elle â pu fortetnent incliner* Tarbrisâcau
humain dans un sens ou dans Tautre, le nourfir de
sucs généreux, ou dessécher et émacicr ses fibres:
l'arbrisseau n'en monte pas moiitis , et g&rde ^k struc-
ture primitive. L*homme est partout un homme et il
conserve son caractère, que les éléments ont peut*
être modifié, mais n ont jamais transformé.
Le caractère arabe est, pour nous, après Tesprît,
un nouveau sujet d'étonnement. Lui aussi est poUsSé
tout droit; lui non plus ne connaît pas les nuances :
il se développe par détentes brusques, Comme Tesprit
pense par éclairs subits; il se rue droit devant lui
ou tombe à plat, sans un frisson, comme l'esprit
court au bout de l'idée, ou se refuse à elle pour
dormir.
La passion n'a pas de mesure; elle se déchaîne au
hasard, et ne trouve d'obstacle que dans une passioti
contraire , qui la maîtrise sans l'éteindre. Elle se souôiè
peu du corps, le mène et le surmène, l'entraîne aux
pires aventures , et reste encore entière , indomptable ,
quand l'enveloppe humaine , Usée , refuse le service et
tombe. C'est elle qui guide, à travers uti désert réputé
infranchissable , Khaled et Ses hommes; c'est elle qui
éveille la jalousie du Prophète au sujet de sa femme
Aïcha qui, égarée un soir de marche, est rentrée
à la nuit close sous l'escorte d'un guerrier; c'est elle
412 MAI-JUIN 1899.
encore qui fait enterrer vives , à leur naissance , les
filles quon ne peut nourrir et qu'on ne veut pas
vendre. Montée à son plus haut degré, elle ébranle
tous les nerfs et les porte à la vibration suprême qui
trouble ITiarmonie des facultés, obscurcit la raison
et détraque tout l'être , et Ton a les trois khdouaridj :
^\bd er Rah'mân ibn Moldjein , el Borak ibn *Abd
Allah, et *Amr ibn Bekr, fanatiques parmi les fana-
tiques, jurcurs de serments atroces, qui parcourent
des centaines de milles pour aller poignarder en
pleine mosquée, sans espoir d'échapper ensuite à la
vengeance de leurs fidèles, les trois hommes dont
ils jugent la mort nécessaire au salut de l'Islam ^
Le caractère que toutes ces passions pétrissent et
tourmentent est celui d'un guerrier familier avec
toutes les ruses et toutes les perfidies de la lutte,
brave et cruel, implacable, avec, parfois, des accès
subits de générosité, orgueilleux et insouciant, mais
surtout instable et insubordonné.
La vie dans le désert est une lutte perpétuelle
contre les éléments et contre les hommes. Il faut dé-
fendre le troupeau et le tenir constamment rassemblé,
courir au loin après les bêtes égarées qui vaguent
peut-être sur le terrain de parcours de la tribu voi-
sine, et défendre à celle-ci l'accès de son propre ter-
ritoire: vie de fatigues et de dangers, de guet-apens
et de razzias , dont les plus longues heures se passent
à cheval, et qu'on ne peut comparer, dans notre
^ Voir, N. Desvergers, 269.
LES PREMIERES INVASIONS ARABES. 413
monde moderne, qu'à Texistence que mènent les
coW'boys au Far fVest américain. Lebid fait dire à
son guerrier : « Je veille sans cesse à la défense de
ma tribu; un agile coursier porte mes armes. Lors
même que j'ai mis pied à terre, sa bride passée
autour de mes reins me tient lieu de ceinture. Je m'é-
lance au haut d une colline pour épier les mouve-
ments de l'ennemi. Ils sont là : un intervalle étroit
me sépare de leur troupe , et la poussière qui s'élève
autour de moi touche à leurs étendards. Ce poste
dangereux, je le garde jusqu'à ce que le soleil, dans
sa course , atteigne la nuit obscure , et qu'elle couvre
de ses voiles épais les lieux par où nos ennemis
pourraient nous attaquer avec avantage. Je guide
alors mon cheval vers la plaine... je hâte sa course...
la selle s'agite sur ses reins, l'eau coule sur son poi-
trail , les sangles sont baignées de la sueur écumante
dont il est couvert. » — A un pareil métier, le corps se
trempe et les sens s'aiguisent. C'est de l'entraînement
militaire au premier chef, et tous les hommes sont
exercés de la sorte; l'émulation les stimide. Quand
l'ennemi approche, tous doivent prendre les armes.
Mohammed, dès l'âge de quatorze ans, accompagnait
un de ses oncles dans la guerre que firent les Qo-
raïchites aux Benou-Haouazira. Les circonstances
veulent que sans plan préconçu, sans ordre métho-
dique, les tribus soient admirablement organisées et
entiaînées pour la guerre.
Le guerrier est très brave , d'une bravoure indivi-
duelle qui le pousse sur l'ennemi sans souci d'être ou
414 MÂI-JUIN 1899.
non soutenu par son voisin , sans mesures prises ni
calculs stratégiques ; il aime les combats singuliers
qui le mettent en vue , et rarement une bataille s'en-
gage sans quun duel de ce genre ne lait précédée.
Le soldat ne mesure pas son sang; le soin de sa
propre vie ne le préoccupe pas; il compte pour rien
celle de l'adversaire; il est très cruel, non pas tant
par froide méchanceté et barbarie calculée que par
emportement ou insouciance. Vainqueur, il n épargne
pas , parce qu'il sait que , vaincu , il n'eût pas été épar-
gné , et sa propre cruauté ne Témeut pas plus que ne
l'aurait étonné celle de son ennemi. ^Amr, fils de
Mondhir, roi de Hira, pour venger la mort de son
père Sa ad, tué par un des Benou Temîm , jette cent
de ces derniers dans un brasier. Sergius , gouverneur
de Gésarée, pris par les soldats d'Abou ^Obaidah,
est enfermé vivant dans une peau de chameau qui,
en se resserrant sous l'ardeur du soleil , TétoufFe au
milieu des plus cruelles souffrances. Mohammed ibn
Abou Bekr, gouverneur de l'Egypte et partisan d'Ali,
battu par *Amr et prisonnier de Mo^aouiah ibn Kho-
daïdj , un des généraux qui prirent part à la conquête
de l'ifiiqïah, est enfermé, sur Tordre de ce dernier,
dans la peau d'un âne , et brûlé vif. « Lorsqu'Ali fat
enterré, on fit comparaître ^Abd er-Rah'mân ibn
Moldjem . . . (qui l'avait tué avec un poignard empoi-
sonné). Mohammed ibn el-Hanefiyab , el-H'asan et el-
H'osaïn , fils de la victime , et son neveu Abd Allah ibn
Dja'far réclamèrent le droit de satisfaire eux-mêmes
leur vengeance sur l'assassin. ^Abd Allah lui coupa les
LES PREMIERES INVASIONS ARABES. 415
mains et les pieds; il ne broncha pas et ne prononça
pas une parole. ^Abd Allah lui creva encore les yeux;
^Abd er-Rah'mân lui dit : « Mets donc du kohol aux
yeux d'Ali , qui pleurent sur se» joues. » Alors on
se mit en devoir de lui couper la langue ; il frémit
et, à lobservation qu'on lui en fit, répondit: «Ce
« n'est pas le supplice qui m'émeut, mais je crains
« de rester dans le monde sans pouvoir prononcer le
nom du Seigneur K »
Abou'l ^Abbas es' S'affâh , le premier des Abbas-
sides , rassemble dans un banquet , à Damas , quatre-
vingt-dix Omïades , les fait tuer sous ses yeux à coups
de fouet et soupe sur leurs corps recouverts de tapis.
Koufah voit tour à tour exposées sur sa porte la tête
de el Hosaïn devant 'Obaïd Allah ibn Ziad , la tête
de *Obaïd Allah devant Mokhtar, la tête de Mokhtar
devant Mos^ab , et celle de Mos*ab devant * Abd el
Melik. — Le vainqueur veut la victoire complète et ne
la voit que dans l'anéantissement du vaincu. Pas de
demi-mesures qui laissent la tâche inachevée, pas de
transactions qui permettent plus tard à l'adversaire
de relever la tête, pas de partage, pas de pitié. Le
vaincu n a d'espoir que dans la vitesse de son cheval
qui , au soir de la bataille , constitue , avec ses habits
et ses armes, tout son avoir. La fièvre de meurtre
saisit toute l'armée; les femmes l'excitent encore. On
vit, au combat d'Ohod, les femmes des Qoraïchites
se faire des bracelets et des colliers avec les nez et
les oreilles des morts , et Hind , femme d'Abou Sofiân ,
' Abou'l Mahasin, p. i36.
416 MAJ-JUIN 1899.
arracher ie foie de Hamza et le dévorer. Le Prophète
lutta vainement contre ces passions; lui-même, du
moins, leur obéit rarement ; après Bedr, il lit mettre
à mort un prisonnier; cest le seul fait de ce genre
qu'on puisse lui imputer.
Ces hommes sont implacables et ne connaissent
pas le pardon. Lorsque Asoued, roi de Hira, songeait
à faire grâce aux chefs de larmée de Ghassan , qu'il
avait faits prisonniers, Abou Adina, dans une pièce
de vers, lui disaic : w L'indulgence est une vertu, mais
non entre des égaux ; quiconque ose dire le contraire
est un menteur. Tu as fait périr ^Amr et tu voudrais
sauver Yezid ! Le dessein que tu as conçu serait une
source féconde de calamités. Garde-toi de lâcher wie
vipère après lai avoir coupé la queue; si tu es sage,
qu'un même sort enveloppe et la queue et la tête !
Ils ont tiré l'épée , que l'épée les coupe en morceaux !
Si tu leur pardonnes , on ne verra pas dans ta conduite
un acte de clémence, mais un trait de pusillanimité. »
Le meurtre appelle le meurtre, et l'histoire des tribus
roule un fleuve de sang toujours plus large.
De telles colères ne frappent que les puissants.
Devant les faibles, elles tombent et font place à
une générosité chevalerescpie qui ne calcidepas plus
que la rage ne raisonnait. Khobaïb, musulman fait
prisonnier à Ohod, « avait été acheté par les enfants
de Harits ben ^Amer, qu'il avait tué au combat de
Bedr. On l'enchaîna sous la tente, oii il dut attendre
quelque temps la mort , afin que toute la famille fût
rassemblée pour se repaître du spectacle de son
LES PREMIÈRES INVASIONS ARABKS. 417
supplice. Un jour qu'il se trouvait seul avec une des
filles de Harits, jeune femme mariée depuis peu
d'années, il en obtint pour quelques instants un de
ses couteaux affilés dont les Arabes se servent pour
se raser les cbeveux et la barbe. A peine Tavait-il
entre les mains, que Tenfant de cette jeune femme
entre étourdiment sous la tente et court vers le pri-
sonnier qui le prend dans ses bras. La mère pousse
un cri de douleur : Khobaïb avait désormais un otage ;
mais lui caresse Tenfant et le renvoie vers sa mère en
lui disant : « Croyez-vous donc qu'un musulman sache
se venger sur des enfants ou sur des femmes? ^ ».
Il fut mis à mort quelques jours après,
L'homme des tribus prise avant tout la sincérité
et la loyauté: il est fidèle à la parole donnée; la per-
fidie l'indigne, la compassion pour les deshérités
l'enthousiasme. Dans une telle nature et dans une
telle société, l'homme n'a pour proléger sa tête que
le frêle tissu de la tente et, pour couvrir sa poitrine,
que l'armature légère de son bouclier. L'hospitalité et
la franchise deviennent pour lui des vertus premières.
Le guerrier de Lebid parle ainsi : « Si l'étranger vient
chercher un asile auprès de moi, il se croit transporté
tout à coup au milieu de la fertile vallée de Tébala.
La mère de famille réduite à la misère établit sa
demeure entre les cordes qui soutiennent ma tente;
quand les vents de l'hiver se combattent dans la
plaine, ses enfants, assis à mon foyer, y trouvent
^ N. Desvergers, p. i64.
Mil. 28
418 MM-JUIN 1809.
une abondante nourriture. » — Vous voyei qu'il n hé-
site pas à se vanter. Il est en effet très orgueilleux. Sa
race» son nom, ses hauts faits, Tédat de ses armes,
la beauté de son cheval sont pour lui des objets de
constante et indomptable fierté. Pour la race el pour
le nom, il luttera sans trêve ni merci et, midgré son
besoin inné d mdépendauoe » a*unira à ses parents,
marchera avec sa tribu , sans souci de ses iotérto ou
de ses penchants peraonnds. Pour maintenir sa re-
nommée militaire, il courra à de nouvelles aventures,
provoquera les plus braves, sans calculer la portée
de ses actes. Q émoussera son sabre pour montrer
que ia trempe en était fine» et crèvera son cheval
pour prouver qu il était bon.
H aime comme il hait, de toute la puissance de
son âtre, sans réflexion et sans mesure, et son
amour s'éteint aussi vite que sa haine s'apaise, pour
se porter vers un autre objet qui, à peine étreint,
ne lui est plus de rien« U a pour la femme une pas-
sion vive que notre race ne connaît pas et qui a
détruit la sienne; amour âpre, brutal parfois,
toujours profond, jamais durable, qui, oommeles
autres sentiments, boi:deverse sa nature, la pousse
hors d'die-mâme, lui fait acoomjdir des prodiges
ou fabètit sans retour; passion ^;ciste qui ne eher
che que sa profure satisfaction et ne se soucie pas
d'émouvoir Tàme voisine, ni mâme de la connaître.
Et voilà qui nous découvre clairement le grand
mal dont cet esprit se meurt. Toujours rejdié sur
LES PREMIERES INVASIONS ARABES. 419
lui-même et dédaigneux des autres, il frôle sans les
interroger les pensées de ceux qui Tentourent et se
méfie des plus proches et des plus tendres. S'il est
un cœur auquel le cœur puisse parier, une pensée à
laquelle puisse se confier la pensée, ce sont le cœur
et la pensée de la femme qui , à chaque heure du jour,
voit, au côté de Thomme, la vie sourire ou menacer,
le bien prospérer, les enfants grandir et les ans pas-
ser. Ménagère et conseillère , elle entretient le foyer
que rhomme défend, relève les courages abattus,
adoucit, égayé, rassure Tâme inquiète et abrupte de
rhomme. La femme arabe ne fait rien de tout cela,
et n*est pas la femme. L'époux en a plusieurs qu'il
choyé quand elles sont jeunes , dédaigne ou rudoyé
quand elles sont vieilles et qui , d enfants gâtées de-
viennent servantes , le jour où , à son réveil , il leur
voit un pli fâcheux à la lèvre, le teint fané ou Tœil
terne. Le maître reste seul, livré à lui-même, en face
des autres hommes privés , eux aussi , du doux contre-
poids que fait, dans la société, le monde féminin.
Aussi demeura-t-il incomplet et usa-t-il son sang.
Toujours à la recherche de nouvelles épouses, il fit,
à peine sorti de TArabie , entrer dans son harem des
femmes de tous les pays et créa un peuple^e bâtards,
Arabes par la langue et par la religion , mais étran<^
gers aux idées de leurs pères et, comme tous les
sangs mêlés , héritiers des défauts des races dont 3s
étaient issus. Voilà qui fera peut-être comprendre
raffaiblissement rapide de la nation et son irrémé-
diable impuissance.
38.
420 MÂI-JUIN 1899.
La passion de TÂrabe est toujours inconstante,
et cette inconstance est peut-être le fond de son ca-
ractère. La vie pastorale entretient le pei'pétuel sau-
tillement de la pensée et la fébrile activité du corps.
Coi'ps et pensée sont instables. « Le plus bel endroit
du monde est la selle d'un coursier fougueux ., a dit
le poète Moutenebbi; et les voilà partis au hasard
de leur course, sans plan arrêté, sans rien qui les
retienne à ce qu'ils quittent, ni qui les attire où ils
vont. Ils nont pas le souci du lendemain. Rien, ni
dans leurs actes , ni dans leurs pensées , ne dénonce
la préoccupation de l'avenir. L'avenir, c'est le passé
qu'on voudrait revivre en l'améliorant; sa concep-
tion nécessite une liaison d'idées, un enchaînement
d'observations poursuivies en aspirations précises , que
l'esprit arabe — nous le savons de reste — est peu
capable de combiner.On a voidu voir dans le fameux
In ChaUah la marque d'un fatalisme absolu; c'est
bien plutôt l'indifférence d'une pensée toute au pré-
sent , qui , de l'avenir, ne veut rien pressentir, et at-
tend que l'occasion naisse pour agir. L'insouciance
de ces gens est encore la même aujourd'hui; ils ne
songent pas à amasser enprévîsion des mauvais jours,
mangent leur blé en herbe et se trouvent, quand
la bise vient, fort dépourvus, sans capital de ré-
serve qui leur permette d'attendre des temps meil-
leurs.
Ils sont peut-être encore plus insubordonnés qu'in-
souciants. Du reste, tout cela se tient, car l'homme
qui n'a rien à perdre suit la première impulsion sans
LES PREMIERES INVASIONS ARABES. 421
songera Tavenir, change facilement d'idée et toui'ne au
premier vent. L'insubordination arabe n'a pas besoin
d'être démontrée. Il suffit d'avoir lu les fastes de
la nation pour être fixé sur elle. L'histoire des
Arabes est une longue révolte, sourde ou ouverte,
grondante ou apaisée; elle couve toujours et éclate
souvent sans but, sans moyens sérieux, sans consé-
quences appréciables, comme le coup de simoun qui
s'élève, rugit, retombe et n'a broyé la dune que pour
la changer de place.
Mais en voilà assez sur le caractère arabe. A par-
ler de lui , on se laisse gagner à ses défauts , et l'on se
surprend à tourner en cercle dans un sujet inépui-
sable qui n'a pas d'aboutissement. Il est , en somme ,
profondément individualiste , et le Prophète de la na-
tion a marqué ce trait avec soin. « Suivez la lumière
ou les ténèbres, c'est pour vous que vous travaillez.
Vous ne porterez point le fardeau d'autrui^ » — « Crai-
gnez le jour où une âme ne satisfera point pour une
autre, où il n'y aura ni intercession, ni compensa-
tion, ni secours à attendre^. »
«Chacun aura pour soi ses œuvres, personne ne
portera le fardeau d'autrui^. » Cet individualisme
outrancier contraste vivement avec l'absence du senti-
ment de la liberté individuelle. Peut-être cela tient-il
» Qoran, XVJI, 16.
2 Qoran, II, 45.
' Qoran, VI, i63.
422 MAI-JUIN 1899.
à ce que i*hoiïinie se détache facilement du monde
et s absorbe volontiers en Dieu; Tavenir qu'il con-
çoit si malaisément sur cette terre lui apparaît très
clair dans l'au-delà, et la religion absorbe loutes ses
facultés pensantes.
[La suite aa prochain cahier.)
LES SANCTUAIRES DO DJEBEL NEFOUSA. 4â3
lHHWMiff'Mtt
LBS
SANCTUAIRES DU DJEBEL NEFOUSA,
PAR
M. RENÉ BASSET,
CORRESPONDANT DE L'INSTITUT,
DIRECTEUR DE L'ÉCQLB SUPERIEURE DES LETTRES D*AL6ER.
L*histoire de l'Afrique septentrionale, transformée par la
publication de VHiitoire des Berbères de M. de Slane, a subi
une modification analogue par la mise en lumière d*éerîts
historiques composés par les Abadbites *. Jusque-là , on n'avait ♦
pour ce qui regarde les guerres , les changements de dynaS'-
lies, les traités de paix et la description du pays, que les
récits des écrivains orthodoxes. Ceux-ci ont présenté d'une
façon inexacte et Incomplète le mouvement des esprits qui
agita le nord de l'Afrique jusqu'au moment où Torthodoxie
triompha , sauf sur quelques points comme le Djebel Nefousa ,
Djerba et le Mzab , qui devinrent les asiles de l'hétérodoxie
et restèrent constamment en rapport avec les communautés
de l'Est, dans TOman et à Zanzibar. Les origines et les vicis*
situdes d'un mouvement religieux et politique qui aboutit
' Malgré Topinion d'Ibn Khallikàn , d'El BdAcUori , etc. , qui ont adopté
ia lecture ^LSi « j'ai cru préférable de m*en tenir à celle qae la traditimi
a conservée chez les Kharedjites jusque de nos joars et qui est coafirmée
par un passage d'El Berrâdi, Kitâb el Djaùttâher, p. i55 : ^^ ^\ <X«ifr
5^1 ^ ^L^l *JI iu-«aJI jOft ^I ^; j.L?l . Cf. aussi de Moty*
Unski, Guerara depuis sa fondation , Alger, i885, in-8% p. 3 , n. "H,
424 MAI-JUIN 1899.
à -fonder un empire comme celui des.Rostemides de .Tibaret
— il comprit un moment, outre cette ville et ses environs,
rOued Rir\ Ouargla, le Nefzaoua, Gafsa, Gabès, Djerba,
le Djebel Nefousa, Tripoli et Sort, — ne peuvent être étu-
diées que dans les écrits de la secte abadhite, et l'on ne sau-
rait plus faire aujourd'hui Thistoire politique , civile et rdi-
gieuse de l'Afrique septentrionale, sans avoir recours à ces
auteurs , pas plus qu'on ne traiterait des guerres de religion
au xvi' siècle en s'en tenant uniquement aux écrivains catho-
liques. On s'en convaincra en comparant les données fournies
par les historiens àbadhites avec les tentatives, fort méri-
toires du reste , faites pour reconstituer l'histoire des Roste-
mides avec les seules sources sunnites par MM. de Goeje,
Foumel et Mercier.
Après M. H. Duveyrier, qui rapporta de son voyage au
Sahara un manuscrit d*Ëch Chemmâkhi, l'honneur d*avoir
signalé Timpoilance des écrits àbadhites ' revient à M. Mas-
queray. La Chronique d'Âbou Zakarya, dont il puUUa une
traduction^ œuvre imparfaite sans doute et qui se ressent sur
plusieurs points de i'inexpérience de l'auteur, fournit des
renseignements importants sur l'histoire de rimâmat, de la
dynastie des Rostemides et du commencement de cdle des
Fatimites ^. La valeur de cette chronique, dont il serait dési-
rable de voir publier le texte, s'était répandue jusqu'en
Orient ; c'est d'elle que l'auteur anonyme du Kechf.el Ghom-
* L'article que M. Percy Badger a consacré aux Abadhites dam on
appendice de sa traduction de la chronique de Salil ibn Rasik [Hi$tory
oj ihe imâms and Seyyids oj Oman , Londres, 1871, in-3% p. 384-389)
est composé d'après les écrivains orthodoxes; d'ailleurs il ne traite que
des Abadhites orientaux et s'applique surtout à réfuter les erreurs de Pal-
grave. Le mémoire de M. Briiunow (Die Ckaridschiten unler den ersten
Omayyaden, Leiden, 188^, in-8'') ne parle pas des Kharedjitet d'Occi-
dent
' Chroniiiue d'Abou Zakarya, Alger, 1898, iu-8'. En ce quiconcemc
le Mzab , ci*, la bibliographie que j'ai donnée dans mon Étide. $ur
la Zênatia du Mzab, da Ouargla et de l'Oued /lîr';,Pan8, iSgî, în-8%
p. xi-xv. •-'..:
LES SANCTUAIRES DU DJEBEL NEFOUSA. 425
mah , qui a servi de base à i*histoire des imams de l^Oman ,
traduite par Percy Badger, a tiré ce qu'il dit des Âbadhites
de l'Afrique septentrionale *. Un ouvrage capital pour la con-
naissance de la littérature historique des Kharedjites est celui
de M. de M otylinski : Les livres de la secte abadhite ^ ; outre
les textes imprimés ou traduits, comme ceux d*Ël Berrâdi,
d'Ëch Chemmâkhi et d'Abou Zakaryâ , il nous fait connaître
en détail les ouvrages inédits d*lbn Saghir, d'Ed Derdjini,
un fragment de l'histoire de Djerbah et le tableau de la litté-
rature abadhite, tant en Orient qu'en Occident, tel que
l'expose El Berrâdi , dans un écrit qui date du ix" siècle de
Thégii'e. Un autre service non moins grand, dû à cet érudit,
est la publication d'une description du Djebel Nefousa, qu'il
fit rédiger en berbère par un indigène de cette contrée *,
contribution précieuse pour la linguistique et la géographie ,
et dont M. de Motylinski vient de publier la transcription
avec une traduction soigneusement annotée *.
Les Abadhites eux-mêmes, principalement les Mzabites
d'Algérie, ont favorisé ce mouvement d'études en publiant,,
oulre un certain nombre de traités religieux ou juridiques,
deux ouvrages historiques : le Kitâb el Djaouâher, d'Abou'l
Qâsim el Berrâdi, très important pour les débuts de la secte
kharedjite et les premiers Rostemides^, et le dictionnaire
biographique d'Ech Chemmâkhi^.
Ce dernier ouvrage se termine par une série d'appendices
' Cf. Sachau , Ueber eine arabische Chronik aux Zanzibar, dams les Mitthei'
lungen des Seminars fur orientalische Sprachen , i" année, fasc. ii; Berliq,
1898, in-8", p. 1-19, 2" année, fasc. 11, 1899, p. ^7-82. ^^ . ..j.
^ Alger, i885, m-8°. "
' Relation en temazirt' du Djebel Nefousa, par Brahim Ou Siiiiiano'
Chemmâkhi; Alger, i885, petit in-/j°. "- • • ■ i. ' j
'' Le Djebel Nef ousa , Paris y 1898-1899, 2 fasc. in-S". :.'?>....
^ Le Qaire, i3o2, in-8°. Cf. sur ce personnage A. de Motylinski, Les
livres de la secte abadhite , p. 33-36.
* Kitâb es Siar, le Qaire, i3oi, in-S". Cf., sur Ech Chemmâkhi, Mas-
(jucray, Chronicfuc d'Abou Zakarya, p. 326-390; de Motylinski, Les livres
de la secte abadhite, p. 37-61.
420 MAl-JUIN 1809.
d*où J*aî eitrait le texte qtie je commente ici. C'est one liste,
probablement rédigée au xvt* siècle, des endroits vénérés dn
Djebel Nefousa; nne sorte de gnide des pèlerins qni sN^
rendent pour visiter les oratoires, les sanotoaires, les mos^
quées et les lieui consacrés par le souvenir dW saint; or les
hétérodoxes en comptent au moins autant que les orthodoxes
et les mirades sont tout à fait semblables. H rappelle, par sa
composition, les listes composées au commencement dn
moyen âge pour les pèlerins chrétiens qni allaient visiter la
Palestine : V Itinéraire dé Bordeaux à Jérusalem, le De heis
sanetis de Paula et d*Enstochium; la Relation d*Arctdphe;
V Itinéraire de Willibcdd, etc. On remarquera que, dans
cette énumération, un certain nombre d'endroits portent
encore le nom d'église («-*^)5 il s'agit évidemment d'an-
ciennes é^ses transformées en mosquées et ou une explo-
ration archéologique aurait chance de faire des trouvaiUes :
la tradition rapporte d'ailleurs que les Nefousa étaient chré*
tiens et aidèrent à la défense de Tripoli contre l'invasion
musulmane. Je me suis efiorcé de remédier à la sécheresse
de l'énumération en rassemblant dans le commentaire les
renseignements historiques, géographiques et légendaires
que m*ont fournis, outre les historiens orthodoxes, les écri-
vains abadhites dont je viens de mentionner les œuvres , en
particulier Ëch Chemmâkhi ; je tiens aussi à signaler ce que
je dois aux excellents travaux de M. de Motylinski, qu*on
trouvera cités presque à chaque page. La chronologie de
l'histoire des Rostemides et des gouverneurs du Djebel
Nefousa étant encore obscure, j'ai cru utile de donner on
tableau synchronique des principaux événements » en prenant
pour point de comparaison la chronologie des gouverneurs
et des souverains de l'Ifiriqyah , et en adoptant pour ces deiv
niers les dates établies par Foumel.
Alger-Mustapha, 27 janvier 1899.
LES SANCTUAIRES DU DJEBEL NEFOUSA. 427
GOUVERNEURS
DE L'ÏPRTQYAH.
IMAmS du NEFOUSA.
TIHARET.
Habib b. 'Abd er
RahmAn, redjeb i38-
moharrem i4o (dé-
cembre 755 , janvier
756-mai, juin 767).
i4o. Tué par le
chef des Ouarfadj-
djouma, maître de
Qaïrouân.
Intérim.
Mohammed ibn el
Ach'ath, i4/i-i48
(761-762, 765-766),
El Aghlab BEN Sa-
LiM, i48-i5o (766-
766, 767-768).
Intérim d'El Mo-
khâriq.
'Omar ibn Hezar-
MARD, 151-154(768-
769, 770-771).
Abod'l Khattâb ,
i4o-i44 (767-758,
761-762).
Safar i4i (juin-
juillet 758). Il s'em-
pare de Qaïrouân sur
les Ouarfadjdjouma.
i42 (769-760).
Il bat à Maghmedas
le gouverneur de
l'Egypte Mohammed
ibn el Ach^ath.
Safar i44 (mai-
juin 261). Il est
vaincu et tué à Ta-
ourgha par Moham-
med ibn el Ach*ath.
Abou Hatem EL
Melzouzi, 1 44 -166
(761-762,771-772).
Prise de Tripoli
par les Abadhites.
i44* Fondation de
Tahert par *Abd er
Rahmân ben Rostem.
164 (770-771)-
Abou Hâtem , aidé de
428
MAI.JUIN 1899.
GOUVERNEURS
DE L'IFRIQYAH.
IMAMS DU NEFOUSA.
TIHARBT.
YeZID BEN HÂTEM ,
154-170 (770-771,
786-787).
GOUVERNEURS
DK I/IFRIQYAH.
*Abd er Rahmân bcn
Rostem , d'Abou Qor
rahjetc. assiège 'Omar
à Tobnah.
Siège de Qaîrouân
où *Omar est tué,
1 2 de dzou'l hidjdjah
i54 (23 novembre
77»)-
i55 (771-772).
Victoire d*Abou Hâ-
tem à Magbmadas
sur Tavant-gardc de
Yezid, 27rebi*i"i55
(2 mars 772).
Défaite et mort
d'Abou llâtem à
Djenbi.
L*imâmat passe
aux Rostemides de
Tiharet. Le Nefousa
est administré par
des gouverneurs nom-
més ou approuvés par
eux,
GOUVERNEURS
DU NEFOUSA.
IIIÂMS DE TIHARBT.
Es Sam H b. Abou'l
KuAfT^Dt gouverneur
'Abd er RahmIr
BEN Rostem, imâm,
160-168 (776-777,
784-786) (vâP. 161
169).
LES SANCTUAIRES DU DJEBEL NEFOUSA.
429
GOUVERNEURS
DE L'IFRIQYAH.
GOUVERNEURS
DU NEFOUSA.
IMÂMS DE TIHARET.
du Nefousa et de Tri-
poli.
DaOUD BEN YeZID,
170-171 (787- ).
Raouah b. HAtem ,
• •
171-174 (787-790)-
Nasr BEN Habib,
174-177 (790-793,
79^)-
El Fadul BEN Ra-
0019,177-178(793-
79^'' 79^1-795).
HartuAmah be\
A'yân, 179-183)795-
796, 799-800).
Mohammed ibn
MoQÂTiL, 1 83- 18/1
(799-800 ,[800-801).
Le Djebel Nefousa
envoie des secours à
rimâm.
'Abd EL OuauhIb ,
imàm, 168-308
(784-785,823-824).
Var. *Abd d Ouâreth.
171 (787). Traité
de paix entre 'Abd el
Ouahhâb et Raouah.
Schisme des Nek-
karites.
Tentative d'assas-
sinat sur rimâm.
Troubles dans Ti-
haret.
Guerres des Oua-
silites et des Mo*ta-
zelites contre l'imâm.
430
MAI-JUIN 1899.
DYNASTIE
AGHLABITS.
GOUVBRNBURS
DU NBFOUSA.
IMAMS DE TiHAABT.
Ibrahim ben El
Aqblab, 184-196
(800-801,811-813).
Abou'l 'AbbAs 'Abd
Allah, 196-901
(811-818,816-817).
ZlADET AlLAU I,
201-223 (816-817,
837-838).
196. Les Hoouâra
et les Nefousa, com-
mandés par lyâdh
ben Ouahhâb, pren-
nent Tripoli ; mais
cette ville leur est
eidevée par Ahoul
'Abbâs *Abd Allah.
A 1» mort d'Ës
Samb, son Gàs Kh«-
lef est élu par les
Nefousa , sauf appro-
bation de rimâm ,
qm la refuse.
Abou'l Hasan Ayoub.
Résistance de Kha-
lef.
Abou 'Obeîdah
'AbD EL HaMID EL
Djenaolni.
Révolte de Khalef.
Séjour de sept ans
de rimâm à Ignaoun
dans le Djebd Ne-
fousa.
i96.'AbddOuah-
hâb assiège Abou 1
'Abbâs dans Tripoli.
Traité entre Aboul
'Abbâs et 'Abd d
Ouahhâb.
Assassinat de M^
moun , fiis de rinaim,
par les Nekkarites.
221. Kbalef est
El Aflaç b. 'Abd
EL Ouahhâb , imâm ,
2o8-25o (833-834,
871-873).
LES SANCTUAIRES DU DJEBEL NEFOUSA.
431
DYNASTIE
AGHLABITË.
GOUVBRNBURg
DU NBFOUSA.
imAms DI TIHARBT.
AbOU 'ÏQih BL
AgHLAB, 233-136
(837-838,840-841).
Aboc'l 'Abbâs Mo-
hammed, aa6-i42
{8/.0-84 1,856-857).
Abou Ibiuhih Aç-
MED, 242-249 (856-
867, 863-864).
ZiADET Allah II,
249-268 (863-864,
864-865).
Mohammed el
GuarAniq, a5o-2 4i
{864-865,874-875).
Abou Ishaq Ibra-
him, 261-389 (874-
875, 901-902).
battu à Idref par
Abou 'Obeîdab et se
retire à Temti.
El *AbbAs bbn Ayoub.
(Règne 60 ans
(l*après Abou Zaka-
rya, 5o ans d'après
Ibn Saghir.)
239 (853-854). El
Atlah brûie El 'Abba-
syah , fondée par
Abou*l 'Abbâs près de
Tiharet, et reçoit de
Mohammed I*', sou-
verain omayade d*£s-
pàgae^ la somme de
100,000 dirhems«
El Aflah envoie
Mohammed ibn 'Arfa
en ambassade au
Soudan.
Abou Bbkr bbn
El Aflaç, 258 (871-
873) (var. 35o).
n fait tuer Ibn
'Arfa, ce qui amène
une guerre civile dans
Tiharet. Abou Bekr
est détrôné et ses par-
tisans le remplacent
par son firère.
432
MAI-JDIN i899.
DYNASTIE
ÀGHLABltE.
GOUVERNEURS
DU NEFOUSA.
IMÂMS DE TIHABET.
Abou Dzarr Abân.
Gouverne 7 mois.
Abou Mansour
ëlyAs.
Guerre contre le
fils de Khalef.
Celui-ci est vaincu
à Rimou et se retire
à Djerbah ; il est livré
à Abou Mansour et
mutilé.
ÂBOUL 'AbbAs
266 (879-880).
Abou Mansour Ëlyâs
bat à Qasr Hatim £1
'Abbâs , fils d'Ahmed
ben Touloun.
El Aflah ben El
'Abbâs.
283 (896-897).
Bataille de Manou,
gagnée sur les Aba-
dhites par Aboul
'Abbâs ben Ibrahim.
A la suite de cette
bataille , El Aflali est
déposé et remplacé
par son cousin , qui
i^ouverne 3 mois.
Aflah est rétabli.
Abou'l YaqkhAn
Mohammed ben El
Aflah.
Mohammed ben
Mesâlah prétend à
rimâmat avec l'aide
des Hoouara ; les Lo-
ouata et les Nefousa
appuient Abou'l Yaq-
zhân.
Guerre civile de
sept ans , pendant
lesquels Ibn Mesâlah
occupe Tibaret, re-
prise enfin par Abou 1
Yaqzhân.
Abod Hâtem You-
SOF BEN Mohammed,
281 (894-895).
Guerre civile : You-
sof est chassé de Ti-
haret et remplacé
par Ya'qoub.
Abou Hâtem You-
soF est rétabli.
LES SANCTUAIRES DU DJEBEL NEFOUSA.
433
DYNASTIE
AGHLABITE.
GOUVERNEUP.S
DU NEFOUSA.
IMAMS DE TIHAUET.
Ibrahim, 289-290
(901-902,902-903).
ZiADET Allah III ,
290-297 (902-903,
909-910).
Abou Zakaryâ
Yahya El IrdjAni.
294 (906-907).
Ya'QOUB BEN AfLAH
est rétabli.
DYNASTIE FATIMITE.
GOUVERNEURS
DU NEFOUSA.
IMAMS DE TIHARET.
'Obeïd Allah le
Mahdi, 297-322
(909-910,933-934).
3io (922-923).
Première expédition
de 'Ali ben Selmân
ed Da'i , général fali-
niite; il est vaincu.
Abou Zakaryâ est
tué près de Tirekt.
3ii (923-924).
Prise et destruction
d'El Djazirah par Ali
ben Selmân.
296 (908-909).
Le dâ'i -Abd Allah
détruit la domination
des Rostemides à Ti-
haret. Suivant les
uns y Ya'qoub est tué ;
suivant d^autres , il
se retire à Ouar^a
où il vit avec son fils
Abou Solaîmâri.
Mil.
29
luratMeair. «atiuxale.
434 MAt-JUIN 1899.
J*4
( Ëch Chemmàkhi , Kitâb es Siar^ p. 698 )
(j^^-«-L^ a' J**^^ *;-ejUl ptÂj^ OU43 i Uu*a3 i jljJs-JI
Jj^auê ^Osjiaiu^ aJU ç^^J iUs^^U «X-afif^H j^l^X^ *s«AjU i
ci^Li yl cu^;^^ (j^^ 4^:^13 A ^5*3^53 Jl^l t;"^^
yLx-Ljt J^^»â-^3 u'^^îr^' :h^ *xjs^^* ^^ juaS^ ^^u^^l ^
(i-*^ ê>*^' i^lji^ ^ JJI Ju«
i-^3 lP*^'^ ^^3' r-^ vâ^^ 4^^' ^^*^» J^*^ M»i»
LES SANCTUAIRES DU DJEBEL NEFOUSA. 435
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^^.i^^ icjt^^ os^ï^fy, jL,UJI Â ^^jy ^ Ju«, a,U4
^;^ (i^^3 C:):?^ (J^^^ dri^J^ J-*"3 J^^ cM^ J^^
Jaïj âlàlxAM ^j-^l (J^»ô^^ (p« 6oo) aMI *K4ii ^ jb^ e)Wy
j-^j^t c^3 i^' Sj^^ (^ J^^3 J'^NHf *>HÈ-^3 J"^
»; cu-«J^' J^â^ c:>5;y Jaa^ ^^^yjoiit^ oJd^l^*
' Correction de <]^jJU»jJj .
29-
436 MAI-JUIN 1899.
pi J Art *^ (a) M»LCjt ^ c^jLfci. «Xjflfi^A ^«X-iâJMj ^(j^-H*j»
(i ^ * t)0*^^-*^-^3 (:y^^H**^ *^:;y3 *^î;;$^ i
1. L'oratoire de Tidjin, sous Vinvocation de Yahya
ben Sofyân.
D*après Ech Ghemmâkhi [Kitâb es Siar, p. agô-
298), Abou Zakarya Yahya el Laiouti en Nefousi
était un homme instruit et vertueux. Lorsqu'il fit le
pèlerinage de la Mecque, il lui arriva des aventures
merveilleuses, racontées tout au long par son bio-
graphe. On rapporte, comme preuve de sa sobriété,
qu un jour des cheikhs ayant passé la nuit chez lui,
il leur servit beaucoup de viande sans couscous et
s excusa auprès deux. Une autre fois, en pareille
circonstance , il leur servit uniquement du couscous
et de rhuile sans s excuser. On lui en demanda la
raison. Il répondit : « Avec du couscous on n'a pas à
s excuser. » H eut , entre autres disciples , le cheïkh
* Correction de
lO**^»
LES SANCTUAIRES DU DJEBEL NEFOUSA. 437
Abou *Abd AUah Mohammed ben Djeiiidâsen, com-
temporain de Timâm rostemide El Aflah, ce qui
permet de placer l'existence de Yahya vers la fin du
n*" siècle de Thégire (vnf-ix® siècle de notre ère).
2. Un oratoire au-dessus de Lalout.
Ce nom se trouve écrit tantôt oJ^ , tantôt c:>p^ :
il désigne un moudiriah de Tripolitaine et aussi son
chef-lieu, qui est situé au sommet dun rocher; il
possède une garnison turke et compte environ
1 ,6oo maisons de Berbères abadhites , dont quelques-
unes sont creusées sous terre. Au milieu se trouve un
quartier comprenant 3,ooo magasins où sont ser-
rées les marchandises et les provisions des habitants.
Chacun a la clef de son magasin^. On y voit trois
mosquées : la grande mosquée, qui sert aux habi-
tants du haut quartier; la mosquée neuve, en avant
de la mosquée des *Azzaba et la mosquée de Sidi
Khalifah (Brahim en Nefousi, Relation du Djebel
Djefousa, p. K^ô-K'i; de Motylinski , Le Djebel Ne-
fousa, p. 107).
Un certain nombre de personnages importants de
la secte abadhite sont originaires de Lalout : le cheikh
Abou Zakaryâ Yahya el Lalouti (cf. n° 1); Abou
'Abd Allah Mohammed Djellidâsen el Lalouti en
Nefousi, qui était un puits de science et gouverna
cette ville sous rimâin El Aflah (Ech Chemmâkhi,
^ Cette coutume existe aussi chez les Chaouias de l'Aourâs , et le
dépôt se nomme Guéla'a , de l'arabe iUJLî . Cf. G. Mercier, Jje Chaouia
de l'Aurès, Paris, 1896, in-8°, p. 9, note 2.
438 MAI-JUIN 1809.
Kitâb es Siar, p. 298, 3q9). — Abou Ahmed et
Mohammed ben Bash*, dont ie premier récita en
une nuit la prière de toute une année (Ech Chem-
mâkhi, Kitâb es Siar, p. 296). — AbouV Rebi* So-
ieïmân ben Haroun ei Lalouti , tué à 1 âge de a y ans
par les Benou Tidjin ((jy*53, var. (j^a^) (Ech Chem-
mâkhi, Kitâb es Siar, p. 299). — 0mm Sohnoun,
une des femmes les plus vertueuses du Djebei, que
les cheikhs venaient visiter par déférence (Ech
Ghemmàkhi, Kitâb es Siar, p. !2 98-2 99).
3. L'oratoire A* Abou, 'Amir à Anir [Iner) et sa
mosquée.
On trouve pour i orthographe de ce nom^l et
yXj : Iner est aujourd'hui un qsar du moudiriah de
Fosato, peuplé moitié d'Arabes et moitié de Ber-
bères; il compte cinquante familles abadhites. B est
situé à Touest de Temezda. La mosquée existe encore:
elle est entoiu'ée d'oliviers (Brahim en Nefousi, Heia'
tion du Djebel Nefousa, p. r\p; de Motylinski, Le Dje*
bel Nefousa, p. 94).
Abou 'Amir et Tesrâri était un des douze cheikhs
connus pour voir leurs prières exaucées. H avait
épousé Amat el Ouahid deTendemira, femme ver-
tueuse et pieuse qui avait la plus vive aversion pour
le mariage. Sa mère convoqua douze cheïkhs pour
combattre ses idées; la jeune fille céda à condition
qu'on lui permettrait d'épouser celui d'entre eux
qu'elle voudrait et elle choisit Abou *Amir. Ech
Chemmâklii [Kitâb es Siar, p. 209-21 1) rapporte,
LES SANCTUAIRES DU DJEBEL NEFOUSA. 439
dans la biographie de son marî, quelle vit deux
fois Satan dans la même journée. Elle portait une
charge de bois sur sa tête et le diable lui souf&a
cette pensée : « Abou *Amir mange avec sa femme et
ils ont mis ta part dans une marmite. ^ Elle jeta le
fagot pour y ajouter du bois quand elle reconnut
que c'était Satan. Il sortit de la charge de bois sous
la forme d'un chat qui criait. En arrivant à la mai-
son , elle trouva que tout s^était passé comme le démon
le lui avait insinué ; elle changea de couleur. Abou
'Amir reconnut que cela venait du diable; il la prit
par la manche et dit : « Ennemi de Dieu, sors dun
corps pur. » De nouveau il sortit de sa manche sous
l'apparence d'un chat qui criait et s'en alla par la
porte de la maison. Ses deux neveux, fils de sa sœur
mariée à Tasaselt, rendirent de grands servires à la
secte : Abou Meïmoun et Abou Hamzah Louaba;
leur oncle Abou *Amir prédit leur destinée peu après
leur naissance.
Iner produisit aussi deux autres vertueux person-
nages : Abou Soleïmân el Ineri (voir n" 1x8) et une
femme pieuse nommée Châkirah, disciple d'Omm
Yahya. Grâce à elle, les copies du Kitâb el Khalil es
Sâlih, dont un exemplaire existait chez un fabricant
de Masîn, se répandirent dans le Djebel Nefousa
(Ech Chemmâkhi, Kitâb es Siar, p. aS/i-aSS).
Il, L'oratoire de ^A§im es Sedrati à Tisemu, dans le
Tiqhity en face da cimetière.
Tighit est situé au sud-est de Lalout.
440 MAI-JUI.N 1899.
^\sini es Sedrati était un des «porteurs de la
science», délégué par Abou *Obeïdah Moslem.
Lorsque les Ouarfadjdjoumah, commandés par
'Asim ben Djemil, puis par son successeur *Abd eL
Malik ibn Abi'l Djadan, se furent emparés de Qaï-
rouân, en lào de Thégire (TSy-ySS), ils y com-
mirent mille excès , massacrant et torturant les Qo-
raïchites qui s'y trouvaient, logeant leurs chevaux
dans la grande mosquée. Les Abadhites, conduits
par i'imàm Abou 1 Khattab , vinrent de Tripoli com-
battre pour la défense de la religion, menacée par
la barbarie des Ouarfadjdjouma. *Asim es Sedrati
faisait partie de cette armée et, suivant Ibn er Ra-
qiq, commandait un corps de 6,ooo hommes. Pen-
dant le siège de Qaïrouân il fut empoisonné, au dire
d'Abou Zakaryâ, par im melon vendu par les
assiégés, Tan i4i de Thégire (ySS-ySg). Mais, sui-
vant Ibn es Seliâm, il aurait péri avec Abou Hâtem,
successeur d'Aboul Khattab, lors de la défaite des
Abadhites du Djebel Nefousa par le gouverneur de
rifriqyah, Yezid ben Hâtem, le 2 y de rebi* f* i55
(y mars 772)^
^ Cf. Abou Zakarya, Chronique, tr. Masqueray, p. ag-So; Ech
Ckemmâkhi, Kitâb es Siar, p. i28-i3o, i^i; Ibn Khaldoun, Kitâb
el Iber, Boulaq, ia8/i de l'hég., 7 vol. in-8°, t. VI, p. 112; Ibid.,
Histoire de l'Afriqae et de la Sicile, éd. et trad. Desvergers, Paris,
18/11, in-8°, p. 19 du texte, 54 de la trad.; Histoire des Berbères,
trad. de Slane, t. I, Alger, 1862, in-8°, p. 219-220; En Nouaîri,
ap, de Slane, op. land, , Âp. p. 873 ; Ibn 'Adzari , //ûtoire de rÀfrû/ne
et de l'Espagne, éd. Dozy, Leyde, i8/i8-i85i, 2 vol. in-8% t. I,
p. 59-60; Jbn el Atliir, Kâniil, éd. du Qaire, t. V, p. i5o-i5i;
Fournel, Les Berbères, Paris, 1875-1881, 2 vol. in 8°, t. I,p. 35o.
LES SANCTUAIRES DU DJEBEL NEFOUSA. 441
5. L'oratoire d'Aboa Ghalboan à Temailet, en face
de la mosquée, du côté de l'Ouest.
Abou Ghalboun en Nefousi était un homme pieux.
Ech Chemmâkhi se contente de dire qu il récitait le
Qorân avec sa fdle , qui habitait de Tautre côté de
Toued, et qu'il fut témoin de Tillumination de la
nuit d'El Qadr, tellement que, de loin, il distingua
un chacal mieux quil ne l'aurait fait en plein jour
[Kitâb es Siary p. 3oo).
6. U oratoire de Mâdemân el Hartâli,
m
Ce nom est écrit tantôt ^U^U, tantôt ^UJs^. Ce
personnage était contemporain de l'imam rostemide
de Tiharet, *Abd el Ouahhâb, fds et successeur de
\4bd er Rahmân ibn Rostem (seconde moitié du
n* siècle de l'hégire, vnf-i\* siècle de notre ère). Ce
prince lui avait confié les fonctions de qâdhi qu'il
exerçait dans le Djebel Nefousa. Pour l'éprouver, il
lui envoya deux lettres : dans la première , il le desti-
tuait; dans la seconde, qui ne devait lui être remise
que s'il obéissait à celle-ci, il le rétablissait dans sa
charge. Après avoir lu la première, Mâdemân se con-
tenta de dire : « Que Dieu fasse miséricorde à l'imâm
qui a reconnu ma faiblesse et mon incapacité à rem-
plir cette charge, et m'a écrit pour me destituer. »
Quand on lui eut remis la seconde lettre, il reprit :
« Que Dieu fasse miséricorde à l'imâm ; il a reconnu
35 1, 354-356. La traduction fragmentaire d'Ibn el Alhir, publiée
par la Revue africaine, se borne à reproduire (n** 2 35-2 26, p. 202
2o3) une partie des sources citées par Fournel.
442 MAI'JUIN 1899.
que personne ne pouvait me faire quitter ces fonc-
tions. » (Ech Chemmâkhi, Kitâb es iSiar, p. igS-
196.)
7. A OartiHy dam le Ouddi Temzin.
Le qsar de Tin Temzin (en nefousi t'emzin, {^^^
« orge ») est situé dans le moudiriah de Lalout; il
possède un vaste bois d oliviers et ime mosquée au
sommet d une montagne. La rivière dont il est ques-
tion ici est sans doute celle qui sépare le qsar de Tin
n Temzin de celui de Tendemira et qui descend
vers la Djefara pour se déverser à Tîdji (Brahîm en
Nefousi, Relation da Djebel Nefoasa, p. »^l«; de Mo-
tylinski, Le Djebel Nef ousa, p. io3-io4). C'est le
Tamsin de la carte de Petermann.
8. Tottrit n Nabert.
9. La caverne de Tenabutin.
10. Tefiri n Faoain,
Au-dessus du qsar de Termisa, dans le moudi-
riah de Forsatâ, il existe encore un point abondant
en eau, du nom de Teliri (Brahim en Nefousi , B^îa-
tion dit Djebel Nefousa, p. iv; de Motylinskî , Le
Djebel Nefousa, p. 86).
11. La mosquée de TagîierenU.
En dialecte du Nefousa, le mot tareremi est le
LES SANCTUAIRES DU DJEBEL NEFOUSA. 443
diminutif tarèrent «bourg, ville, qsar ». Lai racine
y/R'RM a fourni également au mzabite : arerem,
^jÀ\, plur. ir ernidoun , {j^fo\ en ahaggar et en
taïtoq : arerem, DO: , plur. iretman, DO: ; à Ghat :
araram, DO:; en aouelimmiden : ar'erem, DO:.
En zénaga, le r est remplacé par un i^ \/rRM
irmi , ç^jj « village » , plur. armoan , (jy^^^ .
12. La caverne du puits d'IslL
L'auteur désigne sans doute Tendroit appelé Tin
Isli , qui fait partie du moudiriah de Forsatâ où habi-
taient les B. Ourtizlan , et dont il est question dans
la vie du cheikh Ma^ad' (Ech Ghemniâkhi, Kitâb es
Siar, p. 422), d'Aboul ^\bbâs Alimed el Oulili
[ihid.y p. 626), d'Aboul ^Abbâs [ihid., p. 452-453),
d'Abou Ya'qoub Yousof ben Nefâth (ibid.^ p. 466),.
13. L oratoire d'Omm Yahya à Djelimet.
Cette 0mm Yahya eut pour disciple Ghâkirah
dîner (cf. n° 3).
14. L'oratoire au milieu du ouâdi.
15. L'oratoire de Temesdjidiouin (les mosquées :
0^^4Xxmj(;) à Kabaou.
Kabaou est situé dans le district d*El Harabah,
moudiriah de Lalout, à Touest de Forsatâ. GW
aujourd'hui le plus considérable et le plus riche des
qsour de ce moudiriah; les habitants ont la réputa-
^ Cf. mes Etudes sttr les dialectes berbères, Paris» 1894» p. 46.
444 MAI-JUIN 1899/
tion d'hommes instruits et c'est parmi eux qu'on
choisit le qâdhi de la province. D est situé au som-
met d'une montagne et entouré de ravins plantés
d'oliviers et de figuiers; en face est une mosquée
souterraine appelée QeclKfâch. Le qsar compte 5oo
maisons; les borgnes y sont très nombreux et le
nombre des hommes y dépasse celui des femmes
(Brahim en Nefousi, Relation du Djebel Nefoasa,
p. K'ô; de Motylinski, Le Djebel Nefousa, p. io5).
Ech Chemmâkhi [Kitâb es Siar, p. 286-287) men-
tionne un cheïkh du nom d'Abou Mohammed Isliten
El Kabâoui que l'on consulta sur diverses questions
et qui fiit disciple d'Abou Haroun Mousa el Djela-
limi (cf. Kitâb es Siar, p. Soy-SoS).
16. L'église de Forsatâ.
Forsatâ est situé dans le moudiriah de Lalout.
On voit encore aujourd'hui une mosquée, peut-être
l'église dont il est question ici, au milieu des ruines
de l'ancien qsar, et en avant, vers le sud, le qsar
actuel avec la mosquée de *Ammi Yahya. Il ren-
ferme un quartier spécial , analogue à la Guelâ^a des
Ghaouias de l'Aourâs, dans lequel les habitants dé-
posent, sous la surveillance d'un gardien, le blé,
l'orge, le beurre fondu, la laine et ce qu'ils pos-
sèdent. La population est d'origine berbère et encore
abadhite; ce qsar est séparé de celui deTidji par une
grande rivière plantée de palmiers (cf. Brahim en
Nefousi, Relation du Djebel Nefousa, p. v*)P\ de Moty-
linski, Le Djebel Nefoasa , p. io4-io5).
LES SANCTUAIRES DU DJEBEL NEFOUSA. 445
Cet endroit a joui autrefois d une grande réputa-
tion et donné naissance à un certain nombre de per-
sonnages célèbres : Abou D'err Saddouq El For-
sataï, un des disciples d'Abou Mirdâs (voir n" 17)
(Ech Chemmâkhi , Kitâb es Siar, p. 2 1 3 - 2 1 4 )•
Aboul Qâsim Younès el Forsataï en Nefousi, qui
était en relations avec Abou Mohammed Sa^ad ben
Younès de Tidji (voir n** 1 9) périt à Manou en aSS
de rhégire. Son fds Abou Yahya et lui arrivèrent à
un haut degré de science et de piété; tous deux,
pour leurs affaires commerciales, voyagèrent dans le
Soudan où ils reçurent une leçon d un roi du pays.
Celui-ci étant souffrant et affaibli par la crainte de la
mort, Abou l Qâsem lui paria de Dieu, de ses qua-
lités, du paradis, de Tenfer, des promesses et des
menaces divines. Mais le nègre le traita de menteur
et lui dit : « Si tu étais persuadé de tout ce que tu
racontes, tu ne serais pas venu jusqu'à nous, à la
recherche des biens de ce monde. » Néanmoins il se
convertit et recouvra la santé. Nous voyons par cet
exemple et par un autre, que rapporte aussi Ech
Chemmâkhi, qu'au in* siècle de Thégire, des com-
munications régulières et des transactions commer-
ciales existaient entre le Djebel Nefousa et le Soudan.
Un autre fait nous montre que des relations existaient
entre Abadhites de TEst et Abadhites de TOuest. Le
fils d' Aboul Qàsem, Abou Yahya, avait étudié à
Charous auprès d'Ibn Matous et d'Abou Haroun.
Il fit le pèlerinage avec son père et sa mère, puis
une autre fois seul. A cette occasion, lorsqu'il eut
446 MAI-JUIN 1809.
fini les tournées autour de la Kal>ah, un homme
ie prit par la main , le tira de la foule et Tinterrogea
sur le khalife *Ali. « C'était, dit Aboa Ya^ya, qui
croyait sans doute avoir atfaire à un orthodoxe, le
chevalier des Musulmans, lexterminateur des infi-
dèles , le cousin de TEnvoyé du Maître des Mondes.
Il avait des mérites. — Ses défauts sontplus non4)reux
que ses mérites», dit Tautre; puis il ie questionna
sur les cheikhs du Djebel Nefousa , comme quelqa^un
qui aurait grandi avec eux. «Il me demanda, con-
tinue Abou Yahya, des nouvelles d'Âbou Ma'rouf.
— Il est mort. — C'est une perte qui ne seora pas
réparée jusqu'au jour du jugement, » Puis il me ra-
mena à mes compagnons (Ech Chenunékhi, KUâh
es Siar, p. Sio-3ia).
17. Les trois monuments funèbres attribués à Aboa
Mirdâs.
Abou Mirdâs Mohàsir es Sedrati était un des
cheikhs les plus illustres et en même temps des phis
détachés du monde. Il dépensa toute sa fortune pour
les pauvres, dit le recueil de biographies du Djebel
Nefousa [Siar Nefousa), qui cite plusie\u*s traits de
sa charité. Il avait à Kahf une mosquée où il ado^
rait Dieu et où l'on montrait encore , au temps d'Elch
Chemmftkhi, l'empreinte de son pied. Il était si
scrupuleux qu'ayant vu un jour une femme étrangère
le visage découvert, il jeûna pendant ime année en
expiation de cette indiscrétion involontaire, D était
très estimé de l'imâm rostemide ^Abd d Ouahhâb
LES SANCTUAIRES DU DJEBEL NEFOUSA. 447
auquel il 8 attacha , aiusi qu'à Ayoub ben El *Abbâs ,
après le retour du Rostemide à Tiharet, à Abou
'Obeïdah 'Abd ei Hamid (voir n° 6 1) et à El 'Abbâs
ben Ayoub. Son mariage eut lieu dans des condi-
tions particulières. Il consulta à ce sujet un de ses
amis et le pria de chercher une femme qui. convînt
à un homme comme lui. L ami parcourut tout le
Djebel Nefousa et nen trouva quune; encore elle
était folie. 11 la demanda en mariage, elle consentit;
Abou Mirdâs laccepta, malgré sa folie, parce quelle
Tavait choisi. Après le mariage, sa maladie disparut,
elle devint ime des femmes les plus vertueuses, les
plus belles, les plus accomplies du Djebel Nefousa.
Ceci se passait à Tépoque du séjour de *Abd el Ouah-
hâb le Rostemide dans le pays. Abou Mirdâs rac-
compagnait chaque vendredi à la mosquée. Un jour
il y manqua; Timâm demanda après lui, on lui ré-
pondit : «Il s'est marié. — Abou Mirdâs, dit-il, a
goûté à ce à quoi ont goûté les gens (j-J^jjI ^ti
^LJI ciAïlS U). » Sa biographie a été écrite par Abou 1
'Abbâs Ahmed ben Sa^d ed Derdjini , dans le Kitâb
tabaqât el MacMikh (cf. de Motylinski, Les livres de
la secte abadhitey p. 3i). Cf. aussi Abou Zakarya,
Chronique, traduct. Masqueray, p. i5o-i5i; Ech
Ghemmâkhi, Kitâb es Siar, p. i -72-1 78.
18. Trois [oratoires) à Forsatâ,
19. La mosquée de Sad ben Younès à Tim^iouin.
Sa^ad ben \ ounès était originaire de Tidji, Son
448 MAIJUIN 1899.
père Abou Younès Ouasin ben Sa*ïd , gouverneur de
Qantrarah, envoya ses deux fils Sa*d et Nefâth étu-
dier près de rimâm de Tiharet, El Aflah. Celui-ci, à
la mort de leur père, nomma Sa*d gouverneur de
Qantrarah. Mécontent, Nefôth accusa Timâm de
relâchement, incriminant son goût pour la chasse,
laccusant de porter des vêtements de soie et de prier
les éperons aux pieds. Craignant la vengeance de
rimâm, il se retira dans le Djebel Nefousa, où Sa'd
le fit surveiller; alors il partit pour l'Orient où ses
aventures, la façon dont il confondit les doctrines
abbasides, la ruse par laquelle il parvint à se pro-
curer une copie du Diwân de Djiibir ben Zaïd, qui
fonnait la charge de neuf chameaux, sont le sujet
de récits légendaires chez les z\badhites. Sa*d se
montra opposé à l'expédition qui se termina par la
bataille de Manou , où furent écrasés les Abadhites
du Djebel Nefousa, en 283 de l'hégire (896-807)^
' Kn 283 (lo VUi'g, (^96-897), Ibrahim ben Ahmed TAghiabite,
soiivorain do l'Ifriqvah sous la suzeraineté des Abbasides, voidut
conqiKTÎr l'Kgyple, à ce moment à peu près} indépendante, sous
i^autoritt' des Touiounides. Il quitta Kaqqadali le a 3 de safar (g avril
896) et, lorsqu'il eut dépassé (lahés, il rencontra à Manou Tarmée
des Nefousa, qui voulait lui barrer le passage, au milieu de rebi*!"
(commencement de mai 896]. Ils furent vaincus, une partie d*entre
eux jetés à la mer et massacrés, si bien que les eaux étaient rouges
de sang. Le gouverneur du Nefousa était El Aflah ben £11 *Abl>às,qui
avait, dit-on , déconseillé Texpédition. 11 prit la fuite au milieu de la
bataille , pendant que les Abadhites se faisaient tuer autour de leur
draprau. Sur t^cooc qu'ils étaient, i'j,ooo succombèrent, desquels
'1,000 hommes du Djebel Nefousa et parmi eux doo cheîkhs, enttv.
autres Matous, Ch(>ïl)ah, Djona, Meyâl, Ma'bed; \o furent faits
prisonniers; ils furent égorgés de sang-froid ainsi que les autres
LES SANCTUAIRES DU DJEBEL NEFOUSA. 449
(cf. Abou Zakarya, Chronique, p. lyA-iSS; Ech
Chemmâkhi, Kitâb es Siar, p. 2 1 4-2 1 5). Sa*ad ben
Younès serait aussi Tauteur d un livre mentionné par
El Berrâdi dans sa Risâlah, mais ceiui-ci ajoute que
personne ne la jamais vu (de Motyiinski, Les livres
(le la secte abadhite, p. 1 4).
20. La mosquée d'Aboa Mohammed Khasib.
Abou Mohammed Khasib ben Ibrahim et Times-
. . .
mosi était célèbre par son désintéressement et sa
piété ; lui seul pouvait réduire au silence Abou *Abd
Allah Mohammed ben Djenoun, le vainqueur de
tous les cheikhs dans les controverses. On raconte
que lorsqu il allait étudier à Lalout sous la direction
d'AbouV Rebi* Solaïmân b. Haroun, il passa à Ter-
moumat, près dun maître d'école qui lui demanda :
«Oii vas-tu? — A Lalout, pour étudier. — Que
cette recherche est bonne! Le monde n'est que
ténèbres; la science est son guide; deux génuflexions
d'un savant valent mieux que ladoration d un igno-
captifs par Ibrahim , dont la cruauté est alTirmée aussi bien par les
historiens sunnites que par les Abadhites. Cf. Ech Chemmâkhi,
Kitâb es Siar, p. 268-272; Abou Zakarya, Chronique, p. 194-302
(c'est par erreur que ce chroniqueur dit qu'Ibrahim ben Ahmed
venait de l'Orient et était envoyé par le khalife El Motaouakkel ; la
bataille eut lieu sous El Mo'tadhid et Ibrahim venait de l'Ouest);
Ibn Khaldoun, Histoire de l'Afrique et de la Sicile, éd. et tr. Des-
vergers, p. 56-57 du texte, p. i3o-i3i de la trad.; En Nouaîri,
aj). Desvergers, op. laud., p. i3i, note i45; Ibn *Adzari, Histoire
de r Afrique et de l'Kspaijne, t. I, p. i23; Fournel, Les Berbères,
t. I, p. 575-576. Les historiens sunnites ne nomment pas l'endroit
où eut lieu la bataille.
\m. 3o
ittraiNr.air. iiatioii&lk.
450 MAI-JUIN 1899.
rant pendant soixante ans. L adoration d un ignorant
ressemble à la marche d un âne de moulin , il tourne
et ne fait rien d'extraordinaire. » Sur la fin de m vie,
il tomba dans la misère et envoya un messager faire
appel à la générosité des cheïkbs qui habitaient
Djâdou. 11 fut rencontré par Abou ^Abd AUah Mo-
hammed ben Djenoun, son rival, qui lui remit vingt
et un dinars qu il avait sur lui et lavertit de s'adres-
ser à lui seul en cas de besoin. Son tombeau fut
le théâtre de miracles dont furent témoins deux
hommes de Tamlouchaït (Ech Ghemmèkhi, Kitâb
es Siar, p. 3 1 3-3 1 5 ).
21. Les sept monuments fanéraires à Tintemzin.
OiJ)^ cï» var. ç^,jJo (^.
Le nom de ce qsar (cf. n° 7) signifie « cdle de
forge». On le trouve sous la forme themzin ^^j^,
en Zouaoua , à Bougie , chez les B. Halima , à TOuar-
senis, en Haraoua et chez les B. Menacer; la forme
temzin (^wyir, existe au Mxab et en Cheiba; tàmin
{^.yi, à Ouargla , dans les Qsour, au Djerid, en Ahag-
gar et en Azger l#D+; temzen ^uC, à Syouah;
timezzin ^^j£, au Touat; tonmzin (jWV*^, à Tarou-
dant; tamozen ^jyi, dans le Guanche de tianzerote
et de Fortaventura ; timez'in l#D+, en Taïtocf, et
t'amzin (gWjJd, au Djebel Nefousa. En Zouaoua,
thimzin bourioul J>â^ (g^yê h orge dane» désigne
une sorte de graminéo , le hordeum murinam.
C'est sans doute de cet endroit qu'était originaire
Abou \ounès Ouasim en Nefousi et Temzini» qui
LES SANCTUAIRES DU DJEBEL iNEFOUSA. 451
reçut de l'imam le gouvernement de Qantrârah. Il se
fit remarquer par sa justice et sa bonne administra-
tion (Ech Chemmâkhi, Kitâb es Siar, p. 1 95).
22. A Tamlouchaît la mosquée de Touzenzert.
Tamlouchaït est un qsar du moudiriah de Lalout
qui a produit un grand nombre de cheikhs renom-
més : Abou Haroun et Tamlouchaïti, disciple d'Abou
Mohammed Khasib ben Ibrahim et Timesmosi (cf.
n° 20) et son fils Abour Rebi* étaient originaires de
ce qsar (Ech Chemmâkhi, Kitâb es Siar, p. 3oi-
307); — Abou Ya^qoub el Badoui, renommé pour
sa piété, et que les cheikhs choisissaient toujours
pour faire la prière, habitait Tamlouchaït (Ech
Chemmâkhi, Kitâb es Siar, p. Soy); — Abou Mo-
hammed Isa ben Mohammed el Melouchaï, dont
les prières étaient toujours exaucées. Le Kitâb es Siar
rapporte qu il fut nourri par miracle et sauvé d'un
lion pendant un voyage en Ifriqyah [op. laad.,
p. 32 5-3 16); — Abou Mousa Isa ben Zera^ah en
Nefousi el Melouchaï : quand il était malade , la santé
lui revenait aux heures de la prière, pour qu'il pût
s'en acquitter (Ech Chemmâkhi, Kitâb es Siar,
p. 3 16); — Abou Mohammed ^Atyat Allah el Me-
louchaï , dont les songes sont célèbres et mentionnés
dans les livres : en rêve, il vit. le Prophète (Ech
Chemmâkhi, Kitâb es Siar, p. 3 16); — Une femme
nommée Zeïdit, fille de ^\bd Allah el Melouchâyah,
qui, se trouvant un jour avec d'autres femmes occu-
pées à filer de la laine, blâma ses compagnes qui
3o*
452 MAI -JUIN 1899.
s étaient mises à chanter et leur rappela le jugement
dernier, le tombeau et la mort, en langage berbère
mesuré et doux, il^U^^ ^j|^ aJ iC^^^b p^Uo (Ech
Chemmâkhi, Kitâb es Siar, p. 3 17); — Abouï
Qâsem et Tamlouchaïti , si pieux qu'il moiuiit en
faisant des prosternations (Ech Chemmâkhi, Kitâb
es Siar, p. 332 ); — Abou Nasr Fath Allah ben
Nouh el Melouchaï, qui vivait à la fin du vi* siècle
de l'hégire , était renommé comme savant et comme
prédicateur; il étudia près de son oncle maternel
Abou Yahya Zakaryà ben Ibrahim , dont il fit l'oraison
funèbre. On voit encore dans le Djebel Nefousa, à
l'ouest de Tendemira, moudiriah de Lalout, la mos-
quée d'Abou Nasr (Brahim en Nefousi, Relation da
Djebel Nefousa, p. r*i*'; de Motylinski, Le Djebel Ne-
fousa, p. io3). Il composa plusieurs poèmes : une
qasidah rimée en noun [en nounya) sur les principes
de la religion , commentée par IsmaM ben Mousa de
Djeital (cf. n" 54); une qasidah en ra [errâyia) sur la
prière, elle na pas été commentée; une autre qasi-
dah en noun , destinée à réfuter les partisans de la
création du Qorân, et d'autres pièces de vers ren-
fermant des exhortations. Ces ouvrages sont men-
tionnés dans la liste d'El Berrâdi (de Motylinski,
Les livres de la secte abadhite, p. 1 3 ) , qui cite encore
la Risâlat el Mostarchid, du même auteur. Quand il
avait à juger entre deux parties, il tendait entre elles
et lui un rideau depuis la porte pour éviter toute
partialité (Ech Chemmâkhi, Kitâb es Siar, p. 584
589; de Motylinski, Le Djebel Nefousa, p. io3.
LES SANCTUAIRES DU DJEBEL NEFOUSA. 453
note 2); — Younès Aboun Nedjâ et Temlouchaïti ,
chef d un cercle spirituel ; il parcourait matin et soir
le Djebel Nefousa avec ses disciples, prêchant, inter-
disant et permettant ; une seule fois , en sept ans , il
revint dans son pays. Pendant un séjour d'un an
qu'il fit à Ifren, les habitants le mirent à Tépreuve
dans un jugement dont il se tira avec honneur (Ech
Chemmâkhi, Kitâb es Siar, p. 555-556).
23. La mosquée de ^Ammi ^Isa.
24. On se dirige vers la mosquée de Djar irerman.
25. A r oratoire d'Afenfan.
26. Aux sept mjonum£nts funéraires de Mamed ben
Y ânes.
27. L oratoire d'Ahou ^Amir, à Tesrâr.
Cf. sur Abou ^Amir le n** 3.
28. L'oratoire de Tammalet dans le Ouâdi Forsatâ.
•
29. Les sept monuments funéraires à Timesmos.
Les ruines de Timesmos existent encore dans le
Djebel Nefousa, moudiriah de Lalout.
30. On se rend à l'oratoire et à la grotte d'Aboa
KhaliL
Il s'agit sans doute d'Abou Khalil ed Dercheli qui
454 MÂI-JUIN 1899.
enseignait à Derchei et eut deux disciples célèbres :
Abou D err Abân ben Ouasim el Ouighoui , qui fut
gouverneur du Djebel Nefousa, et Ibn Mounisah
(Ech Chemmâkhi, Kitâb es Siar, p. 216-218).
31. A l'église d'El Djezirah.
C'est cette ville contre laquelle les Ketâmah,
c est-à-dire les Fatimites, dirigèrent leurs attaques
alors qu'Abou Zakaryâ Yahya el Irdjâni était gou-
verneur du Djebel Nefousa. Cet événement arriva
en Tan 3 10 de Thégire (922-923). ^Obeïd Allah
envoya une armée commandée par *Ali ben Selmân
ed Dâ^i , lequel fut repoussé et dut s'enfuir à Tripoli.
A Taide de nouveaux renforts envoyés par le Mahdi
*Obeïd Allah , il reprit TofTensive et vint assiéger les
Abadhites dans la ville de Djazirah (la Nefousa d^Ibn
*Adzari). Abou Zakaryâ Yahya fut tué aux environs
de Tirekt, et, malgré sa résistance, la ville fut em-
portée de vive force le i -y de cha^bân 3i a (3o no-
vembre 923). La citadelle fut rasée, les femmes
et les enfants emmenés en capti\até (Ech Chem-
mâkhi, Kitdb es Siar, p. 2 63; Ibn ^Adzari, Histoire
de F Afrique et de l'Espagne , t. 1, p. 1 92 , qui appelle
Abou lîattah « le chef du Nefousa » ; Wûstenfeld ,
Geschichte der Fadmiden-ChaUfen , p. 61-62'; Four-
nel. Les Berbhes, t. II, p. i44-i45; Mercier, His-
toire de i Afrique septentrionale'', t. I, p. 327). Les
forlifications do la ville furent relevées plus tard
' (itMliniieii. 1881, in-8'.
« Paris/i888-iSi)i, 3 vol. in.8^
LES SANCTUAIRES DU DJEBEL NEFOUSA. 455
pour la mettre en état de se défendre contre les
entreprises de Yahya ibn Ghanya, le Mayorquin
(Ech Chemmâkhi, Kitâb es *Siar, p. S/iy); mais cette
précaution ne paraît pas avoir empêché TAlmora-
vide de s'emparer du Djebel Nefousa et d y faire re-
connaître son autorité, car nous voyons qu'entre 60 1
de rhégire (i2o4-i2o5) et 6o3 (1206-1207), le
khalife almohade En Nâser envoya son frère, le sid
Abou Ishaq à la poursuite de ses ennemis chassés de
rifriqyah; il poussa au delà de Tripoli, passa au fil
de Tépée les tribus des B. Demmer, des Matmata et
du Djebel Nefousa, et ramena de Souaïqah des B.
Matkoud les chefs de cette peuplade qu'il présenta à
Tunis à EnNâser(Ibn Khaldoun, Kitâb eVIber, t. VI,
p. 2^8; Histoire des Berbères, t. II, p. 222; Ez Zer-
kechi, Tarikh ed daoulataïn^, p. 12-1 3). En 606
( 1 2 09- 1 2 1 0 ), le Djebel Nefousa fut le théâtre d'une
sanglante bataille entre Abou Mohammed b. Hafsida
et Yahya ibn Ghanyah : celui-ci ayant été vaincu,
les Nefousa qu'il tenait sous sa domination se sou-
levèrent et rejetèrent son autorité (Ibn Khaldoun,
Kitâb eVlber, t. VI, p. 196, 279; Histoire des Ber-
bères , t. II , p. 101, 2 9 G ; Mercier, Histoire de l' Afrique
septentrionale y t. II, p. 2 33).
32. A CharouSy V oratoire qui est devant le buisson
dépines.
Suivant El Bokri , c'était au \f siècle la métropole
^ Tunis, 1289 tlel'hég. , in-8°. Recueil de notices, Gonstantine ,
l. XXIX, p. 22.
456 MAI-JUIN 1899.
du Djebel Nefousa, renseignement confirmé par Edi
Chemmâkhi [Kitâb es Siar, p. 278); c'était une belle
viH(î, grande et très peuplée, à cinq journées de
marche de Tripoli. H n existait à cette époque aucune
djâmi dans cette ville , non plus que dans les bourgs
voisins , car, d'après les renseignements erronés d'El
Bekri, les Abadhites n avaient jamais pu s'accorder
sur le choix dun imam (El Bekri, Description de
r Afrique septentrionale, texte arabe, p. 9 ^ ; traduction
française*^, p. 2 5-2 6). Gharous est cependant cité
par Ibn Haouqal ( Viœ et regna^, P- ^7) comme siège
dun minbar. De même El Edrisi [Description de
l'Afrique et de l'Espagne'^, p. io5 du texte, isS-i 26
de la traduction) fait de Gharous une des deux villes
du Djebel Nefousa possédant un minbar, il parle
avec éloge de ses eaux courantes , de son raisin et de
son pain. L autem* anonyme [Description de V Afrique^ ^
p. 2 1 ) appelle à tort cette ville Sarous ; tout ce qu'il
dit à ce propos sm* le Djebel Nefousa n'est qu'un
assemblage de calomnies propagées par les ennemis
des Abadhites. Il avait dû cependant exister un cer-
tain i^lâchement dans les mœurs, car Ech Chem-
mâkhi nous parle d'un Scilon à boire [y^^ iy*^) qui
existait dans la banlieue (o^^)i ^ ^^^ milles de Gha-
rous, la mère des cités [tsj^^ r')^^ Djebel Nefousa.
* KcL de Slane, Alger, 1807, iii-8".
« Paris, 1859, »°-8"-
•'' Kd. de Goeje, Levde, 1873, in-8'.
^ Kd. et irad. Doiy et de Goeje, Leyde, 1866, iii-8*.
* Kd. A. \on kn»mer. Vienne, iJ^Sa, in-8'.
LES SANCTUAIRES DU DJEBEL NEFOUSA. 457
Abou 'Amr Meïmoun, informé de ce scandale, alla
briser les vases à boire et refusa Ixoo dinars que les
amateurs de vin lui offraient j^our qu'il fermât les
yeux (Ech Ghemmâkhi, Kitâb es iSiar, p. 278 ). Il est
probable que Ja tentative avait dû réussir avec
d'autres. Ses habitants avaient la réputation de ne
pas mentir (Ech Chemmâkhi, op. laud., p. 2 a 6),
mais ils n'étaient pas toujours très hospitaliers,
témoin l'aventure d'Abou Yahya ben Aboul Qâsem
el Forsatâi qui , étant venu à Gharous pour y habiter,
ne trouva pas à se loger malgré la grandeur de la
ville (Ech Chemmâkhi, Kiiâb es Siar, p. 3 10). De
nos jours, Gharous n'est plus qu'une grande ruine,
près de la rivière de Berresof, dans le moudiriah
de Forsato; on y voit encore la mosquée d'Abou
MaVouf (Brahim en Nefousi, Relation du Djebel Ne-
fousa, p. r* ; de Motylinski , Le Djebel Nefoasa,
p. 100 et note 2).
G'était la résidence du célèbre Matous ben Hâroun ,
qui la quitta de crainte d'éprouver quelque dommage
lors de la guerre qu'elle soutint contre Tendemira
(Ech Ghemmâkhi, Kitâb es Siar, p. 260). Quelque
temps après, il surgit des hostilités qui durèrent
sept ans, sous le gouvernement d'Abou ch Gha^tha
ibn el Baghtouryah, entre cette ville et Ouighou, au
IV* siècle de l'hégire (Ech Ghemmâkhi, Kitâb es Siar,
p. 327). — De cette ville étaient originaires Abou
*Abd Allah Mohammed ben Djenaoun ech Charousi,
renommé pour son mérite et aussi pour son avidité
^Ech Ghemmâkhi, Kitâb es Siar, p, 323-325); —
458 MAI-JUIN 1899.
Abou Soiaïmân Yahya ben Matous ech Charousi en
Nefousi, qui avait été instruit par son père et gou-
verna Charous : sa science et le mérite de ses déci-
sions juridiques le rendirent célèbre dans le pays
(Ech Chemmâkhi, Kitâb es Siar^ p. 276, Sag).
33. L'oratoire d'Adjrab en Tab.
34. L'oratoire aa-dessas de la roche.
35. L'oratoire da col qui est au-dessus de la chaussée
des Oalâd Ouaghlân.
De nos jours, le mot Aghlân est le nom indigène
par lequel on désigne les Mzabites.
36. Moratoire de Nesdja.
37. La pierre de Tasiliten.
38. La mosquée d'Adjelmâm à Ouir'ou.
Cette mosquée existait déjà avant le xvi* siède;
une partie des cheikhs de la ville s y réunissait autour
dun cheikh de Charous (Ech Chemmâkhi, Kitâb es
Siar, p. 826). Ouighou est \m qsar situé dans le
moudiriah de Lalout et qui porte aujourd'hui ie nom
de Qsar des At Mahmoud; il est au sommet d'une
montagne, compte environ i5o maisons peuplées
moitié de Berbères , moitié d'Arabes , et possède une
grande mosquée (Brahim en Nefousi, Relation da
Djebel Nefoiisa, p. t^-F; de Motylinski, Le Djebel Ne-
fousay p. 106 et note 2).
LES SANCTUAIRES DU DJEBEL iNEFOUSA. 459
De Ouighou étaient originaires Mahdi en Nefousi
ei Ouighoui , dont la biographie a été écrite par Ed
Derdjini dans le Kitâb et Tabaqât (de Motyiinski,
Les livres de la secte abadhite, p. 3 1). Il était de ceux
dont la science et la vertu émerveillèrent Timâm
rostemide ^Abd el Ouahhâb , lorsqu'il se rendit à Ti-
haret avec plusieurs cheikhs du Djebel Nefousa, au
moment où la guerre avait éclaté entre les Abadhites
de cette ville et les Ouasiliêns qui avaient adopté les
doctrines des Motazélites. Mahdi prit part à la lutte
comme habile controversiste, mais toutes ses qua-
lités de dialecticien ne lempêchèrent pas d avoir
avec son cousin Faradj une contestation dont Témir
*Abd el Ouahhâb fut pris pour juge. En 196 de l'hé-
gire (811-812), les Hoouâra et les Nefousa, pro-
fitant de la révolte de la garnison de Tripoli contre
le gouverneur aghlabite ^Abd Allah ben Ibrahim ben
El Aghlab, s'emparèrent de cette ville, sous la con-
duite d'un chef qu'Ibn Khaldoun appelle lyâdh ben
Ouahb, et la détruisirent de fond en comble. Mais
*Abd Allah revint avec des forces plus considérables
qui écrasèrent les Berbères et reprit Tripoli qu'il
fortifia. A la nouvelle de la défaite des Abadhites,
l'imam ^Abd el Ouahhâb vint de Tiharet mettre le
siège devant la ville , qui fut vaillamment défendue.
Le siège traîna en longueur, peut-être par la tra-
hison de quelques-uns des Abadhites de la suite de
l'imâm. Mahdi, qui avait pris les armes, fut tué
dans une sortie où les assiégés eurent le dessus. Des
prodiges signalèrent sa mort : un oiseau parla pour
460 MAIJUIN 1899.
1 annoncer à ses compagnons. De plus, sa têle cou-
pée par les ennemis conserva sa connaissance : quand
on disait à côté d'elle « les Musulmans (les Abadhites)
sont en fuite » , on voyait son visage exprimer du
dépit et se contracter; mais si l'on disait « ce sont les
Noirs (les *Abbasides) qui fuient», elle manifestait
sa joie (Ech Chemmâkhi, Kitâb es Siar, p. i yo-i ya ;
Abou Zakarya, Chronique, p. 87-89, 96-100, io3-
io4, 116-121, i26-i2'7; Ibn Khaldoun, Kitâb el
^Iherl t. VI, p. 121, 1 4 1 ; Histoire de l'Afrique et de
la Sicile, p. 35-36 du texte, 9 3-9 4 de la traduction;
Histoire des Berbères, t. I,p. 2^3, Î177; Ibn al Athir,
Kâmïl, t. VI, p. 109; Fournel, Les Berbères, t. I,
p. 460-/171; Mercier, Histoire de l'Afrique septentrio-
nale, t. I, p. 270). — Abou MaVouf Omar^ ben
Djouâd el Ouighoui, cité comme une autorité dans
les questions difficiles ; il était contemporain d'Abou
Mansour Elyâs et fut le maître d'un célèbre juris-
consulte (Ech Chemmakhi, Kitâb es Siar, p. 5i63-
265). — Abou Yousof Hadjdjadj el Ouighoui,
homme vertueux marié à deux fenames entre les-
quelles il montra toujours la plus grande équité.
Ech Chemmakhi cite quelques traits de sa bonté
envers sa servante [Kitâb es Siar, p. 218-219). —
Deux hommes du nom d*Abou ^Abd Allah, tous
deux gouverneurs de Ouighou; sous le second,
éclata ime guerre qui dura sept ans entre les habi^
^ Il est appelé Ouidrân par Ed Derdjini. Cf. de Motylinski, Lei
livrei de la secte ahadhite, p. 3i.
LES SANCTUAIRES DU DJEBEL NEFOUSA. 461
tants de ce qsar et ceux de Charous (Ech Chem-
mâkhi, Kitâb es Siar, p. 3 2 6^3 2 7).
39. La mosquée de Toanin in DercheL
Derchel est située près de Ouighou. Ech Chem-
mâkhi [Kitâb es Siar, p. lyo) nomme cette mos-
quée Jojà ^\ ^aJu , et raconte qu'il s'y tenait des
séances où figuraient entre autres le mufti Abou
Nasr et Temesmosi et Nifâth b. Nasr, qui se plaisait
à proposer des questions que les autres ne compre-
naient pas, jusqu'au moment où il fut battu par
Mahdi elOuighoui en Nefousi (cf. n° 38) èt*Amrous.
Dans un autre passage [Kitâb es Siar, p. 216), il
l'appelle Derchel, Juijà. C'est de là qu'était origi-
naire Abou Khalîl Sâl ed Dercheli, maître d'Abou
Dzarr Abân qui devint plus tard gouverneur du Dje-
bel Nefousa. Cet Abou Khalil avait un grand renom
de science. Son fils ayant été tué, on lui amena le
meurtrier en intercédant pour lui, mais il le tua
et justifia sa conduite (Ech Chemmâkhi, Kitâb es
SiaVf p. 21 1-21 3). De Derkel était aussi originaire
Abou Sâlih Yasin ed Derkeli en Nefousi, disciple
d'Abou Khalil Sâl, connu comme controversiste
(Ech Chemmâkhi, Kitâb es Siar, p. 275-2'76).
40. La mosquée d'Abân à Ouighou.
La biographie d'Abou Dzarr Abân ben Ouasim
el Ouighoui a été donnée par Ed Derdjini, Kitâb et
Tabaqât (cf. de Motylinski , Les livres de la secte aba-
dhiiCy p. 3i). Il fut gouverneur du Nefousa pour le
462 MAI-JUIN 1899.
compte de rimâm rostemide de Tiharet, El Âflah,
fils de ^Abd el Ouahhâb. Il était favorisé du don des
miracles. Ainsi un chacal Tayant mordu dans son
jardin, il invoqua Dieu contre lui; immédiatement
après, l'animal enfla et creva ^. H était déjà grand
quand il commença à s adonner à Tétude : ce fut
par dépit de voir les gens qui venaient le visiter
pendant une maladie s'inquiéter à peine de lui et
causer longuement avec son frère Sâiih. Une fois
rétabli, il se remit avec ardeur à l'étude; il passait la
journée à son travail à Ouighou et, la nuit, descen-
dait à Derchel suivre les leçons d'Abou Khaiil ed
Dercheli (cf. n** 29). heKitâb esSiar rapporte divers
exemples de son application. Il eut des difficultés
avec Abou *Obeïdah , gouverneur du Djebel Nefousa,
ou, suivant d'autres, avec son successeur El 'Abbâs
ben Ayoub. A la suite d une dispute où on lui avait
donné tort, il entra chez lui, en sortit avec ses
armes et fixa El ^Abbâs : « Pourquoi me regardes-tu,
demanda celui-ci ? — Es-tu un rayon de soleil pour
cpie je ne te regarde pas, répliqua Abou Dzarr. —
De qui as-tu reçu cette opinion? dit El ^Abbâs. —
De celui qui nous a imposé ton gouvernement (c'est-à-
^ Cf. Taxiome «oU I4JL5I ^3 jb^ (44a ^ iU^^ww^ «UoJt |^^
(Tachkupru-Zâdeh, Chwfàîq en No'mànyah, en marge du Ouafayât
el Ayâji^ d'Ihn Khallikân; Boulaq, 1299 de Thcg., 2 vol. m-d°i
t. I, p. 123) et le commentaire qu'en a donné Es Soyouti, (Ànis el
Djalis, Gonstantinople , i3ii de Thég., in-8^ p« ii3)«Gfl auasi un
passage des Mille et uiic Nuits (éd. du Caire, 4 v(d. in- 8°, i3oi de
rhégire, t. I, p. 212] : ^^^IaûJ) ^yA^ JUyAù^ i^^î (^ iu&â3 ^
LES SANCTUAIRES DU DJEBEL NEFOUSA. 463
dire de rimâm El Aflah). » Les assistants se rangèrent
alors à son avis. Quand il fut nommé gouverneur
du Djebel Nefousa en remplacement d'El ^Abbâs, il
demanda à Dieu de ne pas exercer ces fonctions plus
de sept joui^s, sinon plus de sept mois, sinon plus
de sept ans. Il resta en charge moins de sept mois
(Ech Chemmâkhi, Kitâb es Siar, p, uiS-iiS).
4 1 . Uoratoire de Ghazâlah.
C'était une esclave noire , venue du Soudan , qui
se convertit dès qu'elle entendit réciter le Qorân.
Chaque nuit, après son travail de la journée, elle
faisait vingt milles et plus pour assister aux réunions
pieuses chez *Abd Allah Mohammed ben el Kheir
à Tin Ourzîref. Déjà, au temps d'Ech Chemmâkhi,
son oratoire, situé dans une caverne, était célèbre
(Ech Chemmâkhi, Kitâb es Siary p. 218).
42. La mosquée de Touoaft.
Peut-être faut-il voir dans ce mot le nom des
B. Itououeft, célèbre tribu berbère.
43. Une roche dans le vallon de Beggâlah,
Le qsar de Beggâlah existe encore de nos jours
dans le Djebel Nefousa, moudiriah de Lalout, au
sud de Djeridjin. Une moitié de la population est
arabe, l'autre berbère : ce qsar renferme 1 lo mai-
sons et une mosquée; ses habitants possèdent des
oliviers et du bétail (Brahim en Nefousi, Relation du
464 MAI-JUIN 1899.
Djebel NefousUy p. K'r; de Motylinski, Le Djebel Ne-
fousa, p. 102).
44. L église de Boghtourah.
On trouve la forme ii^^Db à côté de la forme
ijj^kjb (Ech Chemmâkhi, Kitâb es Siar, p. 235-2 36).
De cet endroit étaient originaires : Aboul Qàsem
Sedrat ben El Hasin el Boghtom^i en Nefousi, con-
temporain d'Abou Mohâsir el Ifatmâni (voir n" 67)
avec qui il était lié. H étudia à Ouighou auprès
d'Abou Dzarr Abân. On cite de lui un trait de fana-
tisme. Un homme de Temenkert étant venu fin-
viter, il partit avec lui. En route , ils rencontrèrent
un juif à qui le Temenkerti rendit son ssduf. Aboul
Qâsem lui adressa des reproches et le quitta. Sur la
fin de sa vie, il se remaria à une méchante femme
qui exerça sa patience. Il mourut, dit-on, à 1 5o ans
et aurait eu 120 ans à Tépoque de la bataille de
Manou à laquelle son fils assista (Ech Chemmâkhi,
Kitâb es Siar, p. 201, 235-236). — Abou *Abd
Allah el Boghtouri , homme de bien , savant et crai-
gnant Dieu; les biographes ne citent de lui qu'une
anecdote insignifiante, sur une querelle qu'il eût
avec sa femme à propos d'un esclave vendu par lui
(Ech Chemmâkhi, Kitâb es Siar, p. 328). — Abou
Ya^qoub el Boghtouri, homme d'une générosité
éprouvée. Un jour, revenant de la mosquée en temps
de famine, il trouva à sa porte vingt-cinq hommes
de Demnier, à chacun desquels il distribua une poi-
gnée de farine mélangée d'eau. L'un d'eux, devenu
. LES SANCTUAIRES DU DJEBEL NEFOUSA. 405
plus tard gouverneur de Gabès, disait n'avoir jamais
rien mangé de plus exquis que cette poignée de
l'arine. « Si Abou Ya^qoub acceptait de moi la fortune ,
ajoutait-il, je l'enrichirais, lui et sa postérité. » Etant
tombé malade chez Abou Mousa ^Isa ben Zora^ah et
Temlouchaïti , il se fit transporter chez lui ; sa fin et
sa place en paradis lui furent annoncées par une
femme d'Ouighou, Asyah, qui était venue le voir
(Ech Chemmâkhi, Kitâb es 5iar, p. 33o-33i). —
Moqrim ben Mohammed El Boghtouri, célèbre pour
sa science, écrivit la biographie des cheïkhs qui
l'avaient précédé dans le Djebel Nefousa; il est aussi
l'auteur d'ouvrages de droit. Son ouvrage historique
fut terminé dans les derniers jours de rebi^ ii Sgy
(janvier i2o3) à Djenaoun. Il avait été le disciple
d'Abou Yahya Taoufiq el Djenaouni (Ech Chem-
mâkhi, Kitâb es Siai\ p. 548).
45. U oratoire d^Aboii Bekr el Ghafsoafi.
C'était un homme pieux, mais on cite de lui un
trait de casuistique assez curieux. Quand il attachait
son âne près d'une récolte, il tournait la tête de
l'animal du côté opposé. Si on lui disait ensuite :
« Ton âne va endommager la récolte » , il répondait :
« J'ai tourné sa tête de l'autre côté ; par la permission
de Dieu, il ne se tournera pas vers ]a récolte » (Ech
Chemmâkhi, Kitâb es Siar^ p. 332).
46. L'oratoire d'Abou "^Oihmân ed Dadjdji Ou
Idrali.
Dadjdji, ou plus exactement Daggi, est situé
\m. 3i
mraiHKiiiK batioualb.
466 MAI-JUJN 1899.
dans le nioudiriah de Lalout, au fond dune gorge
et au pied dune montagne au sommet de laquelle
il existe encore de grandes ruines, une mosquée et
un moulin k huile. Le qsnr, habité par des Male-
kites, ne compte plus aujom'd'hui que dix maisons
(Brahim en Nefousi, Relation da Djebel Nefoasa,
p. »*'-h'i ; de Motylinski, Le Djebel Nefoasa y p. loi).
L'oratoire d'Abou ^Othn)àn était déjà connu au temps
d*Ech Chemmâkhi [Kitâb es Siary p. 209). Sa vie fut
écrite par Ed Derdjiui dans le Kitâb et Tabaqât (cf.
de Motylinski, Les livres de la secte abadhite, p. ai),
et reproduite par Ech Chemmâkhi (Kitâb es Siai\
p. 205-209). Il était doué du don des miracles : son
aventure avec un chacal, qui lui donna une leçon
de générosité, est racontée par le Siar berbère du
Djebel Nefousa, d'où elle a passé chez Ed Derdjini
et , de là , chez Ech Chemmâkhi ; elle a été traduite
en français d'après le texte berbère par M. de Moty-
linski [Le Djebel Nefousa y p. joi, note 2). On ra-
conte aussi que , le pays étant en proie à la sécheresse ,
Abou^Othmân possédait un verger dont les branches
se flétrirent et les feuilles et les fruits tombèrent. Sa
femme dit à son fils : « Va trouver ton père et dis-lui
de demander à Dieu d'arroser notre verger. » Quand
le cheikh vit l'enfant s'avancer vers lui , il lui dit avant
(fue l'autre n'eût parlé : « Ta mère t'a envoyé pour
(pie je demande à Dieu d'arroser notre verger. —
Oui, répondit-il. « Alors Abou ^Othmân pria le Très-
Haut (jui envoya sur son verger un nuage qui l'ar-
rosa : il prospéra et reverdit. Il est vrai que ce miracle
LES SANCTUAIKES DU DJEBEL NEFOUSA. 467
ne dura pas. Une nuit qu'Abou ^Othman était à prier
dans son oratoire, des voleurs arrivèrent et le frap-
pèrent simultanément , mais leurs coups n'atteignirent
qu eux-mêmes et le lendemain on les trouva morts.
Quand il partit en pèlerinage, il abandonna son
troupeau dans la montagne et, à son retour, il le
trouva intact, sans que les voleurs ou les. chacals y
eussent causé du dommage. Sa sainteté ne le préser-
vait pas de la colère : h la suite d'une légère dispute
avec des femmes, il invoqua Dieu contre elles ; 299
se noyèrent dans un torrent; il n'en échappa qu'une.
Les cheïkhs blâmèrent Abou ^Othmân qui, en puni-
tion, jeûna pendant un an. Il était contemporain de
l'émir rostemide El Aflah et était très lié avec le cheïkh
Abou'l Mohâser (voir n° /jy), qu'il visitait souvent.
Sa fille Menzou eut aussi des aventures extraordi-
naires. 11 mourut étouffé sous un éboulement, dans
une caverne où il allait chercher de l'argile; suivant
d'autres , on le trouva mort sur le chemin tandis qu'il
allait porter à manger aux moissonneurs ; il avait écrit
son testament sur la poussière , mais le vent effaça les
lettres.
Daggi donna naissance aussi à Chibath en Nefousi
qui portait le drapeau des Abadhites à la bataille de
Manou (283), où succomba l'élite des cheïkhs du
Djebel Nefousa (Ech Chemmâkhi, Kitâb es Siai\
p. 266-267).
47. Les trois mosquées d'Abou Mohâser,
La vie d'Abou Mohâser Mousa el Ifatmâni ben
3i.
468 MAIJUIN 1899.
Dja^far Es Sedrati est donnée par Ed Derdjini dans
le Kitâb et Tabaqât (cf. de Motylinski, Les livres de
la secte ahadhite, p. 198-202), et reproduite par
F.ch Ghemmâkhi [Kitâb es Siar, p. 1 98-202). C'était
un personnage très dévot et très scrupuleux, comine
le montre la discussion qu'il eut avec son ami'Amrous
ben Fath à propos de fablution avec ie sable en place
d'eau, un jour qu'ils étaient dans le désert. On ra-
conte qu'il fit sept fois le pèlerinage, monté sur la
même ânesse. A chaque départ et à chaque retour il
priait dans un oratoire, et sa monture répondait à
son invocation par un braiment. Un joiu* qu'il par-
tait pour la Mekke , il trouva sur sa route une gazelle
qui venait de mettre bas et qui allaitait son faon.
Elle s'enfuit à sa vue, mais il lui dit : «Reviens,
pauvre bête, je suis Mousa ben DjaYar. » La gazelle
revint et il ajouta : « Tu as mis bas sur le chemin et
les gens pourraient te nuire. » Alors il prit le faon , le
poita à quelque distance de la route et le lui laissa.
On cite de lui d'autres traits qui rappellent saint
François d'Assise, et son intimité avec les animaux,
dont il était compris plus que des gens. Sa générosité
envers tous , hommes et bêtes , était proverbiale.
48. L'église de Tin Betin.
Tin Betin est mentionné dans la vie d'Abou Za-
karyâ Yahya ben Aboul Kheir el Djenaouni (Ech
Ghemmâkhi, Kitâb es Siar^ p. 536).
49. L'oratoire d' Aboul Hasan el Abdilâni^
LES SANCTUAIRES DU DJEBEL NEFOUSA. 409
On trouve, à côté de ^j^^t , la forme (j^Ool (Ech
Chemmâkhi, Kitâb es Siary p. 2 4 1).
50. Uéglise d\Arerem en Imân devant Abdilân,
Dans le Kitâb es Siar d'Ech Chemmâkhi , ce nom
est écrit ^Ll»! -^1 et ^Uy^t (p. 178, 2.5 1, 2 5'i).
La première variante a pour elle lautorité de Yahya
ben Aboul ^Izz. C est là que se réfugièrent deux
cheikhs célèbres du Nefousa , plus pieux que coura-
geux , Abou Zakaryâ et Taoukiti (voir n° 5 7 ) et Abou
Mohâser (voir n° 4 7 ) , qui avaient accompagné Timâm
El 'Abbâs dans une expédition contre les B. Ifren.
L'éclat des épées, dirent-ils, les avait fait déserter :
ô^juJI ^ J^l ^ Lo^:?»-; Ul (Ech Chemmâkhi, Kitâb
es Siar, p. 198-199).
5 1 . Tidji n Msabilen,
52. L'oratoire de Zoughah n Irdjân.
Zoughah el Irdjânyah était une sainte née dans le
bourg d'Irdjân, d'où étaient originaires les person-
nages suivants : le qâdhi iVbou Zakaryâ Yahya el
Irdjâni, qui fut gouverneur du Djebel Nefousa.
Jl était célèbre pour son désintéressement. A la nais-
sance dun lils, les Juifs lui ayant offert un présent
de quarante dinars, il le refusa. Ils le quittèrent,
étonnés de trouver un pays dont le gouverneur ne
convoitait pas les richesses des gens. A deux reprises,
il eut à repousser les attaques des Ketâmah du pre-
mier khalife fatimite, le Mahdi *Obeïd Allah (voir
470 MAI-JUIN 189 .
p. 3 1 ) , et fut tué près de Tirekt par un des siens ,
originaire, dit-on, de Tin Bekr; mais il ne voulut
pas le nommer pour épargner à son fils le fardeau
de la vengeance (Ech Ghemmâkhi, Kitâb es Siar^
p. 243-244); — \boul Kheir el Irdjâni, contem-
porain de fimâm ^4bd el Ouahhâb , fut en contro-
verse à Forsatâ avec Abou Mohammed el Kabâoui
et Abou Yahya el Forsataï (Ech Ghemmâkhi, Kitâb
es Siar, p. i63).
( La suite au prochain cahier. )
SIX CHANSONS ARABES EN DIALECTE MAGRREBIN. 471
SIX CHANSONS ARABES
EN DIALECTE MAGHRÉBIN,
IM BÎJKES, TRADUITES ET ANNOTEES
PAR
M. C. SONNECK.
■S»««Bi
Je suis heureux de pouvoir placer sous les yeux des lecteurs
du Journal asiatique quelques extraits d'un important recueil
de poésies populaires arabes en dialecte maghrébin que je
compte , s'il plaît à Dieu , publier prochainement.
Les Arabes du Maghreb, descendants de ces guerriers
dont chacun était un poète , gardiens des traditions de leurs
aïeux , ont hérité de lem' àme poétique et de leur tempéra-
ment versificateur : tout est pour eux matière à rimer; leure
productions sont innombrables.
Sans entrer ici dans une étude détaillée des différents
genres de la poésie arabe africaine , je puis dire cependant
qu'on y constate , comme dans la population , deux divisions
principales : d'une part, les œuvres des citadins, imitation
de relies des Maures bannis d'Espagne; d'autre part, les
chants des Bédouins , procédant des poètes de l'Arabie clas-
sique. Cette dernière catégorie est de beaucoup la plus inté-
ressante : alors que les pastiches des Maures africains, en-
fermés dans le cercle étroit de leurs modèles, tombent vite
dans la monotonie, on voit au contraire le Bédouin pro-
clamer la grandeur de Dieu et la gloire de son Prophète ,
célébrer les vertus des saints de l'Islam, chanter ses amours
472 MAI-JUIN 1899.
et les exploits de sa tribu , s*enthousiasmer au souvenir d*une
chasse ou d'un coml)at, décrire en connaisseur les beautés
de sa dame ou celles de son cheval, peindre en maitre les
tableaux de la nature et, maniant avec aisance la satire et
l'épigramme, tantôt grave, tantôt badin, toujours poète,
rendre avec variété et souvent avec un grand bonheur d'ex-
pression tous les sentiments de son âme mobile. Aussi est-ce
à cette branche que j*ai fait la plus large part.
Les limites dans lesquelles j'ai dû me renfermer, sous
peine d'abuser de l'iiospitalité qui m'est offerte , ne me per-
mettant pas d'exposer dans cet article tous les résultats de
me? recherches}, — ils feront l'objet d'études d'ensemble, —
je n'ai introduit dans les notes des morceaux donnés ici que
les éclaircissements les plus indispensables et quelcpies ren-
seignements sur les faits intéressants à divers titres que j'y
ai relevés.
J'ai , dans la traduction, serré le texte d'aussi près que je
l'ai pu; c'est un mot-à-mot auquel je n'ai fait que quelques
additions pour préciser ou compléter certaines idées. Ce
procédé, auquel on peut reprocher un peu de sécheresse, a
par contre l'avantage de montrer la pensée de l'auteur
dépouillée de tout enjolivement trompeur et de permettre
une appréciation plus exacte des sentiments qu'il a voulu
exprimer : c'est le but d'une traduction d'étude.
Ces six textes sont d'origines diverses. J'ai dû renoncer,
faute d'espace, à en donner la transcription , mais j'ai signalé
dans les notes les particularités phonétiques qui m'ont paru
les plus curieuses et j'indique dans les deux paragraphes
ci-dessous les modifications et altérations que subissent con-
sonnes et voyelles dans les différentes régions du Maghreb.
Le système de transcription auquel je me suis arrêté est
celui de la Conunission scientifique de l'Algérie, auquel j'ai
apporté les améliorations imaginées par M. Sauvaire pour sa
traduction de la Description de Damas '.
'' Journal asiffti(jue , mars-avril 189^, p. aoA.
SIX CHANSONS ARABES EN DIALECTE MAGHREBIN. 473
A. Consonnes.
p. Le son légèrement guttural du liamza disparait dans
le langage ; il n'y a donc pas lieu de le transcrire :
1° Il se confond avec celui de la voyelle dont cette lettre
est affectée : ^^1 amr; JU» = JLo. sâl; \ys = ly» qrâ; ^^S\ oden;
Lj\ ibat;
2° Quand le hamza doit porter un djezm en vertu d'une
orthographe régulière , il se change en une lettre faible ana-
logue à la voyelle que porte la consonne qui le précède :
Ji' L: = J5l^. yâkol; /^= y^ bfr; ^^ = ^^^^^ moûmën,
I . L'alif, lettre de prolongation , vaut â : ^L^ yàhes.
\jalif prosthétique est généralement rendu par ë (e,
eu ou œ très brefs) : LjôjJJ >b dur èddonya. Je le rends quel-
quefois par a bref avec les gutturales : ^ilajsî aatfy.
Il ne se prononce pas et conséquemment ne se transcrit
pas :
1° Quand il vient après une lettre faible : ^.>U.JJ3 0tt Ihnâ-
der ; Lu! (jl anâ ImaaUem;
3° Quand il appartient à l'article qui détermine un mot
commençant par un hamza : JL«^i)I Jû^Lm* = J^)^ SsJ^ sâht
làrmâl.
Lj b.
c» est à peu près partout [)rononcé t. Les populations
citadines d'origine mauresque l'articulent très fréquemment
ts (le trait qui souligne un groupe de lettres indique que ce
groupe ne représente qu'un seul caractère arabe) : c>JU qâlets.
Pour cette prononciation spéciale , le c» redoul>lé sera rendu
par Us: ^^lj^ J),attsa; iÇjL^LlI èttsàhnyya.
^. Cette lettre se confond presque toujours dans le lan-
gage avec le c»; elle se transcrira donc au moyen des mêmes
474 MAI-JUIN 1899.
signes: Jl^u^^Jcl^ sftel; byJi = l^^l èttsrëyya. Chez quel-
ques tribus du Sud qui ont gardé une prononciation pure
le son du «^ s'obtient en poussant la langue sur les dents
entr ouvertes ; je le rends dans ce cas par l : i^JLxJ ta'lèb. En-
fin , en Tunisie et dans le Sud Oranais on le prononce quel-
quefois f; cette prononciation est jugëe fautive : Zifemma.
^ a plusieurs valeurs. Dans les villes et dans Touest on le
prononce dj : Jl^ djêmël. Redoublé , il sera rendu par ddj :
îisA3 qèmeddja. Chez les gens du sud, dans TAlgérie orientale
et en Tunisie il sonne jf' et, devenu chuintant, est considéré
comme lettre solaire : Jlç* jemèl; J^ éjjëmel. Au Maroc, il
équivaut à notre g dur dans un certain nombre de mots que
Tusage fait connaître : ^l^ magâz; j»^^ gens. Enfin les
Tunisiens et leurs voisins de la province de Constantine le
changent quelquefois en z ow^ J^ 'alzesed; )p^ rl^S^^ ^^'
zouâz JfÀrtoâ,
C 4.
^ kk.
ù d.
ù d. Même observation que pour le c» et le v£>; le .> et le
i sont souvent confondus. Les nomades et les Marocains
disent et écrivent l^^ pour l^S , t^^ù pour w^i , etc. Les
citadins ont une légère tendance à le prononcer dz par un
procédé analogue à celui qui est employé pour Tarticulatiou
du «±>; mais Téqui valence dz est beaucoup trop forte et d est
plus près que dz de\R vraie prononciation.
) '••
j- S, sans que jamais cette lettre puisse prendre le son z,
comme cela a lieu en français : j^\ ased; ^^^ moAsa.
i cil.
SIX CHANSONS ARABES EN DIALECTE MAGHREBIN. 475
^ s, s guttural, ne prenant jamais le son z. Employé très
souvent pour le j*, : ij>\^ = ^\y, ^I^-o = ^l>u».
jo et Li r/, rf guttural et emphatique. La similitude de pro-
nonciation de ces deux lettres permet de les rendre par un
signe unique; elles sont d'ailleurs, même dans l'écriture,
très fréquemment employées l'une pour l'autre. La même ten-
dance à l'emphase qui lait permuter le j* avec le ^^, fait
aussi qu'on rencontre souvent le jo et le li tenant lieu d'un ^
ou d'un ù : ^^ylhA— (^y ^^ ; iûa.^ = Ki>^; ^UftJLû = ptoJUï;
y t, i emphatique et guttural. Est fréquemment employé
pour le c:> : ji lit ...y» = jl L-.u^ .
c
t •
ê . Les signes les plus employés pour figurer le â sont gh
et r. Cette nécessité de recourir à plusieurs équivalents a
sa cause dans les altérations que produit dans son articula-
tion le voisinage de certaines lettres , et particulièrement du
râ. C'est l'oreille qui dicte le choix : ainsi dans deux mots
provenant d'une même racine , màghreh est plus près de vr^
que màrreb , tandis que rèrb pour Ljy£ est plus fidèle que gherb.
11 convient d'ajouter aux deux signes indiqués plus haut le q,
équivalent du ^, car c'est le son que les nomades donnent
le plus souvent au à : /isc qenem; >U^ boâqâr.
^ q chez les citadins; g toujours dur chez les Bédouins.
Il garde cependant chez ceux-ci sa valeur q dans un certain
nombre de mots enseignés par l'usage : s^ qcûwua; ^U
(l(hh\ etc.
J k.
J /.
j. m. N'a jamais le son nasal.
^ II. N'a jamais le son nasal.
476 MAI-JUIN 1899.
th.
y. Bref, ou; long, oâ. Redoublé, ww : Ju^j oasel; I^U qâ-
loâ; cj^ sÔwweb.
^. Bref, y; long, y. <^ alifhref, a.
B. Voyelles.
Le Juthu ne se prononce a ou à qu*avec les gutturales
et encore ce principe n*e.st-il pas absolu. Sa valeur la plus
générale est e ou ë ( = eu on œ très brefs).
Le kèsra est rarement prononcé i, il incline presque tou-
jours vers le même son e et ses variantes que lefatha.
Le d^imma, qui représente notre diphtongue au (assom-
brie et brève) , est transcrit soit o soit o. Il se change souvent
en (\ ,
Les voyelles longues obtenues au moyen des lettres de
prolongation sont figurées de la même manière cpie ces
lettres : LL <î ; ^ v : *-i. ou.
Le seul tanouin employé dans le langage , celui du fatha ,
s*e\|)rime en et quelquefois an.
SIX CHANSONS ARABES EN DIALECTE MAGHHEBIN. 477
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478
MAI-JUIN 1899.
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SIX CHANSONS ARABES EN DIALECTfc: MAGHREBIN. 479
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480 MAI-JUIN 1899.
Argument. — On raconte quun jeune homme
nommé ^\l^ ben Boû Fâyd, s'étant épris d'une
femme, pria son père de la demander en mariage.
Celui-ci refusa. Irrité, *Aly se procura un fusil, y
inscrivit son nom et se mit à chasser. Son père lui
ayant fait réclamer cette arme, il répondit :
1 . Vous m'envoyez demander le fusil sur lequel
est mon nom; je ne le donnerai, mon père, que de
mauvais gré.
2. D'où vient que vous en usez ainsi? Vous me
faites dire : « Apporte ton fusil que nous le mettions
en gage. » Que Dieu vous pardonne ! Je vous laisse
dans votre pays et, à cause de vous, je le jure par
Dieu, je n'y veux plus revenir!
4. Votre conduite n'est pas sensée : nos ennemis
m'insultent, ô mon père. Je pense que vous voulez
abandonner votre maison et votre jardin ^ ; pourrai-je
ensuite recouvrer mon arme ?
' V. 5. Les Mëjiâmvd possèdent les deux importantes oasis de
Scrmàn et de Sabryya, qui leur servent d'entrepôts.
SI\ CHANSONS ARABES EN DIALECTE MAGHREBIN. 481
6. Je ne serai pas amoindri pour n'être plus avec
vous : vous n'êtes plus mon père et je ne suis plus
votre fils chéri. Je crois , mon père , que vous vieil-
lissez et que vos dents tombent. Us ne vous serviront
pas les gens que vous fréquentez;
8. ils ne vous serviront pas vos amis; il ne vous
servira pas le père qui vous a engendré; elle ne vous
serv ira pas dans l'adversité la noblesse de vos proches I
Dieu veuille vous faciliter les voies nombreuses que
> ous devrez parcourir !
Son oncle l'ayant menacé de mort, il répondit :
10. Eloigne-toi du voisinage de celui qui n'est
pas venu à toi dans l'embarras; quitte-le. Mon oncle
me mande aujourd'hui sur un billet que, s'il avait
entre les mains la feuille de ma destinée, il l'efface-
rait.
12. S'il l'avait entre les mains, cette feuille, dis-
lui, [messager], qu'il l'efface ouvertement, sans se
cacher. Vous ne pourrez sans l'aide de Dieu sup-
porter la séparation. Quant aux méchants \ nous
les épargnerons.
14. Le canon de ce fusil est rouillé; sa platine
est sans force et ne joue plus quand il est armé.
Malheur à l'homme qui abandonne son enfant ! Pour
* V. i3. S-i^^^ J^î, que j'ai traduit par «les méchants», si-
gniiie proprement « ceux qui renvoient déçu l'hôte qui se présente à
leur tente».
Mil. 'S^
Idl-HINRalr. «ATIVXALK.
482 MAI-JUIIN 1899.
la moindre des choses il ma dit : « Allons ! donne
ce fusil. »
16. Je pars pour ie désert. Jlrai chez les Oulâd
Wzyi ' et je vivrai de coups demain. Dites cependant
à la belle à la chevelure tressée que je disparais pour
la tribu, mais que je reviendrai pour elle;
18. que je disparais, mais que je reviendrai pour
elle, et que tant que je vivrai, je ne Toublierai pas.
Je le jure par la tête de celle qui pour^AlJ a été
soupçonnée, la coupe de l'amour que je lui ai in-
spiré l'a vaincue ,
20. la coupe de Tamour la enivrée. 0 Dieu qui
m'as créé , donne-lui la force de supporter mon ab-
sence. Ah! qu'il est douloureux pour moi le montent
où je songe à elle. Son amour s'est fixé dans miou
cœur et l'a embrasé.
22. Mon cœur est triste; l'amour l'a broyé; il a
laissé mes entrailles réduites en poussière, au point
que je me consume dans les veilles et que je ne
goûte jamais le sommeil, au point que je suis de-
venu comme un oiseau dont les ailes sont brisées,
24. comme un oiseau qui bat vainement des ailes !
Ainsi mon esprit n'est point guéri et n'éprouve pas
de soulagement. Les yeux de l'aimée sont brillants
^ Les Ouiâd 'Az^ sont une fraction importante de la grande tribu
(les Hainamnia.
Sl\ CHANSONS ARABES EN DIALECTE MAGHREBIN. 483
et lumineux. Un seul mot d'elle enverrait ses amis à
]a mort!
'*' (]ette pièce provient de la tribu trlpolitaine des Mëhâ-
111 vd.
Les Mëljamyd sont des Cherfâ nomades dont les terres de
parcours sont situées dans la partie nord-ouest du pachalyk
de Tripoli ( vilayet du Djebel, qaymaqamlyk du Hoûd), dans
la vaste plaine dite de la Djefàra, non loin de la frontière
tunisienne. Ces bédouins doivent à leur qualité de descendants
du Prophète une influence qui s'exerce sur toutes les popu-
lations de la région; c'est parmi eux que l'administration
turque choisit les motesarrif du vilayet.
Leur genre de vie , c[ui n'a pour ainsi dire pas changé de-
puis qu'ils ont quitté la péninsule Arabique, et la noblesse
de leur origine , qui leur fait un devoir de conserver pieuse-
ment tout ce qui peut rappeler leur passé, ont puissamment
contribué au maintien de leurs mœurs et de leur langue, et
leurs productions poétiques ont gardé quelque chose du carac-
tère solennel, sentencieux et sauvage de celles de leurs an-
cêtres préislamiques. Nerveux et concis, parfois jusqu'à la
sécheresse , leurs vers se bornent à esquisser l'idée à exprimer,
laissant à l'auditeur le soin de la comploter, tâche aisée quand
il connaît les circonstances qui ont inspiré le poète, mais ir-
réalisable pour l'étranger qui ignore ces paiiicularités.
On n'a de renseignements ni sur l'auteur de cette chanson,
ni sur l'époque à laquelle elle* a été composée. L'argument
en arabe régulier placé en tête, sans doute ajouté après coup ,
a été reproduit tel qu'il figure sur l'album duquel elle a été
extraite.
NOTES DU TEXTE.
V. 1. ^1 J^ 'aloL [ê\U^ se prononce ^ally. Lelision de l'article
déterminant un mot qui commence par une lettre lunaire est
constante après la préposition 'ala : 'alhày^ = /^il J».*.
32.
484 MAI-JUIN 1899.
LpmI est une forme emphatique de ^\ et non un pluriel , comme
une orthographe commune pourrait le faire supposer.
Ucdif qui termine la rime est purement orthographique : le hâ
est bref; car, contrairement à ce qui a lieu en poésie régulière, la
syllabe finale d'un hémistiche ou d'un vers n'est pas obligatoirement
longue.
Prononcei joûtt^ pour joûdty : permutation du dâl en ta et in-
sertion de la première de ces lettres dans la seconde ( ^^Juo «L^^t
C:y*-3'^^t i).
V. 3. Les copistes de chansons font un véritable abus de i*alij
d'union. Je n'ai laissé subsister que ceux qui sont absolument indis-
pensables à la figuration de la prononciation. Je ne puis examiner
ici tous les rôles de ïalif dans le langage ; cette étude m'entraînerait
trop loin.
y. 5. Mën sêb^l devient méssb^l par la permutation du nonn en
s^n (voir la note du v. i).
V. 7. Le ta pronominid se change en ta (voir la note du v. 1 ci-
dessus) et il faut lire on tt^h.
V. 10. Dans toutes les rimes en u (pour ï) je ne transcris pas
le ^à dont l'articulation presque imperceptible est suffisamment
marquée par l'arrêt brusque sur 1'^ bref.
Ce qui vient d'être dit au sujet du ë remplaçant le ï s'applique
entièrement au » pronom affîxe de la 3* personne du masculin sin-
gulier : s«xeb , qui se prononcerait bâ *dho chez des citadins , devient
ici bâ 'dâ.
V. i3. Cette syllabe hom fausse la rime de la pièce, qui est hà
pour le quatrième hémistiche des robay ou doû beyt qui la com*
posent. La correction est des plus simples : il suffit de considérer
M comme un pluriel , ce qui justifie l'emploi du pronom féminin
singulier.
V. 2 2. J«xp = Kbett^, pour les raisons données plus haut.
j-,> j-»>^ pour ^jm\^ j-,>^ est formé des deux verbes j«>j et ^J^ù
f. O qui signifient «fouler aux pieds, écraser, broyer». C'est un
vestige de la vieille langue arabe , qui employait celte juxtaposition
de mots synonymes et de même désinence pour donner plus d'éner-
gie à l'expression : lâS^ ÛJ J^^ - jo-o vj^tp^ i î>»5j • . .
V. 2 3. Le Ad du pronom personnel se change en hâ dans la pro'
nonciation pour les raisons déjà indiquées.
SIX CHANSONS ARABES EN DIALECTE MAGHREBIN. 485
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MAI-JUIN 1899.
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SIX CHANSONS ARABES EN DIALECTE MAGHREBIN. 489
Cantique en l'honneur de Lalla ^Aycha el Màn-
noiibyya.
1. Un feu ardent brûle au fond de mon cœur;
1 amour s'est emparé de moi et je suis son otage el
son captif. Mon âme s'est arracViéc de mon corps et
le sommeil se refuse cruellement à ma paupière.
Celle qui en est la cause est cette belle aux yeux
noirs, cette autre Redâh^, \\ycha la sainte, dont je
je suis séparé, ^Aycha, dont le nom est « or pur »-.
Pourquoi .î^ Pourquoi? El Mànnoûbyya!
5. Pourquoi ces rigueurs, ma bien-aimée! Pour
^ V. o. Ev Redâk et aussi Er Rêddâk et même Er Roûdâh est
un personnage de roman. C'est le nom d'une princesse zenatyenne,
de qui un chevalier Ahmed , chef de l'armée helâlyenne qui enva-
hissait le Maghreb, se serait épris en entendant louer sa beauté et
dont il aurait fini par conquérir la main à la suite d'aventures
qui rappellent celles de 'Antar s'efforcant de mériter 'Abla. Ce nom
est devenu en Maghreb le synonyme de « très jolie femme » , et l'on
dit couramment : ^bJo iu5*3 ou ^l»>^ iu^.
^ V. 3. ^Aycha, dont le nom est a Or pur». Ahmed Khoûdja s'est
inspiré pour composer son cantique d'une petite biographie de ia
sainte femme dont il chante les louanges. Cet opuscule a pour
titre : iL-o>JUI iLû^.U JL*3 ^(^ Âi^LxJl HLJJf, lh<^\ ^^Lu ^i
^j-i^^l I4JLC 4Mt (^^ . Les passages suivants qui en sont extraits
montrent comment Lalla 'Aycha a reçu ce deuxième nom : oJU
490 MAI-JUIN 1899.
ton amour, je suis abreuvé de dédains; pour ton
amour, belle aux noirs regards, je dépéris alors que
tu conserves le port du chêne ^. Le feu qui me dé-
vore s est attaché à mon âme et mon esprit est dé>
chiré par les épreuves. 0 toi qui te montres rebelle
à mes désirs, belle à Tœil noir, si tu es irritée contre
moi, je ferai publiquement amende honorable, je
t'apporterai sans tarder Toffrande, symbole de mon
hommage ,• j aurai garde de m'en dispenser.
10. Instruis-moi, compatis à ma peine. Ne m'as-
tu pas dit : « Je t'apporterai promptement la bonne
nouvelle n^P Viens ! que dans le sommeil mes yeux te
voient t avancer vers moi, beauté aux noires pru-
nelles. Je me consume dans l'attente de ton image,
je suis à bout. Pourquoi? Pourquoi? El Mànnoû-
byya!
1 ^ . Depuis longtemps j'espère te voir et toujours
s'éloigne le terme de mon attente. Mes nuits s'écou-
lent dans des cris de détresse; tel un naufragé dans
la mer aux flots en courroux. Pour toi je suis devenu
fou d'amour, épris de ta démarche pleine de no-
blesse, et je me vois seul dépérir parmi ceux de mon
temps. 0 beauté intraitable! belle aux yeux aga-
^ V. 6. y!^, qui signifie proprement «chêne zéen», est em-
ployé dans la poésie populaire avec le sens générid d'« arbre droit
et flexible» : cyprès, peuplier, etc. G*est l'image orientale bien
connue, l'équivalent du ow«U 3««w ou 003^ persan.
^ V. 10. jM^U y^li JJ (d^i litt. : «Je t'apporterai la nouvelle
à cheval», c'est-à-dire «vite, rapidement».
SIX CHANSONS ARABES EN DIALECTE MAGHREBIN. 491
çants, je suis dans le plus pitoyable état. Puisque
tu me repousses et que tu renies ta promesse, sans
hésiter je t'appellerai devant Dieu.
19. Si tu ne daignes pas jeter tes regards sur
moi, c'est demain, belle parée de vêtements somp-
tueux, que je ferai entendre ma plainte à l'Envoyé
de Dieu, qui a clos la série des prophètes; car tu
m'as dit : « Je te tirerai de la mer où sont plongés les
naufragés ». Je suis serviteur de ton sanctuaire , beauté
aux yeux noirs. Pourquoi? Pourquoi? El Mànnoû-
byya !
23. Laisse-toi fléchir et appelle ton serviteur,
habitante de la cité verte ^; je ferai amende hono-
rable et je viendrai à toi, cruelle aux lourds ban-
deaux noirs. Nous avons, dans les Menâqeb^, en-
tendu le récit de tes belles actions : d'un cuivre vil
tu tiras de l'argent pur quand tu sortis, reine de ton
époque, pour te rendre auprès des hommes qu'illu-
minait l'éclat de la piété ^. Le malheureux, éprouvé
^ V. 2 5. El K/iàdra «la Verte» , est encore le surnom de Tunis.
^ V. 2 5. El Mênâqeh «les Miracles». Cest le titre de l'opuscule
dont il est parlé à la note 2. V. 3, p. 489.
^ V. 2 5. Ce vers et les suivants, jusqu*à la fin de la strophe,
font allusion à l'un des miracles les plus connus de Lalla *Aycha.
Se rendant un jour à une réunion d*hommes pieux, elle fut ren-
contrée par un libertin qui , séduit par son incomparable beauté , la
suivit en lui tenant un langao:e déshonnête. Elle le conduisit ainsi
jusqu'au lieu de la réunion où d entra avec elle. Indignés, les
dévots personnages qui composaient l'assistance voulurent lui faire
un mauvais parti; mais ^Aycha, prenant sa défense, leur dit : «Cet
492 MAI-JUIN 1899.
par Tamour, te rencontra et t'aborda. En recevant
la grâce, cet amant, dont le dessein avait la perfidie
pour base, fut favorisé et sauvée Ainsi, vénérable
assistance^, il avait été de toute éternité prédestiné.
Ils te consultèrent, dame de tes semblables, .et tu
répondis : « C'est un amant sincère, versez-lui le vin
[de Tâmour divin] ». Par toi il parvint aux degrés
les plus élevés de la perfection : Notre-Seigneur tout-
puissant t'avait donné le pouvoir de faire ce pro-
dige.
31. Ce sont là tes mérites, ô citadine à qui le
Souverain Maître a accordé une incontestable puis-
sance, beauté aux yeux enchanteurs, ^Aycha, notre
reine.
32. Sn Ahmed khoûdja , chef des poètes de l'é-
poque , a dit : « J'ai ciselé ces paroles, qui sont de ma
homme nous aime; il faut le récompenser de son amour. Je vous
propose de lui conférer le rang qu'occupait celui de nos amis que
la mort nous a enlevé». Ainsi fut fait. Cet homme pervers, subite-
ment converti, ne cessa depuis lors de donner des exemples de
piété et devint im saint dont le renom s^accrut par plusieurs mi-
racles.
^ V. 27. li y a ici un jeu de mots sur dULiM qui signifie «tiré
d'affaire, sauvé», mais a, dans la terminologie soûfy te, un sens par-
ticulier : le Scdeli « qui marche dans la voie qui mène vers Dieu > est
le religieux qui, à la suite de ses prières et de ses macérations, est
favorisé d'extases, de visions, d'entretiens avec le Prophète et les
saints personnages de l'Islam.
^ V. 28. On nomme hàdra la réunion des membres d'une con-
frérie religieuse présidée par le chef de l'ordre, et, par exte^iou,
une réunion de Khouân.
SJX CHANSONS ARABES EN DIALECTE MAItHREBIN. 493
composition, l'an mil et cent. Toi qui écoutes ces
strophes \ ajoute à ces nombres après quatre-vingt-
dix le chiffre huit-. Jadresse mon salut à tous ceux
qui sont ici réunis , et celui qui me défiera , je Tabreu-
verai d'amertume». Pourquoi? Pourquoi? El Màn-
noûbyya !
^*' Lalia 'Aycha el Mànnoùbyya , à la louange de qui est
composé ce cantique, naquit près d'El Mânnoûba (la Ma-
nouba), petite bourgade à deux lieues environ à Touest de
Tunis, dans le dernier quart du vi* siècle de Thégire, et
mourut le 2 1 redjeb 665 (17 avril 1267), entre 76 et 80 ans.
Elle est enterrée à Tunis, en dehors et à quelque distance
de la porte d'El Fëllàq (aujourd'hui Bâh el Fëllâh), sur une
éminence qui domine la sebkha de Sëddjoûmy. Son tombeau
est très fréquenté, surtout par les femmes, qui viennent sol-
liciter son intercession pour faire cesser leur stérilité.
Lalla *Aycha se fit remarquer dès son extrême jeunesse
par sa piété rigoureuse et sa morale intransigeante ; célèbre
par ses quatre vingts miracles, elle a inspiré de nombreuses
médha qui se chantent aux réunions tenues dans son sanc-
tuaire.
Les poètes populaires se décernent volontiers les épithètes
les plus élogieuses. L'auteur de ce cantique, Tunisien qui
vivait à la fin du siècle dernier, s'intitule « chef des poètes
de l'époque». Rarement titre ne fut moins mérité. Le nord
de la Tunisie, de l'aveu même des indigènes, a toujours
compté peu de poètes comparativement au sud de la Ré-
gence , et leur talent n'a jamais pu être mis en parallèle avec
^ V. 33. La ÂMi-J^', pi. jaSI>5, est une sorte d*antienne. Dans
les strophes qui portent ce nom, le maître chante le premier hé-
mistiche et le chœur le second.
- V. '6^. L'année 1198 s'étend du 26 novembre 1783 au i4 no-
vembre 1784.
494 MAI-JUIN 1899.
celui des bardes bédouins. La composition d'Ahmed Khoûdja
en est une preuve. Elle se fait remarquer par une grande
pauvreté de langue et de nombreuses répétitions. Quoique
la répétition ne soit pas considérée par les écrivains arabes
comme un défaut grave , celles que Ton relève ici ne doivent
cependant pas être toutes mises à la charge de l'auteur : les
chanteurs et les copistes y ont contribué pour leur part.
Quand la mémoire leur fait défaut ou quand le sens de
quelque mot leur échappe ils remplacent les passages oubliés
ou incompris par des expressions empruntées , tantôt à la
pièce elle-même , tantôt à un morceau étranger et sadaptant
plus ou moins bien au contexte. Ainsi s'exphquent les re-
dites, les coq-à l'âne, les vers qui ne riment pas, etc.
Les couplets de ce cantique se divisent en <^\5^ et ïj^^ys»
Ces titres ne sont autre chose que des indications pour les
chanteurs. Le rekâb est le solo du maître. Dans la toaryda,
le maître chante seul le premier hémistiche du vers , le se-
cond étant dit deux fois par les pUjuL ou accompagnateurs.
Le dernier vers de la toiiryda se nomme iUl^; c'est un re-
frain chanté par le chœur, el Khèniâmsa, pi. de j-i^.
NOTES DU TEXTE.
V. 2. Js^MM^ Jbfi est prononcé 'ahesed, altération tunisienne de la
prononciation du ^.
V. 3. Ce vers finit par un ^ alors que les autres riment en qm;
il est toléré de faire rimer accidentellement — ï^^yhiJ — deux
lettres analogues.
V. 5. iuUJÎ est pour *j\j^\ par suite de la chute du hamza.
V. i8. v:»Js-<6), r^/ie« est pour Jijoè, par une double altération:
le ^ s'est changé en ^ suivant l'usage tunisien et le ^ s'est adouci
en 9 sous l'influence de la sifflante ^ .
SIX CHANSONS ARABES EN DIALECTE MAGHREBIN. 495
III (*)
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496
MAI-JUIN 1899.
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SIX CHANSONS ARABES EN DIALECTE MAGHREBIN. \91
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'iOK MAI-JUIN 1899.
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SIX CHANSONS ARABES EN DIALECTE MAGHREBIN. 501
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SIX CHANSONS ARABKS EiN DJALKCTE MAGHREBIN. 503
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SIX CHANSONS ARABES E\ DIALECTE MAGHREBIN. 505
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506 MAI- JUIN 1899.
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SIX CHANSONS y\UAHKS EN DIALKGTE MAGHREBIN. 507
sa'yd et HYZYYA.
I . Consolez-moi, nobles amis : la reine des belles
repose sous les pierres du tombeau. Un feu ardent
me dévore; je suis à bout. O sort cruel ! * Mon cœur
a suivi la svelte Uyzyya.
3. Hélas! nous étions heureux naguère, comme
au printemps les fleurs des prairies ; que la vie avait
pour nous de douceurs ! Gomme Tombre d'un fan-
tôme, cette jeune gazelle a disparu, ravie par un
inévitable et impérieux destin.
5. Quand elle marchait sans détourner ses re-
gards, ma bien-aimée rendait fous les sages; tel le
bey du camp. Un large poignard est passé dans sa
ceinture. 11 est entouré de soldats et suivi de cava-
liers et chacun s'empresse à sa rencontre porteur
d'un présent. Armé d'un sabre de l'Inde, d'un seul
mouvement de sa main il partage une barre de fer
ou fend un dur rocher. Que d'hommes il a tués chez
les tribus rebelles ! Orgueilleux et superbe , il s'avance
comme pour défier . . .
9. C'est assez glorifier le bey. Dis-nous, chan-
teur, dans une chanson nouvelle, les louanges de la
fiHe d'Ahmed ben el-Bey.
10. Consolez-moi, nobles amis : la reine des
' \ . :>.. ^ L* ^i signifie littéralement : «J'ai ce que j'ai».
508 MAI-JUIN 1899.
belles repose sous les pierres du tombeau. Un feu
ardent me dévore; je suis à bout. 0 sort cruel ! Mon
cœur a suivi la svelte llyzyya.
12. Elle laisse flotter sa chevelure, qui se dé-
roule, exhalant de suaves parfums. Ses sourcils sont
arqués comme deux noân^ tracés sur un message.
Ton œil est comme la balle rapide enfermée dans
la cartouche d'un fusil européen, qui, aux mains
des guerriers, atteint sûrement le but. Ta joue est
la rose épanouie du matin et le brillant œillet et le
sang qui l'arrose lui donne l'éclat du soleil. Tes dents
ont la blancheur de l'ivoire et dans ta bouche étin-
celante la salive a la douceur du lait de nos brebis
ou du miel apprécié des gourmets. Voyez ce cou
plus blanc que h. cœur du palmier, cet étui de cristal
entouré de colliers d'or ! Ta poitrine est de marbre;
ses deux jumeaux, que caressaient mes mains, sont
comme ces pommes dont le parfum rend la santé
au niîilade. Ton corps a la blancheur et le poli du
papier; on le dirait de coton ou de fine toile de lin
ou encore de la neige qui tombe dans une nuit
obscure. Myzyya laisse pendre sa ceinture qui incline
vers la terre et dont les tortis entremêlés retombent
sur son flanc repli par repli. Regardez ces jambes
qui semblent se quereller avec les khëlkhâl^; écoutey.
' V. 13. La comparaison de l'arc i^égulier des sourcils à deux
noùn Iracrs par un calligraphe liabile est un des clichés de la poésie
populaire.
' \ . 'U). A cause du i)ruit que font ces bijoux en s*agitant, dans
la tnan^ie, autour des cheville'j.
SIX CHANSONS ARABES EN DIALECTE MAGHREBIN. 509
le ciiquetis des anneaux accouplés surmontant son
brodequin. . .
2 ] . Nous campions à Bâzer ^ . Je saluais chaque
matin celte belle et nous goûtions en paix les félicités
dlci-bas. Je portais chaque matin mes souhaits à
n)a gazelle et j'obéissais à mon sort, plus heureux
que si j'eusse possédé tous les biens et tous les tré-
sors de la terre : la richesse ne vaut pas le tintement
des Uiëlkhâl! Quand je franchissais la montagne, je
rencontrais Hyzyya. Elle marchait au milieu des
prairies, se balançant avec grâce et faisant résonner
ses khëlkhâL Ma raison s'égarait , mon cœur et mes sens
se troublaient . . .
25. Après un été passé dans le Tell, nous re-
descendîmes ma chère âme et moi vers le Sahara. . .
26. Les litières sont fermées, la poudre retentit;
mon cheval gris me mène vers Hyzyya. On met en
route le palanquin de la coquette et nous dressons
le soir nos tentes à Azâl; Sydy-1-Ahsën est devant
nous et aussi Ez-Zërgâ. Puis on se dirige vers Sydy
Sa^yd, El-Mëtkë^oûk et Mëdoukâl aux palmes, où
l'on arrive dans la soirée. On charge de grand ma-
tin, au lever de la brise. Sydy Mëhammed, notre
gîte, fait l'oinement de cette terre paisible. De là.
' \. il. Bàzer, \aste plaine au sud-est de Sétif (province de
CoQstanline). Les nomades de Biskra viennent y passer rété et en
même temps s'y approvisionner de gra'ns.
510 MAI-JUIN 1899.
les litières se rendent à El-Mëkhèràf. Mon cheval
gris, comparable à un aigle, ra emporte dans sa
course. Je m'achemine vers Ben Seryër avec la belle
aux bras tatoués. Quand on a traversé l'oued [Dje-
dy ] , on franchit la hânya ^ et on passe la nuit à Roûs-
ët-rouâl, près des sables. Ben Djëllâl est l'étape de la
marche suivante. L ayant quitté, on campa à El-
Bësbâs et enfin à Rl-HërNmek avec ma bien-airaée
34. A combien de fêtes prîmes-nous part ! Ijancé
dans la carrière'^, mon cheval gris, comparable à un
fantôme, disparaissait totalement avec moi. H^zyya,
jj^rande comme la hampe dun étendard, me regar-
dait, montrant dans son sourire les perles de sa
bouche. Elle parlait par allusions, me faisant ainsi
comprendre ce qu elle voulait me dire. La fille de
jjàmj'da était alors comparable à l'étoile du matin
ou à un palmier qui, dans un jardin , est seul grand
et droit au milieu de ses semblables. Le vent l'a dé-
raciné; il Ta arraché pendant qu'il s'inclinait. Je ne
m'attendais pas à le voir tomber, cet arbre que je
pensais devoir être toujours protégé. Je croyais que
le Dieu souverainement bon lui donnerait congé de
^ V . 3 1 . On appellt^ hànya un plateau renfermé dans une boucle
(le ri\icre. Dans les cours d'eau du Sud ces plateaux sont générale-
ment rouverts de végétation arborescente. Dans le Tell on les nomme
nucldjo. ^4-5.
- V. 31. tritJv» pour Jû»^j* (de ^jmù^ «fouler aux pieds, piétiner»
signifie «champ de bataille, arène».
SIX CHANSONS ARABES EM D[ALËCTE MAGHREBIN. 511
vivre; mais le Seigneur mon Maître l'a fait pencher
\ei's la terre! . . .
39. Je reprends mon récit. Campés sur TOued
Itel, nous ne formions qu'un seul douar. C'est là,
ami, que la reine des jouvencelles^ me dit adieu.
C'est dans cette nuit quelle paya sa dette à la mort;
c'est là que la belle aux noirs regards goûta le tré-
pas et quitta le monde. Elle se serrait contre ma poi-
trine et rendit l'âme sur mon sein. Mes yeux inon-
dèrent mes joues de leuis larmes et je pensai devenir
fou : j'errai dans la campaghe, ne laissant ni ravin,
ni montagne, ni colline. Elle me ravit mon âme, la
belle aux yeux noirs , la descendante d'une race il-
lustre; elle iiccrut encore les brûlures de mon cœur.
4 4 . On l'enveloppa d'un linceul la fdle de l'homme
au rang élevé; ma fièvre empira, ébranlant mon cer-
veau. On la plaça sur un brancard celle qui séparait
de magnifiques pendants d'oreilles. Je demeurai stu-
pide, indidérent à tout ce qui m'entourait. On l'em-
porta dans un palanquin, dans son palanquin co-
quet , cette dame de beauté , cause de mes chagrins ,
dont la taille était comme la hampe d'un drapeau.
Sa litière est ornée de dessins bigarrés, brillants
comme l'étoile du matin, colorés comme l'arc-en-
ciel qui resplendit, quand vient le soir, au milieu
des nuages; elle est tendue de soie et tapissée de
A
' \ . on. J^^ L'sl une aitératioa de jJl£t.
512 MAI-JUIN 1899.
damas broché. Et je suis, moi, comme un enfant,
réduit au désespoir par Hyzyya. Que de tourments
j'ai endurés pour celle dont le profil était si piu* !
Elle ne reparaîtra plus dans cette demeure d'ici-bas.
Elle est morte du trépas des martyrs, la belle aux
paupières teintées de koheal!
50. On l'emporta vers un pays nommé [Sydy]
Khâled et elle se trouva le soir sous les dalles du
sépulcre, celle dont les bras étaient ornés de ta-
touages : ses yeux de gazelle avaient pour jamais
disparu à ma vue. O fossoyeur, ménage la gazelle du
désert ; ne laisse point tomber de pierres sur Hyzyya !
Je t'en adjure par le Saint Livre, par les lettres qui
forment le nom du Dispensateur de tout bien, ne
fais point tomber de terre sur la dame au miroir^ !
54. S'il fallait la disputer à des rivaux, je fon-
drais résolument sur trois troupes de guerriers; je
l'enlèverais par la force des armes à une tribu en-
nemie et, dussé-je le jurer par la tête de cette beauté
aux yeux noirs, je ne compterais pas mes adver-
saires , fussent- ils cent ! Si elle devait rester au plus
fort, je jure qu'elle ne me serait pas ravie : j'attaque-
rais au nom de [Jyzyya des cavaliers sans nombre*.
' \. 53. Le poète éuiimère successivement toutes les parties de
la parure et de la toilette de Hyzyya. Le mii'oir dont il s'agit ici se
porte suspendu au cou par un cordon de soie. Cest une petite ^ace
ronde enfermée dans une monture de cuir rouge rehaussée de bro-
Heries d'or ou d'argent.
'^ \. 56. y^j^^ ou ^ytayjic, désigne une armée puissante, um*
SIX CHANSONS ARABES EN DIALECTE MAGHREBIN. 513
Si elle devait être la récompense du vainqueur vous
entendriez le récit de mes exploits : je l'enlèverais de
haute lutte aux yeux des assistants. S'il fallait la mé-
riter dans des rencontres tumultueuses, je combat-
trais des années pour elle, je la conquerrais au prix
de persévérants efforts, car je suis un vaillant. Mais
puisque telle est la volonté du Compatissant Maître
des Mondes, je ne puis détourner de moi cette cala-
niité. Patience ! Patience ! J'attends le moment de
le rejoindre; je pense à toi, ma bien-aimée, à toi
seule ! . . .
6 I . Nobles amis , mon cheval gris me t6ait quand
il s'élançait. x\près mon aniie, lui aussi est parti et
m'a quitté. Mon coursier, parmi ces collines, l'em-
portait sur les autres chevaux et, quand il se trou-
\ait mêlé au tumulte de la guerre, on le voyait en
tête du peloton. Quels prodiges n'accomplissait-il
pas dans l'arène guerrière ! 11 se montrait au premier
rang de ses semblables , car sa mère était une fine
troupe nombreuse de cavaliers. Les Arabes algériens se servent du
second de ces mots pour rendre Texpression française Chasseurs
[d' Afrûiue] , qui répond au sens exprimé par io moi ^yojjia et pré-
sente en outre une certaine analogie de son. On sait que quand ils
nous empruntent des l(»rmes ils les dénaturent pour les rapprocher
de vocables appartenant à b»ur langue. C'est ainsi qu'ils transcrivent
notre mot ^^a/ï/t* (particulièrement J'oreslier] par *>jj, plur. s^^^.
Or *>*5 signifie «singe» et désigne aussi dans les massifs monta-
gneux du Grand Atlas un rongeur de la taille et du tempérament
de la marmotte. De sorle ([u'en semblant employer une expression
française ils peuvent sans inconvénient donner libre cours à leur
esprit caustique.
iMi-nivi mr. !>*Tiu^*tr. .
514 MAI-JUIN 1899.
cavaie! Combien il excellait dans les joutes entre les
douars à la suite de la tribu en marche; je tour-
noyais avec lui insouciant de ma destinée.
65. Un mois plus tard j e perdais ce cheval : trente
jours après Hyzyya, cette noble bête mourut et resta
dans un précipice. Il ne survécut pas à ma bien-
aimée; tous deux sont partis, me faisant d'éternels
adieux. O douleur! les rênes de mon cheval gris
sont tombées de mes mains. En me laissant derrière
(»ux Dieu a fait de ma vie une mort; pour eux je me
meuis. 0 cruel malheur! Je pleure de cette sépara-
tion comme peut pleurer un amant. Mon cœur brûle
(*haque jour davantage et mon bonheur a fui ^ O mes
\ eux ! pourquoi tant de lai'mes ? Sans doute les plai-
sirs du monde vous raviront. Ne me ferez-vous point
fj^ràce ? Mon âme voit grandir ses tourments : la belle
aux cils noirs qui faisait la joie de mon cœur repose
sous la terre. Je pleure, et ma tête blanchit, pour
la beauté aux dents de perles ^. Mes yeux ne peuvent
supporter la séparation de leur amie.
73. Le Soleil qui nous éclaire monte au zénith,
[)uis gagne TOccident; il disparaît après avoir atteint
au milieu du jour le sommet de la voûte céleste. La
Lune, qui apparaît et brille en ramadan, voit Avenir
l'heure du coucher et dit adieu au monde. J'emploie
^ V. 69. LiU. : «EHt^ a troublé mon eau».
^ V. 73. ljIjJ\ («^y^ «qui a les dents canines |)etites et arrou-
ditts». C'est une beauté chez les Arabes.
SIX CHANSONS ARABES EN DIALECTE MAGHREBIN. 515
ces comparaisons pour la reine du siècle, la fille
d'Ahmed, descendante dune race illustre, fille de
Douâouda^
76. Telle est la volonté de Dieu, mon Maître
Tout-Puissant. Le Seigneur a manifesté sa volonté
et a emporté jjyzyya. Donne-moi la patience, mon
Dieu ! Mon cœur meurt de son mal , Tamour de
jjyzyya me la ravi quand elle a quitté la terre.
78. Elle vaut deux cents chevaux de race;
ajoutes-y cent juments toutes bêtes de selle ^. Elle
vaut un troupeau de mille chameaux; elle vaut un
bois de palmiers dans les Zybân. Elle vaut tout le
pays du Djeryd, ce qui est proche et ce qui est au
loin; elle vaut le pays des Nègres, le Haoussa et ses
habitants. Elle vaut les Arabes du Tell et ceux du
Sahara et tous les campements des tribus, aussi loin
que puissent atteindre les caravanes voyageant pai"
tous les chemins. Elle vaut ceux qui mènent la vie
nomade et parcourent les deux continents; elle vaut
ceux qui, sédentaires, sont devenus citadins. Elle
\ a ut des trésors de richesses , la belle aux beaux yeux ,
et si tu trouves que c'est peu, ajoutes-y les gens des
villes. Elle vaut les troupeaux des tribus et l'or Ira-
' \ . 70. l)ouàoii(l(L clans l'Est, Djouàd clans l'Ouest, sont deux
expressions cjui désignent les familles de noblesse militaire.
^ Voir dans la \\1* Orientale (Lazzara) un mouvement ana-
logue :
Certes, lo vieux Orner, pacha de Xégrepont,
l'oiir elle eût tout donné . . .
34.
516 MAI-JUIN 1899.
vaille par les orfèvres ; elle vaut les palmiers du Dra*
et le pays des Châouyya. Elle vaut les richesses con-
tenues dans les océans , dans les campagnes et dans
les villes, au delà du Djebel ^Amoûr et jusqu'à
Ghàrdâya. Elle vaut, elle vaut le Mzâb et les plaines
du Zâb, n'en déplaise aux gens des qoabba\ et aux
saints hommes amis de Dieu. Elle vaut les chevaux
recouverts de riches caparaçons et Tétoile qui brille
quand arrive la nuit. C'est peu ! c'est peu ! pour ma
bien-aimée, l'unique remède à mes maux. O Dieu
Majestueux, pardonne au pauvre malheureux; pai'-
donne, mon Seigneur et mon Maître, à celui qui
gémit à tes pieds !
89. Vingt-trois ans! c'était Tâge de celle qui se
parait d'une écharpe de soie^; mon amour l'a sui-
vie, il ne revivra jamais dans mon cœur. Consolez-
moi , Musulmans , mes frères , de la perte de la ga-
zelle des gazelles qui habite le séjour ténébreux,
Téternelle demeure! Consolez-moi, mes jeunes amis,
d'avoir perdu celle qu'on eût dit un faucon sur son
aire! elle n'a laissé d'elle que son nom, donné au
campement où elle s'éteignit. Consolez -moi, ô
hommes ! j'ai perdu la belle aux khëlkhâl d'argent
pur; on l'a recouverte d'un voile de pierre reposant
sur des fondations bien bâties. Amis, consolez-moi
' V. 80. Les gens des (jouhba (pour (jôbba) sont les mai'abouls
el les saints personnages sur les toni Idéaux desquels la piété des
Musulmans a élevé des coupoles.
- V. 89. [«^c «édiarpe, cei: ture de soie» [Sud).
SIX CHANSONS ARABES EN DIALECTE MAGHREBIN. 517
de sa perte ! c était la cavale de Dyâb ^ : elle n'avait
jamais obéi à un autre cavalier que moi.
94. J'avais de ma main tatoué de dessins qua-
drillés la poitrine de cette beauté vêtue d'une fine tu-
nique et aussi les poignets de ma chère âme. Bleus
comme le col du ramier, leurs traits ne se heurtaient
pas; parfaitement tracés, quoique sans qâlàni, ils
étaient l'œuvre de mes mains. Je les avais dessinés
entre ses seins, leur donnant d'heureuses propor-
tions et sur les bracelets de ses poignets j'avais écrit
mon nom. Et même sur sa jambe j'avais figuré une
palme; que ma main l'avait bien faite! Ce sont ]h
les jeux du sort !
98. Sa^yd, toujours épris de toi, ne te reverra
plus; le seul souvenir de ton nom lui ravit le senti-
ment.
99. Pardonne-moi, Dieu Compatissant; par-
donne aussi à tous [les assistants]. Sa^yd est triste;
il pleure celle qui lui était chère comme son âme.
Pardonne, Seigneur, à cet amant, pardonne à Hy-
zyya; réunis-les dans le sommeil, Toi qui es le Très-
Haut. Pardonne à l'auteur qui a composé ce poème
et en a disposé les vers : c'est deux Mfin, un Hây
un Dâl [MoHaM[M)eD] qui a rapporté ce récit.
102. O Toi qui connais l'avenir, donne la rési-
^ V. 93. Dyâi) beu Kanem , personnage iiif|)ortant du roman des
Benv Helâl.
518 MAI-JUIN 1899.
gnation à ce fou d'amour. Je pleure comme un exilé;
mes larmes apitoieraient mes ennemis ! Je repousse
la nourriture que ma bouche trouve insipide et le
sommeil lui-même est refusé à ma paupière. Entre
la mort de ma bien-aimée et la composition de cette
pièce, trois jours seulement s'écoulèrent ^ Elle me
quitta, me disant adieu, et ne revint point vers
moi.
105. Cette chanson , ô vous qui m'écoutez, a été
achevée en Tan mil et deux cents; complétez-en la
date en y ajoutant quatre-vingt-dix, auxquels vous
joindrez les cinq qui restent (i agS).
106. Cette chanson d'Ould es Seryr nous l'avons
composée, par manière de souvenir, le mois de l'^Ayd
el-Kebyr, qui est le mois des chansons, à [Sydy]
Kliâled ben Sinân. Un tel (Mohammed) ben Guy-
[oûn a dit de celle que naguère vous vîtes encore
vivante : Mon C(£ur a suivi la svelte Hyzyya.
^*^ L'auteur de cette qesjtUi est un trouvère de Sydy Kljà
led (cercle de Biskra) nomme Moljammed ben Guytoûn,
célèbre dans tout le Sud et sur les Hauts-Plateaux de la pro-
vince de Constantine. Quoiqu'il ait à peine dépassé la cin-
quantaine, Ben Guytoùn a déjà fourni une longue carrière
' V. io4. L'auteur explique la contradiction apparente entre ce
\ers et ie vers 05 en disant que la ifcsyda a été composée en deux
fois : la partie relati\e à llyzyVa, trois jours après son trépas;
Tautre, consacrée au cheval, apivs la mort de cet animal, qui
suivit d'un mois relie de la jeune femme.
SIX CHANSONS ARABES E\ DIALECTE MAGHREBIN. 519
poétique. Il cultiva longtemps le genre hezel, erotique et
léger, mais le délaissa ces dernières années pour s'adonner au
Kèlâm el djëdd, qui traite de sujets élevés, graves et surtout
religieux.
La pièce que je donne ici est une des plus connues de son
œuvre. Il la composa à la fm de 1878 sur la demande du
jeune Sa'yd; car Sayd et Hyzyya ne sont pas des personnages
fictifs. Tous deux appartenaient à de grandes familles de la
région, et Sayd, encore vivant et jeune encore, occupe dans
son pays des fonctions administratives.
On retrouve dans ce morceau tous les éléments de la qe-
syda classique : invocation aux amis, souvenir des amours
passées , portrait de l'amante , description du cheval , tableau
de la tribu en marche , paysage , etc. L'auleur y a même in-
séré des fragments qui semblent tenir davantage de Téloge
funèbre ('^b^). Certains passages ont une véritable valeur
poétique et peuvent supporter la comparaison avec les chants
des vieux poètes de la bonne époque.
On remarquera que chaque vers est divisé en quatre par-
ties, dont les trois premières riment ensemble, avec rime va-
riable pour chaque distique. Ce procédé semble propre à la
poésie populaire.
NOTES DU TEXTE.
V. 1. Ràys et son féminin ràysa (vers 39) sont mis indifférem-
ment l'un pour l'autre. C'est d'ailleurs une règle de grammaire que
certains adjectifs d'apparence masculine peuvent être employés pour
déterminer un substantif féminin quand la limpidité du sens rend
toute confusion impossible.
V. 3. Alla se change très fréquemment en iiâ.
V. /|. La permutation du djjrm en rd est à tel point passée dans
l'usage dans les régions où je l'ai signalée que *X44^ est devenu
joàU! , qui ne donnerait pas ici de sens satisfaisant; j'ai rétabli
«K^ dans le texte.
V. 7. On sait qu'il est permis de faire rimer un ouaou et un yû
520 MAI-JUIN 1899.
fie, prolongation servant de ridf; Temploi de ^^Jt-fJl avec «x^JU et
Jst*>^ <ist donc correct.
V. 8. Fàntâzyya [ espagnol /a/itcuia) signiGe c ostentation , parade,
présomption, vanité, orgueil, arrogance», etc. â,!;ULâ3 J^il^ pour-
rait se traduire par ail fait des embarras». Mais jamais les Arabes
ne s'en servent pour désigner les jeux hippiques accompagnés de
coups de feu que les Européens appellent fantasia. Ce n*est pas
Tunique exemple d'une expression mal comprise et employée avec
un sens faux.
V. 19. J^^y^y qu'il faut prononcer èddellâl , est pour JJjJ, Le
pronom l se change en dâl par raison d'euphonie et Yalif d'union a
pour l'Ole d(» permettre d'articuler ces deux dâl, dont le premier,
d'après les règles de la lecture, doit porter un djezm, 11 n'est pas
rare, dans des cas semblables, de voir introduire après cet alif le
lam deTarticie, qui n'a là rien à faire; le verbe se présente alors
sous l'apparence d'un nom et JJj^^ devient JJjJl (ici Valif ajouté
t^nlre les deux Icu» est motivé par la nécessité d'obtenir une conson-
nanc(>. avec mal et telihebâl). Les albums des chanteurs arabes ont,
on h» sait, une orthographe spéciale, presque toujours très d<»fec-
tueuse, avec laquelle il faut se familiariser si Ton veut comprendra
les poètes populaires.
V. 2.4. Khêllih^l est un pluriel usuel de hheUihâl,
\. 68. cvLil est pour ïLJI. Dans le langage, le s des noms
provenant de racines défectueuses redevient un ta ordinaire; ainsi
l'on dit c:>Liài», qodâty pour sLaS, qodà; vs>l5;, zekât, pour Ïl5;,
zehà: c:>Xo, làlài, pour 9^^, sàlâ,
V. 92. Sjl} , lêssa, est une contraction de JÙmmim^), pluriel de
jmLwI «base, fondement, fondations», que l'on trouve aussi et
même plus fréquemment sous la forme ^mLmJ pour jmLw^), l'article
a>ant fait ror|is avec le substantif.
[Jm suite au prochain cahier.^
NOUVELLES ET MÉLANGES. 521
NOUVELLES ET MÉLANGES.
SEANCE DU VENDREDI 12 MAI 1899.
La séance est ouverte à k heures et demie , sous la prési-
dence de M. Barbier de Meynard.
Etaient présents :
MM. Maspero et Senart, vice- présidents ; M'' de Vogiié,
Du va), J.-B. Chabot, Mayer- Lambert, ,1. Halévy, Nau,
M. Schwab, Ali Kemal, M. Courant, Clément Huart, l)e-
courdemanche, de Charencey, Clermont-Ganneau , Fossey,
Halphen , Pierre Lefèvre-Pontalis , Barré de Lancy, membres;
Drouin , secrétaire adjoint.
Le procès-verbal de la séance d'avril est lu et la rédaction
en est adoptée.
Sont élus membres de la Société :
MM. Léon Gautier, professeur à la Medersa d'Alger, de-
meurant à Alger, rue Marengo n° i 2 , présenté
par MM. Basset et Houdas;
Edmond Doutté , professeur à la Medersa de Tlem-
cen, présenté par MM. Basset et Houdas;
G. W. Thatcher, professeur au « Mansfield Col-
lège » à Oxford , présenté par MM. Margoliouth et
B.Duval;
La Public Lihrary, directeurs : MM. Lemcke et Bûch-
ner, à New-York, présentée par MM. Ernest Le-
roux et Drouin.
Sont ofl'orts à la Société :
Par M. 1\. Du val, son Histoire delà Uttrralure syriaque qui
522 MAI-JUliN 1899.
vient do paraître dans le Recueil des anciennes littéraiares
chrétiennes J?eins y 1899, in- 18; librairie Victor LecoflFre;
Par M. l*abbé Nau, le premier volume de la Sainte Bible
polyglotte, contenant le texte hébreu, le texte grec des Sep-
tante, le texte latin de la Vulgate et la traduction française
de Tabbé Glaire, avec une introduction et des notes par
l'abbé F. Vigouroux; in-8'', Paris, A. Royer, 1898.
M. l'abbé Nau fait l'éloge de cette publication et en si-
gnale l'intérêt pour la vulgarisation des études orientales;
Par M. Maurice Courant, deux mémoires dont il est l'au-
teur : Notes sur V enseignement de la langue chinoise (extrait
delà Revue internationale de renseignement, t. XXXVII, 1899),
et la Presse périodique japonaise (extrait du Journal asiatique,
décembre 1898);
Par M. Vilhelm Tliomsen, professeur à TUniversité de
Copenhague, le premier fascicule de ses Etudes lyciennes\
in-8'', Copenhague , 1899;
Par M. Karl Piehl, professeur à l'Université d'Upsala, le
Dictionnaire du papyrus Harris, n" i; in-8'', Vienne, 1882,
et le premier fascicule du tome III de la revue le Sphinx,
embrassant le domaine entier de l'égyptologie ; in-8°, Up-
sala, 1898.
Des remerciements sont adressés aux donateurs.
M. le Président annonce à la Société qu'il vient de rece-
voir de M. Delphin la re vision du texte arabe de Sidi Khalil
avec de nombreuses annotations et variantes qui permettront
de donner une édition définitive de ce traité de jurispru-
dence musulmane. La réimpression de cet important ouvrage
commencera prochainement à l'Imprimerie nationale.
Le bibliothécaire est autorisé à envoyer à M. Finot direc-
teur de la mission archéologique d'Indo-Chine , à Saigon,
les ouvrages suivants publiés par la Société asiatique : Maha-
vastu, 3 vol.; J. Darmesteter, Chants des Afghans; Huber,
Voyage en Arabie; Les Voyages de Ibn Batoutah, traduction
de MM. Defrémery et Sanguinetti, 4 vol. et l'index, et le
NOUVELLES ET MELAiNGES. 523
Journal asiatique, tomes I à XJI de la série en cours iSgS-
1898 avec la suite. Cet envoi sera joint à d'autres dons
provenant du Ministère de l'instruction publique , de l'Aca-
démie des inscriptions et belles-lettres et de l'École des
langues orientales.
Le conseil de la Société asiatique autorise également
l'échange du Journal asiatique contre les publications de phi-
lologie orientale de l'université d'Upsala.
M. Decourdemanche commiunique à la Société diverses
méthodes de notation numérique secrète usitées en turc.
M. Halévy donne la traduction d'une inscription ara-
méenne inédite , rapportée de Mésopotamie par M. Fossey.
M. Maurice Courant lit un mémoire sur la musique et la
danse en Chine.
Ces diverses communications paraîtront dans le Journal
asiatique.
La séance est levée à six heures.
OUVRAGES OFFERTS X LA SOCIETE.
(Séance du 12 mai 1899.)
Par rindia Office : Epig raphia Indica , January and A.pril
1899. Calcutta; in-d".
— Indian Antiquary, December 1898; in-8".
— Journal of the Asiatic Society of Bengal, December 1 898
aud February 1899. Calcutta; in-8*'.
— Proceedings of the Asiatic Society of Bengal, November,
December 1898: January, February, March 1899. Calcutta;
in-8".
Par la Société : Atti délia Reale Accademia dei Lincei,
1898. Roma; in-Z^.
— Rendiconti délia Reale Accalemia dei Lincei, vol. VIII,
fasc. i-ii. Roma^ in-8°.
52A MAI-JUIN 1899.
Par la Société : Journal of the Roval Asiatic Socirh\
April 1899. London; in-8*.
— liuHetin arclu'olofjiquc du Comilcdcs Iracaujr historiques,
année 1898, 1' livr. Paris; in-8'.
— Bullclin de la Société de géographie, i" trim. 1899.
Paris; in-8".
— Comptes rendus des séances de la Société de géographie,
iiiai*s 1899. Paris: in-8"
— firme des études juives, janvier- mars 1899. Paris;
in-8".
— Actei du Cont/rès des américanistes. Paris ^ ^^97» ^* *^
lion 1898; in-8".
— ZeitschrlJÏ der deutschen nwnfenlândischeu Gesellsrhajl .
.").'» Band, 1 llctt. Leipzig; in-8".
— Recueil des historiens dt*s croisades, pnMié par les soins
<le r Vradéniie des inscriptions et belles-lettres. Historiens
orientau.r, t. I\ . Paris, 1898; in-fol.
Pai* le C'nmvernenient ^^éiiéral de l'Algérie : Les mansions
lunaires des Arabes, te\te et traduction, par M. de Moty-
linski. AI«;or, 1899: in-8".
Par les «;diteui*s : Revue critique, n"* 16, 17, 18. Paris,
1899; in-8".
— Ballet tino , n"' 3 1 9 , .'>50. Firenze , 1 899 ; in-8".
— Musée impérial ottoman. Monuments égyptien^ (notice
sommaire j. Constantinople, 1898; in-it.
— Musée impérial ottoman. Bronzes et bijoux. Constan-
tinople, i898;in-i-î.
— Ad es du XI Congres international des Orientaiistes.
Paris, 1897, V section 1898; in-8".
— Recueil de matériau.r concernant le Caucase (en russe ^,
l'iisc. wxv. Tiflis, 1898; in-8".
— The (weographical Journal, May 1899. ï-ondon; in-8".
— ( 'ollection J. i'uUinge. Objets tfart japonais et chinois,
Paris, 1899: in-S".
NOUVELLES ET MELANGES. 525
Par les éditeurs : The American Journal of philolofjVy De-
cember 1898. Baltimore; in-8''.
— The American Journal of Semitic languages and litera-
tures [Hehraica). Chicago (111.), April 1899; in-8**.
— Polybiblion, parties technique et littéraire, avril 1899 ;
in-8\
— licvue africaine , n° 202, 1" trim. 1899; in -8".
— Al-Machriq , Nisan et Ivar 1899. Beyrouth; in-8".
— Al-Zhiyà, avril 1 et 11. J^e Caire, 1899; î^"^ •
— L'Orient chrétien, n** 1, 1899. i^^'^^'^s; in-8'*.
— Journal des Savants, mars et avril 1899. Paris; in-/r.
— XI r Congrès international des Orientalistes , hull. n" 2.
Paris, 1899; in-8".
Par les auteurs : J. Bouvier, L'ère de Marathos de Phénicie
(extrait), 1899; in-8''.
— P. Cheikho, Biographie de Barhebrœus (en arabe).
Beyrouth, 1899; in-8*'.
— Le même, Divan d' Al-Hirniq , sœur de Tarafa, Wey-
louth, 1899; in-8°.
— A. Haffner, Kitdb ad-Ddrât, par Al-Asma*i (extrait.
Beyrouth , 1 898 ; in-8".
— F^e même, Le livre des plantes et des arbres, psiv Al-
Asmai (extrait). Beyrouth, 1898; in-8".
— Sir W. Muir, The caliphate, its rise, décline and f ail.
London; in-8".
— B. Duval, La littérature syriaque, Paris, 1899; in-8".
— Vilh. Thomsen, Eludes lyciennes. Copenhague, 1899;
in-8".
— Bomesh Dutt, Mahabharata, the epic of ancient India,
condensed into English verse, London , 1 899 ; in-8".
— L. Schermann, Orientalische Bibliographie, XII, i,
Berlin, 1899; in-8".
— (j. A. Gviev^on ^ Kaçmiraçabdàmrta, Kaçmiri Granimar,
written in the Sanscrit language by Içvara-Kaula, edited with
notes and additions. Part 11 , Conjugaiion. Calcutta, 1898; in-4".
526 MAI-JUIN 1899.
Par le» auteurs : Karl Piehl, le Sphinx, revue critique
embrassant le domaine entier de régyptologie ; vol. EDL,
fasc. I. Upsala, 1899; in-8".
— Le même, Dictionnaire du papyrus Harris, n* 1 , puUië
par Billet.
— F. Vigoureux, La sainte Bible polyglotte, contenant le
texte hébreu original, le texte grec des Septante, le texte latin
de la Vulgate et la traduction française de M. l'abbé Glaire,
avec les différences de Vhébreu , des Septante et de la Valgate ,
des intiod actions, des notes, des cartes et des illustrations. T. I,
le Pentateaqne, fasc. i et 11, 1898-1899. Paris; in-8".
— Charencey, Noms des points de l'espace dans divers dia-
lectes américains (extrait), 1899; in-A".
AOTES D'EPIGRAPHIE IJNDIËNINE.
VII
DEUX ÉPIGRAPHES DL' SVÂT,
PAR
M. É. SENART.
On sait que M. A. E. Caddy a, en 1896, opéré dans la
vallée du Svât des recherches et des fouilles, notamment au
stûpa de Lauriân Tangai. Des sculptures nombreuses et in-
téressantes ont récompensé sa peine, qui, pour la plupart,
ont été incorporées à Tlndian Muséum de Calcutta. C'est à
mon ami le D' James Burgess, l'ancien directeur de VArchœO'
logical Survey, dont les précieuses publications sur les an-
NOUVELLES ET MÉLANGES. 527
ti(|uitésde l'Inde occidentale n'ont plus besoin d'éloge, que
je dois la communication récente , en une épreuve photogra-
phique , d'une inscription de cette provenance qu'il m'a au-
torisé à publier.
Elle est inscrite sur la plinthe d'une statue de Buddha
iiuitilée ; la photographie qui m'en a été communiquée est à
trop petite échelle pour permettre d'apprécier sérieusement
l'œuvre, d'en juger le mérite et d'y noter aucun caractère
particulier de style. Au-dessus de cette phnthe, et sous les
pieds du personnage représenté debout, règne un soubas-
sement; on y reconnaît, encadré entre deux pilastres du style
habituel , une de ces scènes d'adoration si fréquennnent ré-
[)étées au Nord -Ouest. Un personnage central est entouré
de cpiatre adorateurs : deux à sa droite portent la rol)e reli-
gieuse, deux à sa gauche paraissent des laïques. D'après le
renseignement que me fournit M. Burgess, la surface inscrite
mesurerait 16 pouces et demi sur 5 pouces et demi, soit en-
viron o m. Iv'i sur o m. i/i.
M. Foucher, qui a fait dans le Svât une tournée archéolo-
gique en 1897, a bien voulu compléter les indications de
M. Burgess par une note que je suis aise de pouvoir trans-
crire ici :
l/insrriplion dont il s'agit a été découverte par M. Al. E. Caddy,
ail cours des fouilles qu'il a exécutées au printemps de 1896, pour
le compte du (iouveriiement du Bengale, dans le tançai ou «val»
(l<' Lauriyân, sur \v. versant nord de la passe de Shahkote, dans la
\ allée du Svâl.
Cette passe était, jusqu'en ces derniers temps, avant que les An-
i^dais eussent choisi le col de Malakand pour y faire passer la route
shalégique du Chitral , l'un des passages les plus faciles et les plus
IVéquenlés entre le district de Poshawar et la vallée du Svât. il
senibk^ qu'il en était anciennement de même entre le Gandhàra et
rUdyâna, si l'on en juge du moins par les vestiges de deux vieilles
routes et le nombre des ruines du voisinage ^.
' Cl*. Maj. Deane, Note on Vdyânu and Gandhàra, dans /. R. A, 5.,
1896, p. 671.
528 iMAl-JUIN 1899.
Le site de Lauriyân (ou peul-élre RâlyanP] est le plus voisin de
l'ouverture septentrionale de la passe , à quelque distance au sud-
est du gi'os bourjî d'Aladand, près du hameau de Piyalâna. Les
Touilles, fort bien conduites, ont mis au jour le soubassement carré
d'un stupa d'environ lo mètres de coté et une profusion de statues
cl de l)as-reliefs plus ou moins bien conservés , mais pour la plu-
part d'un excellent travail. Ces sculptures ont été transportées au
Musée de Calcutta, et entre autres la grande statue décapitée et
par ailleurs fort mutil(*e du Bouddha qui porte Tinscription.
(iette statue, sans \i\ tête, est encore haute de 2 mètres. Entre
la base sculptée, qui représente à l'ordinaire l'adoration d*un Bo-
dliisatt\a par quatre lidèles , et le prolongement taillé en bise^iuqui
en s'insérant dans le piédestal assurait la stabilité de la statue, se
lrou\e ménagé un (^space lisse et rectangulaii'e sur lequel sont
^i-avées les deux lignes de l'inscription.
La pholo*^rapliie de l'épigraphe est très bonne, il ne
semble pas que l'examen direct du monument pût ajouter
beaucoup aux ressources qu'elles nous ofire pour le déchiffre-
ment. Je dois ajouter que, en m'entretenant pour la pre-
mière fois de l'inscription dont il m'envoyait un tracé,
M. Burgess en avait déjà correctement interprété la date.
Voici connnent je transcris :
(i) Sa 018 [ 1110.10.4.4) protlia\adasa di 37 (30.4 .3) budha-
i^bosasa danain
(!?) sagboruinasa sadarabbatisa
Les seuls mots qui offrent quelque di£Bculté sont danain
saghoriimasa. Dana est clair; mais le signe cpii suit et qui
affecte la forme ^ ne m'est pas connu d'ailleurs. Cependant,
si l'on compare la forme et l'orientation du caractère )
= mil, on éprouvera, je pense, peu d'hésitation à l'entendre
comme = m final ou comme anusvâra, ce qui revient à peu
près au même, la forme régulière del'anusvâra dans le klia-
' (]{. finsoription du «Lion de Malhurû» , daiis/. /{. ^4. À'., i8()4,p*3a5,
qui porlo, A 11, \. t) , Ihuvo ca saijharnmo ca.
NOUVELLES ET MÉLANGES. 529
roslhi étant directement dérivé del'^. Je ne vois pas qu'au-
cune autre interprétation soit possible. Il semble que le bas
des lettres d» n soit accompagné d'un crochet qui se ratta-
cherait plutôt encore au d qu'à Vn. Ne lui pouvant découvrir
aucune raison d'être, j'imagine que ce n'est rien qu'une iné-
galité de la pierre; en plusieurs endroits, par exemple au-
dessus du s de hadhaghosasa , au pied du d de prothavadasa ,
elle paraît accuser ainsi la présence de signes qui , cepen-
dant, sont certainement illusoires.
Je serais tenté de recourir au même expédient pour l'expli-
cation du mot qui suit. Safjhorumasa ou, si l'on complète
l'anusvâra, saihcjhorumasa , ne donne, autant que je puis voir,
aucun sens satisfaisant. Le génitif qui vient après se rapporte
sûrement, comme épithète, kbudhaghosasa; on attend pour
celui-ci la même fonction; il faudrait alors, soit qu'il dési-
gnât (en lisant sarh) quelque dignitaire ou fonctionnaire du
samglia, soit (en lisant sa) qu'il associât au donateur une
autre personne ; mais je ne sais rien faire deVo(u)ruma, ni
du ghornma qui nous resterait à ainsi interpréter.
A ne considérer que la charpente du mot, on ne peut
guère man(|uer de songer d'abord au terme familier de saih-
ghàràma , c'est-à-dire le « compound » , comme on dirait dans
l'Inde actuelle, où habite le samgha, où est élevé le cou-
vent ou vihâra \ Le gh paraît bien sur la gauche porter le
trait oblique qui exprime Vo; cependant, comme ce trait est
surmonté d'une ligne à peu près parallèle mais ondulée,
presque aussi marquée bien qu'elle ne puisse avoir de signi-
fication intentionnelle, il est permis peut-être de se de-
mander si tous ces traits ne sont pas , les uns et les autres,
également accidentels; on arriverait ainsi à la lecture sam-
gha rumasa pour samgharamasa , et, si l'on prenait que l'u a
('té produit par l'influence labialisante de l'm, on aurait
• Justement la ])lirasc du Thûpavamsa à laquelle Burnouf [LoUis,
j). '|36) rallacho sou interprétation du mol samcjhâràmn , avait pour
objet de rappeler le don d'un sanicfhàrnnin fait par le Bodhisaltva au
lemps d'un bnddha l^rivadarsin.
Mil. 35
lurmuiitir. ii«Tt').>.ti.i..
530 MAI-JUIN 1899.
finalement danani samgharamasa , d*où cette trduction :
« Tan 3 18, le 37 de prausthàpada , don de (ce) samgfaârâma
par Buddliagliosa avec sa femme et son frère ».
On imagine que je n'ai pas l'intention de donner pour
ceiiaine une traduction qui suppose une rectification assez
Forte de la graphie apparente et une bizarrerie du vocalisme
qui, sans manquer d'analogies , n'a pas, à ma connaissance,
(le parallèle absolu. Je ne dois pas dissimuler deux autres
difiicultës : l'objet de la donation serait au génitif; or il est,
dans les formules habituelles, simplement présenté au no-
minatif , comme apposition de dâna ou dànamakhcu D'autre
part , l'insertion de ce génitif entre le génitif badhaghosasa
et l'adjectif sadarahhatisa qui s'y rapporte , n'est pas très na-
turelle. 11 faut avouer cependant que la mention des per-
sonnes associées dans sa bonne œuvre au donateur principal
est ainsi en général, dans les ex-voto, rejetée après dânam,
à la fin de l'épigraphe ; et les mots danam samgharamasa ont
pu être sentis comme un ensemble , à la manière d'un com-
posé sanigharamadanam^. Aucune de ces objections n'est
donc en elle-même insurmontable; la réunion ne laisse pas
({ue d'eu être préoccupante, et je ne propose cette analyse
([ue sous d'expresses réserves.
Ce ([ui est certain , c'est (fue nous sonmies en présence
«l'une donation faite par un certain Buddhagho^, sa femme
et son frère, en l'an 3 18.
(jette date est la plus élevée de celles qui aient été jusqu'ici
relevées sur des monuments du Mord -Ouest à caractères
kharoslhi; elle a, de ce fait, ramené mon attention sur Tin-
scription de Hastnagar. Une reproduction imparfaite de i'/it
dian Antiquary m'avait induit jadis à douter que le monu-
' Il serait même facile d'imaginer un autre expédient qui supprime-
rait le génitif samgharamcua; il consisterait à prendre sawkgharmma pour
une transposition fautive samgharauui et sasadarahhatùa comme Muvo-
dârabhrâtuh. Mais je ne me rappelle jKis de cas où le poMOuif ira aoil
introduit dans des formules de ce geniv.
NOUVELLES ET MÉLANGES. 531
ment portât réellement un chiffre de centaines. La publication
définitive faite depuis par M. Vincent Smith dans le Journal
de la Société asiatique du Bengale ( 1889, pi* ^) » donné à la
discussion une base solide.
L'inscription exprime bien des centaines. Mais combien ?
Le général Cunningham avait d'abord lu le chiffre 2 7 4; cette
date a depuis été enregistrée sans contestation , notamment
par le regretté Bûhler. J'ai, dès le début, proposé pour les
dizaines la rectification 80 (au lieu de 70) qu'a acceptée
M. Barth. J'avoue que je ne comprends pas bien comment
on pourrait la contester; mais je ne comprends pas davantage
comment, en présence de la photographie de M. Vincent
Smith, on a pu se tenir satisfait de la transcription 200.
C'est assurément 3oo qu'il faut lire 11 est de toute évidence
(jue le premier des trois traits ne saurait représenter la haste
de 1'^ dont le crochet supérieur est bien trop poussé vers la
(hoite. Là comme ici, nous avons 3oo et, en supposant que
des deux parts la date se réfère à une ère commune , notre
épigraphe est antérieure de 66 ans à celle de Hastnagar.
La même vallée du Svàt qui a rendu notre inscription
(le 3 18 en a livré une autre dont la date paraît antérieure
de deux cents ans et dont la comparaison ne saurait être ici
négligée.
J'en dois justement à M. Burgess une photographie dont
il m'a également permis de faire tel usage qu'il me semble-
rait bon. L'inscription a bien été transcrite et discutée par
Bûhler \ et c'est même cette circonstance qui avait fait né-
gliger par M. Foucher de me donner communication du
cliché qu'il en possède; mais aucun fac-similé n'en a été
publié , que je sache : c'est une lacune qu'il importait , on
va le voir, de combler. Le terrain de l'épigraphie kharosthï
est encore trop peu assuré, trop semé d'incertitudes et d'im-
|)i'évu pour que l'expérience la plus consommée , le savoir le
plus magistral assurent contre toute méprise.
' JJ ieiier Xcitschr. fur die Kunde des Mortjenlandes , \ y p. 55 et suiv.,
aillclc n'piofluil pnr VIndian Antiq. , de mai 189G, p. ik\.
3
J.
532 MAI-JUIN 1899.
La lecture qu*avait admise Bûhier réclame une double
correction.
La neuvième lettre de la ligne initiale est certainement
identique à la première. C'est un d et non un n: c^est do
(|u*il faut lire. Quant au dernier caractère de la dernière
ligne , ce n*est pas un dh ; le trait du haut ne serait pas si
oblique et tout le signe serait plus vertical et moins large ; c est
le chilTre 20. Et, aussi bien, à lire sadha pour les deux der-
nières lettres , il fallait admettre que s était substitué à é pa-
latal ; ce ne serait pas impossible ; la confusion n'est pourtant
pas commune dans les inscriptions kharosthî. J'ajoute qu'il
n'y a a priori absolument aucune raison de penser que Vs
ait été accompagné de la voyelle a ; la pierre en s' effritant
a perdu tout le bas du caractère à partir du milieu de la
baste. La lecture rectifiée du neuvième caractère do sup-
prime le prétexte qu'avait Bùhier pour admettre que l'alphabet
de cette inscription ait employé deux signes différents pour
// et pour n, La nasale n'apparaît ici que sous la forme y
Il est bien vrai que, dans les quatre cas où elle revient, le
sanscrit aurait ïn cérébral; il est partant fort possible que
le scribe ait eu Tintention de l'employer ; mais l'fi, réguliè-
rement dental, de danam^ dans notre inscription de 3i8,
affecte une forme extrêmement analogue; il est donc pru-
dent de suspendre notre jugement. Cette réserve établie,
Je répète que ma transcription ne diffère de celle de Bûhier
c|ue sur les deux points indiqués.
Je dois cependant ajouter une remarque; Bûhier estimait
que thai était séparé de la suite , no(do)rena par un « inter-
valle considérable » ; il en concluait que c'était un mot indé-
pendant. Si l'on compare Técartement qui existe entre les
caractères re et na de dorena , qui appartiennent incontesta-
blement au même mot, tout scrupule de ce genre se dissi-
pera immédiatement. Convient-il d'attacher plus d'impor-
tance au vide laissé entre datia et putrena ? J'en doute fort ,
à considérer celui qui sépare les caractères pu et Ara de pu-
karam.
NOUVELLES ET MELANGES. 533
Je transcris donc :
(i) (latia putrena thaidorena puka
{2) rani karavita sarvasapana puyae
(3) vasa^') ii3 (ic. 10. 3.) àravanasa 20
et je traduis :
« Théodore , fils de Dati , a fait faire cette pièce d'eau en
l'honneur de tous les serpents l'an 1 1 3, le 20 de sravana. »
Personne, je pense, n'hésitera à reconnaître avec moi,
dans ce thaidora, un Théodoros. Une transcription thiadora
serait plus exacte; nous avons sur des monnaies, thiaphila
pour Theophilos '^^ Mais, pour Philoxenos, les médailles
donnent indifféremment ^^^ philusena et phllasena, Thaidora a
pu d'autant plus facilement se substituer à un Thiadora plus
régulier, que les deux voyelles ne sont séparées par aucune
consonne. On ne saurait se promettre ici la précision d'une
transcription scientifique. Les quelques emprunts faits au
grec par la littérature de l'Inde ne seraient pas pour encou-
rager des exigences si rigoureuses.
A ce fils de nom hellénique , on attend un père de nom
hellénique. Dans Dali, Buhler avait déjà senti la couleur
étrangère. Le mot nous reporte plutôt à l'analogie du persan
Dati s qu'à aucun nom purement grec. Il n'y aurait après
tout rien de bien étonnant à trouver dans cette région un
mélange dans li même famille de noms grecs et de noms
gréco-perses ^'^\ Ce qui est certain , c'est que la lecture rectifiée
''* Je ne vois aucune trace dV souscrit. La ligne qui apparaît sous ïs
est placée trop bas; elle résulte cerlaiticmcnt d'ui\ défaut delà pierre qui
s'est effritée.
''' Gardner, Catalogue , p. 167.
l^) Ibi(L , p. 56.
■'> Comme il arrive de presque toutes les difficultés qui ne reçoivent
pas une solution rigoureusement démontrable, ce daiiaputra éveillerai
aisément dans l'j'sprit des conjectures variées. C'est ainsi qu'il fait penser
tl'abord à datta ou datVikapnllra , c'est-à-dire «fils adoptif». Mais encor
534 MAI-JUIN 1899.
de cette dédicace noua met — et c'est, si je ne me trompe,
la première fois — en présence dun nom purement grec ,
appartenant non à un dynaste, mais à un simple particniier.
C'est une curiosité intéresssante.
Pour ce qui est de la rectification que Je propose dans la
lecture des deux derniers caractères, elle n'a pas, je pense,
besoin d'être justifiée longuement. J'en ai déjà note les rai-
sons directes, positives; j'ajoute qa*il serait contraire k toutes
les analogies connues , que le quantième fdit omis après l'in-
dication du mois; le nom du mois est d'aiUeurs dans les
autres épigraphes , invariablement consigné au génitif, conmie
notre lecture le rétablit ici.
L'interprétation du chiflVe (|ui marque la centaine ne pa-
rait pas douteuse. Il affecte pourtant une forme assez dif-
férente de ceUe que lui donne notre épigraphe de Lauriâo
Tangai. On en trouvera d'autres variantes encore , plus ou
moins accusées, dans les trois autres inscriptions kbarofthî
jusqu'ici connues qui notent des centaines, celles de Gon-
(lopharès à Takht i-Bahi^*^ l'inscription de Pandjtar^*^ dont
nous n'avons malheureusement pas de bonne reproduction,
et l'inscription de Hastnagar.
Cette dernière , on s'en souvient , appartient au même siècle
que la nôtre; elle lui est postérieure de 66 ans.
Elles sont malheureusement trop courtes l'une et l'autre
pour que la comparaison paléographique puisse être bien
féconde. Tout ce que j'oserai dire, c'est que, autant cpe j'en
puis juger, la forme des caractères est de part et d'autre très
analogue , qu'il n'y a en effet nulle diflSculté à les tenir pour
quasi-contemporaines ; elles sont donc très vraisemblablement
datées d'une ère commune.
Il est regrettable que les photographies accessibles pour
ultcndrail-oii ic nom propre du père? Le plus sage tist de aous en tenir
jusqu'à nouvel ordre à Tinterprétation la plus simple.
i" Notes d'épigr. ind, n" 3.
(^' J. H, A. S., XX, pi. \, fig. 3 (d après J. A, S, B,, planche de U
p. 70A).
NOUVELLES ET MELANGES, 535
nous des deux sculptures qu elles accompagnent ne four-
nissent pas une base suffisante à Texamen des particularités
techniques; maïs, pour tout dire, notre connaissance de lart
du Gandhâra est encore trop générale, les notions sur la
date et sur le faire des œuvres , sont encore trop incertaines ,
pour qu*un pareil examen pût être bien décisif. Jusqu'à
nouvel ordre, et en dépit des difficultés qu'en présente l'in-
terprétation , les dates épigraphiques nous promettent plus
de lumière que le style des œuvres qu'elles accompagnent. Et
c'est pourquoi il serait si intéressant de déterminer quelle ère
ou quelles ères ont employées les épigraphes en caractères
kharosthî. On sait combien la question est délicate, obscure et
controversée. Le moment ne semble pas venu de la reprendre.
Les données de fait qui précèdent me suggèrent cepen-
dant une observation par laquelle je veux conclure cette
note. Notre point de repère le mieux établi parait bien jus-
qu'ici être l'époque de Gondopharès. C'est vers le milieu du
i"' siècle après J.-C. que tous les indices, numismatiques
et autres , s'accordent à placer son règne , lequel était dans
sa 28" année, en l'an io3 de l'ère. Une date très voisine
serait très concevable pour la donation de notre Théo-
dore (datée de 118); à une époque où les caractères grecs
étaient encore de mode sur les monnaies il n'est pas surpre-
nant que des noms grecs aient été en usage. La même pé-
riode est également plausible pour l'épigraphe de Pandjtar
— datée de 1 2 2 — et pour l'allusion qu'eUe contient à un
H roi Koushan ». En somme ces trois monuments s'accommo-
dent aisément de l'ère — quelle qu'en ait été le créateui-
— que l'on fait commencer quelque part dans le second
quart du i" siècle avant J.-C.
Mais que dire de nos deux inscriptions de 3 1 8 et de 384 ^
Il y a toute apparence que la donation de Théodore pro-
vient de la même vallée du Svât d'où provient certainement
celle de 3 18. C'est une raison de penser, jusqu'à preuve
contraire , que Tune et l'autre se règlent sur la même ère ;
une considération analogue indiquerait d'autre part qu^
530 \TAT-J111N 1899.
rinscription de Hastnagar se référé au même compnt que
l*ëpigraphe de Takht i Bahi qui appartient au règne de Gon-
dopharès. A priori donc , et jusqu'à nouvel ordre , le parti le
plus sûr, le plus naturel, est d'admettre une ère unique,
commune à toutes les inscriptions kharosthï, et cominen-
cant dans le second quart du i" siècle avant notre ère^^^
Il est clair que cette conclusion ramènerait à une époque
plus basse que, pour ma part, je n'y inclinais jusqu'ici ^ -^ au
moins jusque vers le milieu du iv' siècle, — et rexécntion de
certaines sculptures qui, à première vue, ne paraissent pas
de facture inférieure, et Tusage habituel de i'aiphabet kha-
rosthï. Il est certain aussi que, malgré qudques diCBérenoes
dans le détail, il serait malaisé, au premier abord, de loi^
conner entre Talpliabet de Takht i Bahi et celui de Lanriin
Tnngai un écart de près de 3oo ans. Mais qui oserait affir-'
mer que cet écart soit inadmissible P Et si cette thèse devait
commander quelques re louches dans la série des variante»
de Talphabet kharosthï telle que la établie Bûhler, com">
ment s étonner qu'une première classification , en une m»-
lière qui laisse forcément quelque place aux impressions sob-
jectives , fût susceptible de corrections ? Le niveau artistique
que marque le monnayage des Guptas dans l'Inde intérieore '
est encore assez élevé ; il présente plus d'une trace de l'infln-
ence occidentale ; rien donc d'étonnant qu'au iv* siècle dana
les régions plus hellénisées du nord-ouest, il eût survécu ane>
habileté technique telle que la supposent le relief de Hast-*
iiagar et la statue de Lauriân Tangai.
Je ne prétends rien afiirmer. Mais il importe à mon avis,*
de ne se départir que sur des indices vraiment sérieux th
.•\
('' M. S. L6vi udineL, on sVn souvieiil, que ceUe ère est celle
qu'aurait fondée Kaniska {Notes sur les Indo-Scythes, p. 76 et mir.};
rhypothèsfî qui faisait concorder l'ère sâka de 78 ap. J.-C, avecTabl^ikk
d(> ro roi devrait être al)undonn(V, et son règne remonté de. quelque
i3(> ans. Sans méconnaitre certaines difficultés, je dois avoaor que pfai-
s leurs de ses arguments me senibloni graves et que, à mon sens, il poa^
rait bien avoir raison.
NOUVELLES ET MÉLANGES. 537
al)solument démonstratifs, des déductions les plus simples
et les moins artificielles, de n'admettre les ères multiples
qu'à bon escient.
AU SUJET D'UN DES SURNOMS DU MOIS DE REDJEB.
Une note, placée à la page 16 du cahier de janvier-février
1899, du Journal asiatique, a attiré mon attention sur une
épitliète que nombre d'actes et de jugements arabes accolent
au nom du mois de redjeb, et dont les grands lexicographes
arabes lie font point mention. Je veux parler du mot t^ilt ,
nu(|uel M. Derenbourg a, par conjecture, substitué le parti-
cipe^^l'.
(]ette épithète de ç^^-olill qu'on rencontre maintes fois dans
(les textes rédigés en pays barbarescpies , est également
connue en Egypte et paraîtrait avoir été usitée ailleurs,
puisque la notice du ms. Schefer, dans laquelle il se trouve,
a été écrite à Sâwa. Tous les musulmans instruits, à qui Ton
demande l'origine de cette expression, se contentent de dire
qu'elle est une altération de l-oill-
En réalité on se trouve ici en présence d'une de ces pro-
nonciations dialectales qui ont disparu , pour la plupart, le
jour où l'idiome du Hedjaz est devenu langue sacrée et clas-
sique. On sait, en effet, que la tribu de Mazin (m;L») rem-
plaçait souvent dans les mois le - par un <_, et vice versa. On
donne comme exemple de cette particularité phonéticpie la
phrase ; L^^il ^^Lj (jui correspond à : LvxJJ! c»U « le chameau
est mort». Rien donc d'étonnant à ce que j;^i)l soit devenu
ûvo:s)l , de même que ^^^^ s'est transformé en ^^ ainsi
qu'on le constate également dans quelques cas plus rares tou-
tefois, et c^^^i ^^ pour l/o^l ^^^s serait en parallélisme
complet avec la phrase citée ci-dessus.
' La iiolc (le M. DeiTiibourg est ainsi conçu»* : \m par ronjeclnro.
Ms. ,_<^i)j , peiil-être pour u*s.3h.>^l •
538 MAI-JUIN I89y.
Mais si ij^^i a pu se transformer en i1m«^I i i*inverse à éga-
lement pu se produire et cette seconde hypothèse est même
plus vraisemblable que la première; car si Ton confit sans
peine que le mot de redjeb ait pu être qualifié de ^llll « Tiso-
lé » parce que ce mois ne fait pas suite aux autres mois sacrés
qui eux, au contraire, forment un groupe compact dans le
calendrier arabe, il est plus malaisé d'expliquer le qualifi-
catif i^\ « le sourd •. Sans douf e on n*a pas manqué de dire
que le mois de redjeb est t sourd • en ce sens que, pendant
toute sa durée, on n'entendait ni le bruit des armes, ni ce-
lui des combats ou encore que personne ne répondait aux
appels à la guerre et faisait la sourde oreille ; pour jostifier
cette façon de s'exprimer, on compare la location ^ JJI t^y^i
n celle de : LSlj J4J « une nuit dormante • qui signifie une
nuit pendant laquelle on dort
Au lieu de cette explication assez singulière, il serait
l)ien plus simple de voir dans i^d«^! une forme Jj^l donnant
Le sens de t très froid » en la tirant du mot V^;^- on encore
celui de t très pluvieux • en la rattachant à Tidée primitive
de la racine. On aurait ainsi une qualification vraiment ap-
propriée au nom d'un mois , et il en serait de ce mot comme
de certains autres que l'on considère comme des altérations
d'une forme plus pure , alors qu'en réalité ce sont eux qui
ont été altérés et qui nous rappellent les plus anciennes
formes de la langue. Il est bien certain qu*en fi*ançais, par
exemple , Li personne peu instruite qui dit : un chaircatîer,
emploie une forme qui se rapproche plus de Torthographe
ancienne que celle qui prononce ce mot charcutier, bien
qu'aujourd'hui cette dernière prononciation soit la lenie
correcte.
0. HOVDAS.
NOUVELLES ET MÉLANGES. 539
BIBLIOGRAPHIE.
ANNONCES BIBLIOGRAPHIQUES.
M. de Morgan a publié un compte rendu sommaire des
travaux archéologiques exécutés en Susiane pendant sa pre-
mière campagne de fouilles, du 3 novembre 1897 au
j"*^ juin 1898 (Paris, E. Leroux). La plus importante décou-
verte est celle d'un obélisque de granit portant sur les quatre
faces une très longue inscription comprenant 76 lignes hori-
zontales dont l'ensemble donne près de dix mille signes
cunéiformes. M. de Morgan a trouvé en outre environ
810 briques avec inscriptions , deux galets couverts de sym-
])oles et de caractères et une grande stèle dont rhéliogravure
accompagne la brochure ; elle représente une scène de guerre
qui se rapproche d'autres scènes connues pour être du temps
de Naram Sin. Les fouiUes ont continué tout Thiver de ^899.
M. H. Derenbourg a rendu compte dans le Journal des
Savants (nov. 1898) d'un magnifique ouvrage que viennent
(le publier MM. D.-II. MûJler et J. von Schlosser (Wien,
A. Holder) et qui est la reproduction avec planches en cou-
leurs d'un manuscrit hébreu du xiii' siècle. Ce manuscrit,
({ui est actuellement à la bibliothèque de Serayevo (Bosnie),
est une Haggâdâh et contient une série de miniatures repré-
sentant diverses scènes de la vie religieuse et de l'histoire
juive. C'est le plus ancien monument qui ait survécu au nau-
frage de la miniature espagnole, telle qu'elle semble avoir
été pratiquée au \uf siècle par les juifs de Tolède ou de
Barcelone.
M. J. Marquart a consacré deux mémoires à Tëtude d«s
inscriptions en vieux-turc de Sibérie. Ses recherches portent
540 MAI-JUIN 1899.
principalement sur la chronologie des inscriptions , Tidenti-
fication des noms de lieux et de tribus et sur les diverses
écritures de l'Asie mentionnées dans le Fihi^ist, M. Marquart
s'occupe accessoirement des Manichéens, des Ouïgours et
des rapports qu'ont eus les Turcs occidentaux avec les Perses
et les Byzantins. Le premier de ces mémoires a paru à Leip
zig (chez Weicher), sous le titre de : Chronologie der alttàrki
sclien Imchriften, 1898; le deuxième, intitulé : Historische
Glossen zii den alttàrkischen Inschriften , a été publié dans le
troisième cahier du Wiener Zeitschrift f, d, Kunde des Mor-
genlandes (t. XII, 1898).
Parmi les ouvrages que le Gouvernement anglais des
Indes a envoyés récemment à la Société asiatique, il y a
lieu de signaler un fort volume intitulé : Notes on the lan-
f/nac/e ofthe South Audaman group of Tribe, Calcutta, 1898,
par M. Portman, gouverneur de l'archipel des îles Ândaman ,
en résidence à Port Blair. Les indigènes de ces îles n'ont
pas d'écriture et leur race est bien près de s'éteindre; la
langue se divise en plusieurs dialectes très différents les mis
des autres, et qui sont parlés par douze tribus réparties en
deux groupes, celui des habitants des côtes et le groupe
des habitants des jungles. Le travail de M. Portman porte
sur le dialecte Akabcada qui est le plus riche. L'ouvrage
contient 890 pages de grammaire et de syntaxe, et près de
dçux cents pages de vocabulaire comparatif, renfermant
deux mille cinq cents mots. On sait que l'archipel s'étend
sur une longueur de près de soixante-quinze lieues, et qu'il
est voisin de la Birmanie et de Siam ; aussi la langue parait-
eihî appartenir au groupe transgangétique avec mélange de
mots océaniens.
Sous le titre de Inscriptions hébraïques en France,
M. M. Schwab a publié dans le Bulletin archéologiqae du Mi-
nistère (1897) ime étude sommaire sur plusieurs inscrip
lions juives qu'il a pu se procurer et qui sont disséminées
NOUVELLES ET MÉLANGES. 541
soit à Paris, soit dans les musées de province. Les plus
importantes se trouvent à Narbonne, Yssoudun (Indre) et
à Paris, mais les plus anciennes sont les inscriptions de
Narbonne en 689 et d'Arles (vu" siècle); la plus récente est
de l'an lôSy. L'ensemble des monuments épigraphiques
connus jusqu'à ce jour s'élève à i4o. La plupart de ces
textes avaient déjà été pul3liés;le mérite de M. Schwab est
d'avoir signalé les ouvrages et re>isé un bon nombre de
lectures.
Dans le même domaine sémitique, M. Witton Davies a
(Hudié et expliqué les termes de magie dans la Bible, les
écrits postbibliques, en assyrien, en arabe et en égyptien.
L'ouvrage est intitulé : Magic Divination and Demonology
(in-18, London, J. Clarke, 1898).
M. J. Perruchon a formulé quelques critiques sur le Ma-
nuel de langue abyssine de M. Mondon-Vidailhet qui, du reste
vient de donner une nouvelle édition de cet ouvrage. Dans
Je Maseon de 1898, M. Perruchon a commencé un travail
comparatif entre l'amharique et l'éthiopien. M. Basset a pu-
blié le texte arabe du Fntuh et H âbasha [conquête de TAbys-
sinie), par Chebab eddin Ahmed. Une traduction française
de cette Chronique par A. d'Abbadie et Paulitschke vient de
paraître (Paris, A. Picard).
Mohammed-Bey Osman Galal (né au Caire en 1829) est
l'auteur de la traduction de plusieurs tragédies de Racine et
de (]orneille en arabe vulgaire d'Egypte. Il a traduit égale-
ment quelques comédies de Molière savoir : Jsshah Matin f
« le Tartuffe » , Madrasit ni azwâg « l'Ecole des Maris » , Ma-
drasit innisâ «l'Ecole des Femmes», Rivâyet issuqalâ «les
Fâcheux» et Innisâ ul 'Alimat «les Femmes savantes».
M. Friedrich Kern vient de publier cette dernière comédie
en transcription latine avec traduction allemande (Leip-
zio-, 1898).
Le premier fascicule du tome VII de la Revue sémitique.
542 MAl-JUIN 1899.
dirigée par M. J. Halévy, vient de paraître, [janvier 1899]
(al)onnement annuel, 20 francs; Paris, Ë. Leroux). 11 con-
tient notamment un article de M. Hidévy sur quelques
points de l'histoire ancienne de Tlnde à propos de l*origine
de récriture et de la littérature védique. Il y a lieu de signa-
ler à cet égard la seconde édition du livre du IV G. Bûhler
On the origin of tke Indian Brâhma alphabet (Strasbourg,
Trûbner, 1898).
Le glossaire de M. Stanley A. Cook , A Glossary of the Ara-
maîc inscriptions (Cambridge and London, Clay and son,
1 898). contient le vocabulaire à peu près complet de la langue
des inscriptions araméennes connues Jusqu*à ce Jour. G*est
une contribution très utile à Thistoire de ce dialecte sémitique
(l'un peuple qui a joué un rôle importent en Mésopotamie
et de l'autre côté du Tigre.
En dehors de la grammaire de M. Noeldeke, il existe peu
de travaux sur le mandéen. M. Pognon a fait paraître au
commencement de 1898 une série d*inscriptions magiques
sur coupes, en langue mandéenne avec traduction française
et fac-similé. La deuxième partie de ce travail vient de pa-
raître (Paris, Welter). Elle contient le texte syriaque du
« Livre des scholies» de Théodore bar Khouni (viii* siècle),
contenant des détails intéressants sur les Kantiens, lesMan-
déens et sur différentes sectes religieuses, notamment les
\fanichéens. M. Pognon pense que les ouvrages de Manès
étaient écrits en mandéen, ce qui est peu probable. En
tout cas, l'Evangile et les livres canoniques furent de bonne
heure traduits en persan (ainsi que nous Tapprend Masoudi)
et c'est sous cette forme que la doctrine se répandit rapi-
dement dans l'Iran , en Asie centrale et dans la Haute-Asie.
L'ouvrage de M. Pognon doit se terminer par la publication
d'autres textes et d'un glossaire.
.Notre confrère M. de la Vallée Poussin , professeur à l'Uni-
NOUVELLES ET MÉLANGES. 543
versité de Gand , a publié à Londres , chez Luzac ( i voi.
in-A"» 189S)» uïï travail împoi*tant sur le bouddhisme, suivi
du texte sanscrit de VAdikarmapradîpa, ouvrage tantrique,
et d'un autre texte qui est le conunentaire partiel de la Uo-
dhicarydvatâratika.
Dans son introduction, l'auteur développe cette théorie
(jue le bouddhisme n'est pas très différent du brahmanisme
et qu'il existait dans la pensée hindoue avant la naissance
de Gautama ; il ajoute que le mahâyâna ou « tantrisme » né-
gligé jusqu'ici a une importance dans l'histoire de l'évolu-
tion bouddhique.
La tribu des Lolo qui habite la province de Yun-nan sur
les confins de r[ndo-Chine, a été l'objet de deux publications
lécentes , l'une est de M. Paul Boell et est intitulée Contvi-
hution à l'étude de la langue des Lolo , avec un essai de gram-
maire et un vocabulaire des trois principaux dialectes (Paris,
E. Leroux, 1899 ). La seconde publication émane de M. Paul
Vial missionnaire au Yun-nan : « Les Lolos, histoire, religion ,
mœurs , langue , écriture » , avec fac-similé de l'écritui^e hiéro-
p^l^phique do ces peuples (Shang-haï, 1898, collège de Zi-
ka-waï). 11 y a lieu de rappeler à cet égard que M. Pierre
Leievre-Pontalis avait déjà publié dans le Journal asiatique
en 1893 et 1896, une série d'articles sur les Populations du
Nord de l' Indo-Chine panni lesquelles figurent les Lolos.
Les volumes contenant les Mémoires de la Mission Pavie ,
(Exploration du nord de Tlndo Chine, 1882-1890) vont
bientôt être mis en distribution. Nous pouvons signaler dès
à présent, le volume consacré à Tépigraphie : il contient
trente et une inscriptions recueillies au Siam et au Laos.
Sauf deux, ces textes sont tous en ancienne langue */ui?( sia-
mois) et en caractères dévenâgaris archaïques dits de Sakhâ-
daya. Ces caractères, usités jusqu'au xvi" siècle, ont précédé
l'alphabet actuel qui a été formé sur le pàli-birman. Les
inscriptions ont été traduites en français par le P. Schmitt;
544 MAI-JUIN 1899.
elles sont histonques, religieuses, astrologiques et datées de
lune des trois ères autrefois usitées au Siain. La plus an-
cienne est de i2o5 caka ( i283 de J.-C). La plupart de ces
inscriptions ont été reproduites dans le premier volume du
Siam ancien de M. Le Foumereau (in-4°, Paris, 1896).
M. Rubens Duval a publié , dans le Recueil des anciennes
littêrataves chrétiennes^ une histoire de la Littératnre syriaque
(1 vol. in-18, Paris; V. Lecoffre, 1899), avec une carte
de TAsie antérieure. On sait Timportance qu*occupe cette
littérature dans Thistoire de l'Eglise orientale dont eUe con-
stitue une des principales sources. L ouvrage est divisé en
deux parties : dans la première, Fauteur donne une vue
d'ensemble des œuvres littéraires; la seconde renferme de
courtes notices sur les auteurs syriaques d'après Tordre chro-
nologique. En dehors du mémoire de W. Wright, c'est \v.
premier ouvrage de littérature syriaque, écrit du moins en
français. Le livre de notre confrère est une œuvre scien-
tifique et en même temps de vulgarisation destinée à la fois
aux Orientalistes et aux ecclésiastiques qui s'intéressent à
l'histoire des origines.
Le P. A.-.I. Delattre, de Louvain, a donné au dernier
(longrès de bibliographie un mémoire sur les Progiifs de Vas-
syriologic depuis dix ans, 1888-1898, faisant suite a un pre-
mier travail qui a paru sous le titre de U Assyriologie depuis
onze ans, 1878-1889. Ces deux mémoires renferment un
résumé très instructif et très intéressant des travaux des as-
syriologues pendant près d'un quart de siècle.
E. Drouin.
NOLV ELLES ET MÉLANGES. jïb
»
La sainte Bible polyglotte conlenant le texte hébreu original,
ie texte grec des Septante, le texte latin de la Viilgate et la tra-
duction française de M. Tabbé Glaire a\ec les différences de l'hé-
breu, des Septante et de la Vulgate, des introductions , des notes
fies cartes et des illustrations par F. V^igouroux, prêtre de Saint-
Sulpice'.
L Bat et Impoviance d'une Polyglotte manuelle.
H semble admis que les études bibliques et, en général,
les études sémitiques sont moins cultivées en France qu'a
l'étranger. La faute n'en est certes pas à nos professeurs,
car notre état-major professoral ne le cède à aucun autre en
Kurope et a fourni des initiateurs à presque toutes les
sciences , mais bien à ce que ces cbefs se trouvent trop sou-
vent sans soldats puisque l'esprit d'utilitarisme pousse toute
la jeunesse vers les études rétribuées, et aussi à ce que leur
j)arole écrite ne trouve pas en France (ïécho qui la renforce.
Heureux encore si pour conquérir la populaiité inaccessible
par ailleurs, quelques-uns ne s'abaissent à composer des ro-
mans sur des sujels orientaux et n'attirent sur nos travaux
l'épitbète injurieuse de « frivolité française » ^.
Il parait donc essentiel de créer dans le pays un éclio
pour tous les travaux d'orientalisme , de préparer des appré-
' Le fusclcule 11 contient l'Exode et \v. Lévitique, broch.gr. iii-8% de la
page a 73 à la page 6/io du tome I. — Prix net du premier volume, com-
prenant 3 fascicules qui forment un millier de pages : 5 francs (port en
sus), chez Roger et (Ihernoviz, libr. édit., rue des Grands - Augustins ,
n° -, Paris.
- « l nd (lies muss als ein crschreekendes Zeichen der Zeit betrachtet
werdeii dass fninzôsische Frivolitàt und deulsche ff^issenschafl ûherdcm.{risch
i»;('gral)enen Grabe des Erlôsers eine bmderliche Hand sich reichen.n
(loiisl. Tischendorf, ffann wurden unsere Evangelien verfasst, p. 5; bro-
chure in-8°, Leipzig, i865. — Ajoutons cependant au texte de M. Tischen-
(lorf qu'il existe aussi des romans composés avec grand appareil scienti-
fique, car nous appelons roman toute production où rimaginatiou dépasse
les faits. Ces derniers n'ont guère plus d'im|>orlance que les autres, mais
laliguent beaucoup plus les lecteurs.
Xlll. M)
546 MAI-JUIN 1899.
ciateurs qui se diviseront nécessairement en défenseurs et en
contradicteurs , de rompre enfin le silence de mort qui nous
ëtreint.
Et Tisoienient de nos orientalistes ne date pas d*hier.
En 1753, un médecin français, Astruc , publiait ses Conjec-
tures sur les mémoires originaux dont il paraît que Moyse s'est
servi pour composer le livre de la Genèse^, Il appuyait ses con-
jectures, déjà vTaisemblables a priori : 1° sur les répétitions
que l'on trouve dans la Genèse; 2° sur l'emploi alternatif
des deux noms de Dieu, Jéhovah et Elohim^ emploi alterna-
tif qui cesse , dit-il , après le second chapitre de l'Exode , dès
que Moyse raconte ce qu'id a vu; S"* sur les antichronismes
ou renversement de l'ordre chronologique que l'on trouve
dans la Genèse. — Cet ouvrage ne produisit ches nous aucun
résultat intellectuel appréciable, et cependant, cest de lui
que devait vivre durant plus d'un siècle toute la critique biblique
à l'étranger , De là procèdent directement, en particulier, les
Bibles multicolores imprimées et peintes à l'étranger, qui
désignent ainsi par le rouge , le bleu ou le jaune , les mé-
moires originaux que l'éditeur croit pouvoir discerner. Et cet
' Volume in- 12 de x-5a6 pages, imhlié sans nom d^auteur à Bruxelles,
uvcc l'éj)igrapkc : Avia Pieridwn peragro loca, nuttius ante tritasoh»
Col ouvrage com))rcnd : i" des réflexions préliminaires p. i-aS : «Que
Moyse n'a composé la Genèse que sur des mémoires plus amïiens;. . . qttc
Moyse, en com|M>sant la Genèse, n'a fait que partager par morceaux les
mémoires anciens qu'il avait, et a inséré ces morceaux en entier, etc. ;. . .
(pjcn la décom|)osant ainsi (la Genèse) il se trouve des vuides ou lacuoes
dans les mémoires de la môme espèce réunis ensemble , et pourquoi » ; —
2* le texte de la Genèse et des deux premiers chapitres de TExode dis-
|)osc sur deux colonnes suivant sa ])rovenance supposée, p. a6-a8i; —
3" des remarques sur la distribution de la Genèse en différents mémoires,
p. a8 1-496 : «DeTusagedes lettres et de Tart d'éoire...; qu'ils étaient
connus longtemps avant Moyse... Du nom de Jehovah donné à Dieu..
S'il a été connu des [latriarches . . . Des difi^èrents mémoires . . . Qu'il
paraît qu'on peut y en distinguer jusqu'à douze. . . Des auteurs, de ces
diflérents mémoires... Que, quoique ces mémoires soient écrits en hé-
breu , cela n'em|)éche pas que Moyse n'ait pu les emprunter des nations
voisines... Quatre avantages de l'opinion nouvelle sur la composition de
la Genèse, olr.»
NOUVELLES ET MELANGES. 547
éditeur n'a pas grand mérite à cela , car Astinic ne s'était pas
borné à émettre incidemment une idée de génie : il avait
imprimé sur deux colonnes parallèles les textes élohistes et
jéhovistes; avait indiqué, à la fin de son ouvrage, que Ton
pouvait distinguer jusqu'à douze mémoires, et avait prévu,
autant qu'il le pouvait, toutes les objections.
Il sulFisait après cela de supposer plus ou moins de mé-
moires , de faire passer quelques textes du mémoire A dans
le mémoire B ou réciproquement, d'essayer une extension
de cette décomposition au reste du Pentateuque, d'imaginer
que, paimi ces mémoires originaux, quelques-uns étaient
plus originaux , tandis que les autres s'y étaient ajoutés plus
ou moins tard. On pouvait trouver cela avec un peu d'ima-
gination, quelque science et une certaine connaissance de
la théorie des combinaisons mathématiques. — Celle-ci nous
enseigne en effet que douze personnes peuvent se placer de
479,001,600 manières différentes autour d'une table de
douze couverts. Elle apprenait donc aux critiques attablés
autour du Pentateuque , combien d'arrangements différents
ils pouvaient former avec la douzaine d'idées neuves que
venait de leur jeter x\struc.
Mais , me dira t-on , si la plupart de ces travaux ont été
inutiles , pourquoi regretter qu'ils n'aient pas été faits dans
notre pays ? — Parce que , à notre avis , un travail fait avec
science et réflexion est toujours incomplet, souvent faussé
par un parti pris , mais jamais complètement inutile. 11 ren-
fermera au moins des détails qui feront mieux comprendi*e
certains mots ou certains passages , rendront compte de cer-
taines anomalies , supprimeront quelques difficultés et servi-
ront à quelque autre pour mieux faire. Renoncer à la critique
et aux discussions à cause des erreurs qu'elles entraînent
serait renoncer à fabriquer le fer, ce métal indispensable,
sons prétexte que sa préparation produit des montagnes de
scories.
Nous regrettons donc que le texte hébreu de la Bible n'ait
pas été plus répandu en France au temps d'Astruc, et que cet
36.
J48 MAI-JUIN 18Q9.
auteur n'ait |>as tmuvé iiumédiatenient de nombreux defen-
seui*s et conti'adicteurs pour assurer â notre pays le bénéfice
de sa dêcouvei'te : car, il en est en science conune en poli-
tique, il ne suffit pas c[u*un explorateur de génie disposant de
ressources limitées nous donne le droit du premier occu-
pant ; il faut que des hommes prévoyants aient préparé toute
une armée qui marche à sa suite et le soutienne, sinon
Tétranger le supplante par la force ^
Préparer cette armée sera , croyons-nous , Tnn des résultats
de la Bible polyglotte manuelle, car elle a mis en circulation,
pendant cette année scolaire , deux mille textes des premien
hvres du Pentateuque, avec l'hébreu, le grec, le latin et le
français en regard. Cet ouvrage sera donc bientôt en la pos-
session de dix mille lecteurs, et il est impossible, à mon
avis, qu* ils hsent le français sans essayer de lire aussi riiébreu
et le grec de la page voisine , idée qu*ils n*ont pas mainte-
nant parce qu'il faut se procurer et ouvrir des livres diffé-
rents; sur ces dix mille lecteurs, il s*en trouvera certainement
de plus cuiieiiv qui voudront agrandir leurs connaissances
dans le cliamp des langues sémitiques et avoir la clef des hié-
ro^yphe5 et des cunéiformes gravés dans les notes au bas
des pages. Ainsi se formera peu à peu le corps de bataille
qui nous manque maintenant et que les étrangers semblent
|)()ss<*dcr, grâce, sans doute, aux polyglottes manuelles que
TAngieterre a depuis Tan i83i, et TAllemagne depuis 18^7.
Ajoutons que pour rendre Touvrage accessible à toutes les
Bourses, l'éditeur a fixé à cinq francs pour les souscripteurs
le prix net du volume. Le premier renfermera tout le Penta-
teuque'.
' Nous avons pris Astnic comme exem[ilr, mais nous n'ariont que Ti
l>arras du clioix , car [Viclianl Simon no fut |>as plus compris an xrii* siècle
qu'Astrur au wiii" K do nos jours nous avons des initiateurs i toutes les
scir-nces qui ont di^s disci])los , surtout , scmble-t-ii , à Fétranger, iaote
d'une pré|>uration sr>condairc qui mette un grand nomlnre de Français à
niênif* de les comprendre et plus tard de les suiTre.
' Lu /Ji6/c /)o/Y(y{o(/e coniplèto (Ancien et Nouveau Testament) compren-
dra huit volumos.
NOUVELLES ET MÉLANGES. 549
IL Plan de la Polyglotte de M, Vigouroux.
La disposition de Touvrage est indiquée dans le titre cité
en tête de cet article. Chaque page est partagée en deux
colonnes. On a donc les quatre textes simultanément sous
les yeux. Ajoutons que le texte grec est celui de l'édition Six-
tine donnée à Rome en l'année 1687 ®* reproduisant scrupu-
leusement (à quelques détails près relevés par M. Nestlé) le
manuscrit du Vatican , qui est du iv' siècle. On doit quelque-
fois , pour établir la concordance avec Thébreu , insérer
quelques versets empinintés à la Polyglotte de Complute,
mais ces insertions sont signalées au lecteur et placées entre
crocliets. Au bas des colonnes , on donne les principales va-
riantes empruntées pour l'instant aux éditions d'Aide et de
Complute et au manuscrit d'Alexandrie. On a l'intention,
du reste, d'apporter grand soin dans le second volume À
cette question des variantes laissée au dévouement du collabo-
i-ateur. — L'éditeur est prêt aussi à tous les sacrifices pour
assurer non seulement la diffusion , mais aussi la valeur in-
trinsècjue de son œuvre. Jl donnera les livres deutéro-cano-
niques qui manquent dans la Polyglotte allemande, ainsi que
le texte hébreu de l'Ecclésiastique.
La présente pul)lication a déjà été l'objet d'attaques pas-
sionnées. On lui a leproché, pour essayer de jeter le trouble
dans les àmcs simples, de donner un texte hébreu protestant,
ce qui n'a pas laissé que de nous étonner, nous qui ne con-
naissons qu'un texte hébreu , le texte fixé par les Massorètes
et reproduit, à des différences insignifiantes près, dans toutes
les éditions. On lui a reproché aussi de ne pas reproduire
pour le grec l'édition Sixtine, alors qu'une simple compa-
raison aurait convaincu du contraire \ On a été jusqu'à faire
' A queJques améliorations près. Ainsi l'édition Sixtine primitive n'a
pas la division en versets, n'emploie les lettres majuscules qu'au commen-
cement des cliapitres, ne connaît pas le point en haut, ne change pas
l'accent grave en aij»ii devant une virgule. On n'a pas reproduit, bien
550 MAI-JUIN 1899.
un crime à T éditeur d'avoir fixé à deux francs ie prix du
premier fascicide qui forme le tiers du premier volume dont
le prix est de cinq francs. L* honorable critique , qui semble
avoir un faible pour les fractions périodiques, aurait donc
voulu voir fixer le prix à ■j-= 1,6666 . . . ^
Ces chicanes font soupçonner une cause sérieuse que Ton
ne veut pas alléguer. Il parait , en effet , que Ton songeait à
publier plus tard à l'étranger une Polyglotte à laquelle on
aurait sans doute voulu réserver le titre de seule Polyglotte
catholique ; ce serait un élément de rédame de plus. L*un
des critiques a bien indiqué le véritable caractère de la po-
lémique , en intitulant Tun de ses m^veillants articles : Eine
franznzische Concurrenz «une concurrence française»*. Ce
nous est un motif de plus pour souhaiter vie et succès à
notre Polyglotte.
III. Errata,
Il reste quelques fautes, comme dans tous les ouvrages
qui se publient^; nous avons signalé toutes celles que nous
entendu, c^ imperfections. Le texte grec de Tédition Stier et Theile éuit,
au commencement, edui de Tédîtion Sixtine, à quelques détails près;
on a donc pu le reproduire avec le cliché du texte hébreu, en y chan>
géant scrupuleusement toutefois les détails qui s*écartaient de Védition
Sixtine; mais, dès le fascicule 11, presque tout le grec a dû être recom-
posé.
' Que ne doit-il pas dire du Nouveau Larousse illustré , pour lequel les
souscripteurs ont versé 80 francs , tandis qu'ils n*ont reçu que deux vo-
lumes d'une valeur totale de Ao francs. Chez M. Roger du moins, on ne
paye qu'à la réception du fascicule ou du volume.
* Dans les Historisch-poliUsche Bl&Uer de Munich. Cité par M. Vigou-
roux, journal l'Univers ^ 4 novembre 1898.
' Ainsi y dans le premier volume de la Polyglotte allemande de Stier et
Theile, qui existe déjà depuis 18A7 ^^ ^" est k sa cinquième édition , nous
avons relevé une cinquantaine de petites fautes. Nous devons dire qu'elles
n'existent, à quelques exceptions près, que dans les variaBtei êl que le
texte est maintenant d'une correction remarquable, ^^nalont seulement :
Kx. IX, 16, i/^(TiJv] lire ia^^v. Nombres xxt, a,.c/Jfl^«y] Hre tMXttp,
xvxv, 6, ^ps6(ravrt] lire (^oveùfTCLini. l>cut. xiii, 6, trav\ Hre «ov.
NOUVELLES ET MÉLANGES. 551
avons remarquées à l'éditeur, qui les donnera en Errata et
les fera disparaître de la prochaine édition. Citons, en at-
tendant, les plus importantes ^ :
Fascicule L — Genèse, xix, 33 et 35, «vn^v] lire aJrdt»; —
xxxiii , 1 8 , 2fx/fi&>v] lire Sî?x/f*«v ; — Ihid, , tvapei^^SaAe] lire «ape-
v^Aa^e ; — XL , 9 , note , Diododore] lire Diodore ; — XLI , 1 , sup-
primer Toi7; — 21, d] lire 4; — xlii, 29, aux variantes, 29, (ivyiS\
lire 29, A : cua^; — xlvi, 11 , ILaàG] lire Kaô; — « 29, tvAeiW
lire 'Btiovtx — xlix, 21, Ne(pôaAe/] lire Ne^flotA/; — 27, èiaèèau
SlêaxTi; — L, 5, aux variantes, reXevOvveii] lire reXevtilatu; —
1 1, aux variantes, êèov] lire tSov\ — 26, èxtaxé^feroii] lire éw^Mé-
Fascicule IL — Exode, 11, 18, èTa)(uvsje] lire iTa;^^i;aTe; —
22 aux variantes Mwvjïj] lire Mônic^; — m, i5 ^t 16 aux variantes
ufifiSv] lire OfwSv; — 20, x^Tpd] lire ;^eîpa; — vi» 1, «ûtov] lire
avT&t7; — VII, 1^ , |Sa€apvTa<] lire jSeSflfprjTW ; — 20, après avrots
ajouter xvpioç] — viii, 3 , xaï eh tous] lire xaî êTCÏ rois; — 8, ^-
(jovai] lire 3-u<TW<n; — 28, eï^aaOe] lire eÔ^acde; — ix, 16, i)Ç(rSp]
lire hxyv; — 26, v] lire ifj; — x, 7, itrlau, . . ,ÈSttité<r1etXov] lire
êo1ou. , , ,È^aTt6a1eiXov\ — 16, xaréaitsvat] lire xavétncevèei —
19, note, agtiées] lire agitées: — xii, 3, au lieu de o^lire é>ut</Joei
— 10, ditoXei'^eTe] lire iitoXeljierat ; — xvi , 8 , xaff Cftuv] lire xaQ*
T^fjwSi;; — 35, aux variantes, après : (pr, loco) ajouter 70 pdvya; —
\x, l'ordre des versets est i4» i5, i3; — xxv, 20, après Éaorraf
ajouter oî; — xxvi, 3 , aux variantes èrépas] lire hépas,
F. Nau.
' La typographie Firmin-Didot donne tous ses soins à cette publication,
qui lui fera , croyons-nous , grand honneur. Notons en passant un défaut
des caractères grecs qui lui ont été imposés : le» a, Vy u^ 7j et v se C99<f
sent facilement; les deux premières lettres donnent alors des o et des g.
552 MAI-JdIN 1899.
DIE UEDER DEIl MÔSCHE l .VD .NONNEN GOTAMO BUDDHO's, a US de n
Theragàthà uiid Therîgâthâ zum ersten Mai ùbersetzt von Kari
Eugen Neumann. Berlin, Emsl Hofmann and C*, in-8", VTIT,
392 pages, 1899.
En attendant que la Pâli text Society, en publiant la suite
du Majjhima- nikâya , lui fournisse les moyens de continuer
sa traduction de cette vaste compilation , M. Neumann , décidé
à initier le grand public d* Allemagne à la connaissance de
renseignement du Buddba , lui offre celle d'un recueil moins
étendu, le Thera- et le Theri-gâthâ , deux sections jumelles
du Khuddhaka-nikâya , qu'on pourrait appeler : les confessions
ou professions de foi des membres mâles et femelles de la
communauté bouddhique; car ils y expriment leurs senti-
ments, leurs réflexions, le résultat de leurs efibrts pour
atteindre à la perfection, quelquefois avec des aUusionsà leur
histoire individuelle , le tout plus ou moins longuement , dans
des vers monologues , quelquefois dialogues.
On sait que la Pâli text Society a publié le texte de ce
double recueil en 1 883 , avec le concours de MM. Hermann
Oldenberg (pour le Thera-gâthâ) et Richard Pischel (pour le
Ther(-gâthâ), Il est divisé comme le Jâtaka en nipâtas, c'est-
à-dire en sections dont les éléments vont en croissant, la
première étant composée de textes d'une seule stance; la
deuxième de textes de deux stances, et ainsi de suite. Il y
a 2 1 de ces nipâtas dans le premier recueil et 30 dans le
second; mais le total des gâthâs aussi bien que celui des
personnages qui les prononcent est bien plus considérable
dans le Thera- que dans le Theiî-gâthâ, Car nous avons 2^0
theras disant ensemble 1,279 g^^t^às contre 66 theils n'en
disant que 520. Malgré les concessions faites par le Buddha
au sexe faible, c'est l'élément masculin qui est la base de la
société bouddhique.
Le lecteur connaît le système de M. Neumann, qui ne
lient aucun compte de la littéi^ature du Nord, et a pour prin-
cipe de traduire tous les termes bouddhiques sans exception.
NOUVELLES ET MÉLANGES. 553
Aussi, à part les noms des Theras et des Therîs auxquels les
stances sont attribuées , et dont les noms sont le seul titre de
chaque article , aucun terme indien ne se rencontre dans sa
traduction , qui est en vers ; car il s*attache à en faire autant
que possible un calque du texte. Je donne ici, comme spé-
cimen , la gàthà 5 1 6 du premier recueil qui est hérissée de
termes bouddhiques :
Pubbe nivâsani jànàini
Nun weiss ich was ich jeher war
Dibbacakkkwn visodhitani
Das Auge klârt sich himmiisch auf;
Arakâ dakkhineyyo mhi
Erhaben bia ich , heilig , hehr ;
Vippamatto nirûpadhi
bin abgeschieden , ausgescbâlt.
Je ne reviendrai pas sur les observations que j*ai déjà pré-
sentées à propos de ce système de traduction. On pourrait
montrer que le traducteur n'atteint pas toujours l'espèce de
littéralisme qu'il ambitionne.
Si la traduction est faite pour le commun des lecteurs , les
notes s'adressent à tous , savants et non savants ; on y trouve
des discussions sur les leçons et le sens du texte , des rappro-
chements intéressants et instructifs avec d'autres passages du
recueil ou d'autres recueils , même avec d*autres littératures.
— L'ouvrage se termine par un index des noms des theras,
des theris et d'autres personnages et des noms de lieux.
Dans sa Vorrede^ M. Neumann affirme de nouveau ses
convictions bouddhiques. Selon lui, c'est le Buddha qui a
enseigné « la philosophie de la sainteté » : il nous apprend
que Richard Wagner pensait à peu près de même,
L. Feer.
554 MAI-JUIN 1809.
NOTICE NECROLOGIQUE.
L'Université Harward , de Cambridge en MauachuseU
(États-Unis), et l'orientalisme américain viennent de faire
une perte sensible en la personne de M. Henry Clarke Warren ,
ancien trésorier, et ancien directeur de la Société orientale
américaine , décédé à Cambridge au commencement de cette
année. Un accident de voiture , dont il avait été victime dans
son enfance , Tayant condamné à une vie sédentaire , il s'était
livré à l'étude. Le sanscrit Tattira d'abord; de là il passa à
l'étude du pâli dans lacpielle il se confina. On sait qu'il
publia en 1 896 , sous le titre Buddhism in translations \ un
fort volume qui atteste une lecture étendue. Il avait entrepris
sur le Visuddhi-magga un vaste travail comprenant : i"* une
édition du texte pâli; 2* une traduction anglaise; S"* le recen-
sement et l'identification des citations des textes canoniques
et des commentaires qui se trouvent dans cet ouvrage. — «La
première partie seulement est à peu près en état de paraître ;
les deux autres sont inachevées. On exprime cependant Tet-
poir que l'ensemble pourra faire l'objet d'une publication
posthume.
L. Frsb.
RECUEIL D'ARGHIÂOLOGIE ORIENTALE
PAR M. GLERMONT-GANNBÀU '.
AOMMAIRB DES MATIERES CONTENUES DANS LE TOME III ( aVCC planches
et gravures), en cours de publication { livraisons 10 è i3»
mars-avrii 1899.
S 30. Les Phéniciens en Grèce {fin), — S 31. Sceau phénicien av
nom de Milik-ya^zor. — S 33. Sceau Israélite au nom d*Abiga!l ,
* Voir le Journal asiatique, janv.-fév. 1897, p. i65. — La date 1876,
donnée pour rapparition du volume, est une faute; il &ut lire 1896.
* Paris, E. Leroux; prix des volumes I et II, aS francs; prix da vo-
lume III, souscrit d'avance et à recevoir par livraisons: 30 firanct.
NOUVELLES ET MÉLANGES. 555
femme de 'Asayahou. — S 33. Notes d*épigraphie palmyré-
niennc. — S 34. Tanit et Perséphone-Artémis. — S 35. Quatre
nouveaux sceaux à légendes sémitiques. — S 36. La famille royale
de Palmyre, d'après une nouvelle inscription. — S 37. Hébron
et Diocletianoupolis. — S 38. Le mois de Qinian-Juillet du ca-
lendrier palmyrénien. — S Sg. Une «éponge américaine» du
vi" siècle avant notre èr (à suivre).
LA CHRONIQUE DE MICHEL LE SYRIEN.
La Société asiatique avait autrefois décidé de se charger
(le la publication de la Chronique de Michel le Syrien, sur
la demande de M^' Rahmani (voir Journ. as., IX" sër. , t. III
[janv.-févr. iSgd], p. i35). Ce prélat n'ayant pas donné
suite à son projet, nous apprenons avec plaisir que notre
confrère M. J.-B. Chabot vient d'entreprendre cette impor-
tante publication avec le concours et sous le patronage de
l'Académie des Inscriptions et Belles-lettres. Le premier vo-
lume, comprenant le texte syriaque et la traduction fran-
çaise des six premiers Livres de la Chronique, paraîtra
prochainement à la librairie Ernest Leroux.
R. D.
NOTE ADDITIONNELLE À L'ARTICLE DE M. SENART.
(Voir ci-dessus, p. 5 20.)
D une communication de M. Caddy, reçue par M. Fou-
cher depuis que cette note est imprimée, il ressort que l'in-
scription datée de 1 1 3 « a été découverte par le colonel
Maisey à Karkhai , dans le Kaladara Nadi , juste à l'ouest de
Dargai». Ce Dargai est celui qui est au pied du Malakand,
sur le versant sud.
Le gérant :
RUBENS DUVAL.
I
TABLE DES MATIÈRES
CONTENUES DANS LE TOME XIII, IX* SÉRIE.
MEMOIRES ET TRADUCTIONS.
Nâbiga Dhobyànî inédit, d'après le ms. arabe 65 de la coflec-
tion Schefer (Hartwig Dirbnbourg] 5
Le Traité sur l'astrolabe plan de Sévère Sabokt (F. Nau).. . "^56
Les premières invasions arabes dans l'Afrique du Nord ( a i>ioo
de l'hégire — 65 1-71 8 de J.-G.) (Gacdsl] *. • . loa
Les premières invasions arabes dans rAfri({iie du NmtL (si-
100 de l'hère — 65i-7i8 de J.-C.) (CÀinMa..) [5Ktle].. 189
Le Traité sur Tastrolable plan de Sévère Sabokt (F. Nau)
[Suite] • • 938
Spécimens de la littérature moderne du Turkestan chinois
(F. Grenard) .' 3o4
Les premières invasions arabes dans l'Afrique du Nord (si-
100 de l'hégire — 651-718 de J.-C) (Caiidsl.) [5Htf«.J. 385
Les sanctuaires du Djebel Nefousa (René RAêsn*.). 4s3
Six chansons arabes en dialecte maghrébin (C. Sohhick}.. . 471
NOUVELLES ET MÉLANGES.
Procès- verbal de la séance du i3 janvier 1899 i56
Annexe au procès-verbal : Les mots Laptam, HmnâA, Btdtak *
(J. Halévy).., ;.... 158
Notice sur le prince indien Sncrt Singh (L« FEiâ). ...• i6i
Ouvrages offerts a la Soiûété. •• i6i|
* i
558 MAI-JUIN 1899.
Procès- verbal de la séance du lo février 1899 166
Annexe au procès-verbal : Recherches sur la langue aïno (De
Charencey )..«.... 1 68
Ouvrages offerts à la Société 1 70
Note sur une version turque du «Livre de Sendabab» (J.-A.
DECOURDkllANGHE) '. 178
L œuvre d*Abel Bergaigne et Tlndo-Chine française (A. LEMiaE). 177
Bibliographie : Recueil de consultations juridiques rdatives à
la condition des «Ouaqf», publié par les soins du Protectorat (O.
HouDAs). — Le «Yi-Kmg», traduit diaprés les interprètes chinois
avec la version mandchoue, parC de Haricz (L. Feer). — Index
(Ed. Ghavanneb) * . t»i
Procès-verbal de la séance du 10 mars 1899 3^7
Ouvrages offerts à la Société 3^9
Procès-verbal de la séance du 1 4 avril 1899 35i
Annexe au procès-verbal : La date du Déluge diaprés les textes
principaux. Le mariage d'Osée ( J. Halîvy ) 353
Ouvrages offerts à ]a Société 369
Los cure-dents du Buddha ( L. Feer) 363
Les titres royaux chei les Indo-Scythes (E. Drouih) 869
Bibliographie : «Petite grammaire persane» , at the prcss of the
Archbishop of Canterbury s Mission, iJrmi (R. Doval). — «Chà-
ràni » , Balance de la loi musulmane , etc. , traduit de Tarabc par
le D' Perron (0. Houdas). — Lao-Tze's tTao-teh-king»,... trans-
lation and notes by D' Paul Carus (C. de Harlez). — Recueil
, d'archéologie orientale : Sommaire des matières contenues dans
les tomes I, II et III (Clermont-Ganneau).
Procès-verbal de la séance du 1 2 mai 1899 Sai
Ouvrages offerts à la Société 523
Notes d*épigraphie indienne (VII) : Deux épigraphes du Swat
(E. Senart) 536
Au sujet d'un des surnoms du mois de Redjeb (O. Houdas).. . 587
Bibliographie : Annonces bibliographiques (E. Drouin). — La
sainte Bible polyglotte, . . . par labbé F. VigouToux (F. Nau).
— Die Licder der Mônche und Nonnen Gotamo Buddho's, . . .
von Karl Eugen Neumann (L. Feer). — Notice nécrologique
(L. Feer). — Recueil d'archéologie orientale : Sommaire des
matières contenues dans le tome III (Clermont-Ganneau). — La
chronique de Michel le Syrien (R. D.).
i
JOURNAL ASIATIQUE
ov
RECUEIL DB MÉMOIKES
■ d'evi'haits et de .notices
ET \ l.\ LITTÉnATUtUi DUS H'.IVIÏS UHiffBTSIIS
OPPKHT, nuPEAï pff>*t. «. «Kuni, «n:.
F,r l'UBl.lt l'AH lV SDCriiTli ASIATInOE
[NEUVIÈME SÉRIE
TOME Xill
>■ S — MAr-JBI!t 18»»
Tableau de» jenra de séatina pour l'année 1889.
«•HV<lcla Social, ruu lu Sel'.f.u- i.
13
10
LO
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13
K-X
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PARIS
EIXNEST LEIlOllV, ÉDITEUR
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traduite en frnnçai», par M. rintn-. 1^ voL in-S'. .., >9^
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